Article de revue

Sur la polémique entre Albert Mathiez et les historiens soviétiques

Pages 31 à 54

Citer cet article


  • Poghosyan, V.
(2017). Sur la polémique entre Albert Mathiez et les historiens soviétiques. Annales historiques de la Révolution française, 387(1), 31-54. https://doi.org/10.3917/ahrf.387.0031.

  • Poghosyan, Varoujean.
« Sur la polémique entre Albert Mathiez et les historiens soviétiques ». Annales historiques de la Révolution française, 2017/1 n° 387, 2017. p.31-54. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-historiques-de-la-revolution-francaise-2017-1-page-31?lang=fr.

  • POGHOSYAN, Varoujean,
2017. Sur la polémique entre Albert Mathiez et les historiens soviétiques. Annales historiques de la Révolution française, 2017/1 n° 387, p.31-54. DOI : 10.3917/ahrf.387.0031. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-historiques-de-la-revolution-francaise-2017-1-page-31?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ahrf.387.0031


Notes

  • [1]
    La version russe de cet article a été publiée dans l’Annuaire d’études françaises – 2012, Moscou, 2012, p. 428-437. Sa version française que je présente aux lecteurs des AHRF est revue et complétée.
  • [2]
    Jean-René Suratteau, « Jacques Godechot et le Directoire », AHRF, 1990, n° 281, p. 329.
  • [3]
    James Friguglietti, Albert Mathiez historien révolutionnaire (1874-1932), Paris, Société des études robespierristes, 1974.
  • [4]
    Voir par exemple : Albert Mathiez, La Révolution française, Rostov-sur-le-Don, Feniks, 1995 (en russe) ; Idem, Comment la Révolution française a remporté une victoire, Moscou, Liberkom, 2001 (en russe) (il s’agit de son livre sur La victoire de l’an II. Esquisses historiques sur la défense nationale, Paris, Félix Alcan, 1916), etc.
  • [5]
    Florence Gauthier, « Albert Mathiez, historien de la Révolution française », AHRF, 2008, n° 353, p. 96.
  • [6]
    Georges Lefebvre, « Albert Mathiez », AHRF, 1932, n° 51, p. 105 ; Albert Troux, « Albert Mathiez à Nancy (1908-[19]09) et à Besançon (1911-1920) », ibidem, p. 240 ; Jacques Godechot, Un jury pour la Révolution, Paris, Robert Laffont, 1974, p. 301.
  • [7]
    Louis Gottschalk, « L’influence d’Albert Mathiez sur les études historiques aux États-Unis », AHRF, 1932, n° 51, p. 228.
  • [8]
    Claudine Hérody-Pierre, Robert Schnerb, un historien dans le siècle, 1900-1962. Une vie autour d’une thèse, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 46.
  • [9]
    Serge Bianchi, « Le rôle de Maurice Dommanget dans la vie de la SER et des AHRF (1913-1976) », AHRF, 2008, n° 353, p. 151.
  • [10]
    Nikolaï Kareiev, Choses vécues et éprouvées, Leningrad, Éditions de l’Université de Leningrad, 1990, p. 218-219 (en russe).
  • [11]
    Département scientifique des manuscrits de la Bibliothèque d’État russe, fonds 119 (Kareiev), carton 32, dossier 37, p. 1-2.
  • [12]
    Voir la lettre de Monod à Kareiev du 2 novembre 1907, ibidem, p. 3.
  • [13]
    Voir la lettre de Sée à Kareiev du 5 juillet 1930, ibid., dossier 21, p. 3.
  • [14]
    Voir son rapport du 9 avril 1925 lors de l’assemblée générale de la Société des études robespierristes, Varia, AHRF, 1925, n° 9, p. 271.
  • [15]
    Département scientifique des manuscrits de la Bibliothèque d’État russe, fonds 119 (Kareiev), op. cit., p.1-1, dossier 33, p. 1-1 recto verso. Il s’agit des Œuvres de Maximilien Robespierre, t. 3, Correspondance de Maximilien et Augustin Robespierre, recueillie et publiée par Georges Michon, Paris, Félix Alcan,1926.
  • [16]
    Nikolaï Kareiev, « Les derniers travaux des historiens russes sur la Révolution française (1912-1924) », AHRF, 1925, n° 9, p. 252-262 ; Maria Boukovetzkaya, « Les derniers ouvrages des historiens russes sur la Révolution française (MM. Loukine, Zakher et Wainstein) », AHRF, 1926, n° 15, p. 225-232 ; Nikolaï Loukine, « La Révolution française dans les travaux des historiens soviétiques », AHRF, 1928, n° 2, p. 128-138.
  • [17]
    Albert Mathiez, « Les travaux russes sur l’histoire de la Révolution française », AHRF, 1927, n° 24, p. 589-592. Tarlé a constaté dans ses souvenirs sur ses missions scientifiques en France dans les années vingt que « les Français s’intéressaient, comme auparavant, aux études russes sur l’histoire française ». Voir Eugène Tarlé, « En France (de brèves impressions) », Chercheur scientifique, 1927, n° 7-8, p. 59 (en russe).
  • [18]
    Les Archives de l’Académie des Sciences de la Russie, fonds 627 (E. Tarlé), inventaire 6, dossier 67, p. 15.
  • [19]
    Lettre d’Eugène Tarlé à Olga Tarlé du 31 août 1924, De l’héritage littéraire de l’académicien E. V. Tarlé, Moscou, Naouka, 1981, p. 211 (en russe).
  • [20]
    Voir S. Glagoleva-Danini, « L’étude scientifique de la Grande révolution. Le quarantième anniversaire de La Révolution française, la revue d’Aulard », Annales, t. II, 1922, p. 41-58 (en russe) ; Sergeï Oldenbourg, « Ernest Renan (28 février 1823-1923) », ibidem, t. III, 1923, p. 3-4 (en russe) ; Olga D[obiach]-R[ojdenstvenskaya], « Ernest Lavisse », ibid., t. IV, 1924, p. 256-261 (en russe) ; N. S. Izmaïlova, « Revue historique », ibid., t. IV, p. 275-276 (en russe).
  • [21]
    Voir la recension de Maria Boukovetzkaya sur la traduction russe du livre de Louis Madelin sur La révolution française (t. 1-2, Moscou, 1922) et celle de N. Radtzig sur le livre d’Henri Sée, Les idées politiques en France au XVIIIe siècle, (Paris, 1920), publiées respectivement dans les Annales, t. III, 1923, p. 272-273 ; ibidem, t. IV, 1924, p. 275-276.
  • [22]
    Lettre d’Eugène Tarlé à Olga Tarlé du 13 novembre 1924, De l’héritage littéraire de l’académicien E. V. Tarlé, op. cit., p. 214 (en russe).
  • [23]
    Les Archives de l’Académie des Sciences de la Russie, fonds 627, inventaire 3, dossier 3, p. 1.
  • [24]
    Ibidem, p. 2.
  • [25]
    Lettre d’Eugène Tarlé à Olga Tarlé du 4 septembre 1924 : « je ne vois la même chose nulle part », De l’héritage littéraire de l’académicien E. V. Tarlé, op. cit., p. 211 (en russe). Sur leurs relations très amicales voir aussi : Souvenir d’E. V. Tarlé sur le travail dans les archives occidentales. (Avant-propos, publication et commentaires de Boris Kaganovitch), Dialogue avec le temps. Almanach de l’histoire intellectuelle, 1999, n° 1/99, p. 346 (en russe).
  • [26]
    Les Archives de l’Académie des Sciences de la Russie, fonds 627, inventaire 4, dossier 140, p. 22-22 recto verso.
  • [27]
    Ibidem, p. 23.
  • [28]
    Rappelons que Tarlé a organisé la publication d’un article sur lui dans les Annales : voir S. Glagoleva-Danini, « L’étude scientifique de la Grande révolution. Le quarantième anniversaire de La Révolution française... art. cit. (en russe). Remarquons, que l’activité scientifique d’Aulard a été analysée aussi en URSS par Loukine : Nikolaï Loukine, « Alphonse Aulard (1849-1928) », Historien marxiste, 1928, t. 10, p. 71-88 (en russe). On y a publié son Histoire politique de la Révolution française en traduction russe quatre fois (la dernière publication a vu le jour en 1938).
  • [29]
    Voir Boris Kaganovitch, « Sur la biographie d’E. V. Tarlé (fin des années 1920-début des années 1930) », Histoire nationale, 1993, n° 4, p. 85 (en russe).
  • [30]
    Voir la lettre d’Eugène Tarlé à Olga Tarlé du 4 septembre 1924, De l’héritage littéraire de l’académicien E. V. Tarlé , op. cit, p. 211 (en russe).
  • [31]
    L. S. Nikolskaya, « L’établissement des contacts entre l’URSS et la France dans la sphère de la science et de la culture (1919-1928) », Annuaire d’études françaises – 1970, Moscou, Naouka, 1972, p. 178 (en russe).
  • [32]
    Lettre d’Eugène Tarlé à Olga Tarlé du 31 août 1924, De l’héritage littéraire de l’académicien E. V. Tarlé, op. cit, p. 211 (en russe).
  • [33]
    Lettre d’Eugène Tarlé à Olga Tarlé du 1er août 1926, ibidem, p. 220 (en russe).
  • [34]
    Voir Courrier de l’Académie des Sciences de l’Union Soviétiques des Républiques Socialistes, VIIe série, Département des sciences sociales, 1928, n° 8-10, p. 444-445 (en russe) ; « Notes sur les savants membres correspondants de l’Académie des Sciences de l’URSS du département des sciences sociales, élus le 31 janvier 1929 », Leningrad, 1930, p. 8. Voir aussi Boris Kaganovitch, Eugène Viktorovitch Tarlé. L’historien et le temps, Saint-Pétersbourg, Éditions de l’Université européenne de Saint-Pétersbourg, 2014, p. 111 (en russe).
  • [35]
    Albert Mathiez, La vie chère et le mouvement social sous la terreur, Paris, Payot, 1927. Les historiens soviétiques considèrent ce livre comme sa meilleure étude. Voir par exemple : Grigori Friedland, « Le “ cas ”de Mathiez », La lutte des classes, 1931, n° 1, p. 103 (en russe).
  • [36]
    Jacques Godechot, Les révolutions (1770-1799), Paris, Presses universitaires de France, 1986, p. 272.
  • [37]
    Ibidem, p. 274 ; Albert Soboul, Comprendre la Révolution, Paris, Maspero, 1981, p. 294 ; Idem, La civilisation et la Révolution française. T. 2. La Révolution française, Paris, Arthaud, 1983, p. 31-32.
  • [38]
    Voir Jacques Godechot, Un jury pour la Révolution, op. cit., p. 297-299 ; James Friguglietti, « La querelle Mathiez-Aulard et les origines de la Société des études robespierristes », AHRF, 2008, n° 353, p. 63-94 ; Florence Gauthier, « Albert Mathiez, historien de la Révolution française », art. cit., p. 98-101. D’après le témoignage de Victor Daline, Mathiez considérait Aulard comme un journaliste, et non comme un historien : Victor Daline, Sur l’histoire de la pensée sociale en France, Moscou, Naouka, 1984, p. 7 (en russe). Godechot a témoigné de ce même fait : Jacques Godechot, Un jury pour la Révolution, op. cit., p. 304.
  • [39]
    Alexeï Vasioutinski, « Des revues historiques françaises (1926-1927) », Historien marxiste, 1928, t. 8, p. 192-199 (en russe) ; Natalia Freïberg, « Des revues historiques françaises (1928/29) », ibidem, 1929, t. 14, p. 186-191 (en russe).
  • [40]
    Vladimir Dounaïevski, L’historiographie soviétique sur l’histoire moderne des pays d’Occident 1917-1941, Moscou, Naouka, 1979, p. 302 (en russe).
  • [41]
    Albert  Mathiez,  La Révolution française, t. 1-3,  Leningrad-Moscou,  Kniga,  
    1925-1930 (en russe) ; Idem, La vie chère et le mouvement social sous la terreur, Moscou-Leningrad, Éditions étatiques, 1928 (en russe) ; Id., Comment la Révolution française a remporté une victoire, Moscou, Krasnaya presniya, 1928 (en russe) ; Id., Autour de Danton, Moscou-Leningrad, Moskovskiï rabotchiï, 1928 (en russe) ; Id., La réaction thermidorienne, Moscou-Leningrad, Sotzekgiz, 1931 (en russe).
  • [42]
    Voir par exemple : Nikolaï Loukine, « La récente évolution de Mathiez », Historien-marxiste, 1931, t. 21, p. 38, 40 (en russe).
  • [43]
    Rebeka Awerbuch, Victor Daline, Natalia Freïberg, Solomon Kouniski, Nikolaï Loukine, Sergueï Monosov, Jakov Starosselski, I. Zavitnevitch, [« Lettre à Albert Mathiez »] ; Albert Mathiez, « Choses de Russie Soviétique », AHRF, 1931, n° 2, p. 150. Voir aussi : Nikolaï Loukine, « La récente évolution de Mathiez », art. cit., p. 40.
  • [44]
    Tamara Kondratieva, Bolcheviks et Jacobins. Itinéraire des analogues, Paris, Payot, 1989, p. 186.
  • [45]
    Anatoli Rybakov, L’an 35 et les autres années, Moscou, Sovetskiï pisatel, 1989, p. 174 (en russe).
  • [46]
    Voir la lettre de Mathiez à Friedland du 20 décembre 1930, « La polémique d’Albert Mathiez avec les historiens soviétiques en 1930-1931 », [publications de documents], avant-propos de Vladimir Dounaïevski, Histoire moderne et contemporaine, 1995, n° 4, p. 205 (en russe).
  • [47]
    Yannick Bosc et Florence Gauthier, Introduction à la réédition d’Albert Mathiez, La réaction thermidorienne, Paris, La Fabrique, 2010, p. 16.
  • [48]
    Ibidem, p. 15-16.
  • [49]
    Voir Claudine Hérody-Pierre, Robert Schnerb.., op. cit., p. 40.
  • [50]
    Voir sur cette période de sa vie : Boris Kaganovitch, Eugène Viktorovitch Tarlé. L’historien et le temps, op. cit, p. 129-161. Il y a lieu de rappeler que Tarlé n’a été complètement réhabilité qu’en 1967, à titre posthume, grâce à l’intervention d’Eugène Tchapkévitch, l’un de ses biographes, auprès de la Cour Suprême de l’URSS. Voir Eugène Tchapkevitch, Pendant que la plume n’est pas tombée de ses mains… La vie et l’activité de l’académicien Eugène Viktorovitch Tarlé, Oriol, Éditions d’« Oriol », 1994, p. 105 (en russe). D’ailleurs, François Furet se trompe en remarquant qu’on avait précipité Tarlé de l’Académie des sciences au Goulag. Voir François Furet, La Révolution en débat, Paris, 1999, p. 183.
  • [51]
    Nikolaï Loukine, « Albert Mathiez (1874-1932) », Historien marxiste, 1932, n° 3, p. 83 (en russe).
  • [52]
    Albert Mathiez, « Choses de Russie Soviétique », art. cit., p. 156-157.
  • [53]
    Voir par exemple : Nikolaï Loukine, « Albert Mathiez (1874-1932) », art.cit., p. 83-84 ; Varoujean Poghosyan, « Le rapport de V. M. Daline “ Sur Tarlé ”», Annuaire d’études françaises – 2016, Moscou, Institut d’histoire générale, 2016, p. 244-294 (en russe).
  • [54]
    Grigori Zaydel, Mikhaïl TsvibakL’ennemi de classe sur le front historique, Moscou-Leningrad, Éditions étatiques sociales économiques, 1931 (en russe).
  • [55]
    Voir Ibidem, p. 3-6 ; Grigori Friedland, « Le “ cas ” de Mathiez », art. cit., p. 104 ; Nikolaï Loukine, « Albert Mathiez (1874-1932) », art. cit., p. 83-84. Voir aussi la communication de Jakov Starosselski sur « Les dernières recherches de la science historique sur la Grande révolution française » présentée à la réunion de la Société des historiens marxistes le 5 décembre 1930. Voir les Archives de l’Académie des Sciences de la Russie, fonds 377 (Société des historiens marxistes auprès de l’Académie Communiste du Comité Exécutif Central de l’URSS), inventaire 2, dossier 48, p. 18.
  • [56]
    Michel Bouchemakine, « Le neuf Thermidor dans la nouvelle littérature historique », AHRF, 1930, n° 5, p. 401-410. Voir à ce propos : Yannick Bosc et Florence Gauthier, Introduction à la réédition , op. cit., p. 19. Remarquons que le grand intérêt qu’avait suscité la publication de cet article dans les AHRF est montré par la traduction russe de celui-ci, ainsi que des commentaires de Mathiez, conservés dans les archives de la Société des historiens marxistes. Voir les Archives de l’Académie des Sciences de la Russie, fonds 377, inventaire 2, dossier 81, p. 1-9.
  • [57]
    Voir la lettre de  Mathiez à  Friedland du 20  décembre  1930, « La  polémique  d’Albert Mathiez avec les historiens soviétiques en 1930-1931 », art. cit., p. 205 ; voir aussi Albert Mathiez, « Choses de Russie Soviétique », art. cit., p. 152.
  • [58]
    Yannick Bosc et Florence Gauthier, Introduction à la réédition, op. cit., p. 16.
  • [59]
    Lettre de Mathiez à Friedland du 20 décembre 1930, « La polémique d’Albert Mathiez avec les historiens soviétiques en 1930-1931 », art. cit., p. 205.
  • [60]
    Rebeka Awerbuch, Victor Daline, Natalia Freïberg, Solomon Kouniski, Nikolaï Loukine, Sergueï Monosov, Jakov Starosselski, I. Zavitnevitch, [« Lettre à Albert Mathiez »] , op. cit., p. 149-151.
  • [61]
    Grigori Friedland, « Le “ cas ” de Mathiez », art. cit., p. 100-105 ; Nikolaï Loukine,   « La récente évolution de Mathiez », art. cit., p. 38-43 ; Idem, « Albert Mathiez (1874-1932) », art. cit., p. 60-86 ; Sophie Lotté, « Robespierriste dans le rôle d’un thermidorien de « gauche ». Mathiez historien de la Grande révolution française », Problèmes du marxisme, 1931, n° 8/9, p. 161-186 (en russe).
  • [62]
    Nikolaï Loukine, « La récente évolution de Mathiez », artcit., p. 39 ; Idem, « Albert Mathiez (1874-1932) », art. cit., p. 60.
  • [63]
    Albert Mathiez, « Choses de Russie Soviétique », art. cit., p. 152.
  • [64]
    Grigori Friedland, « Le “ cas ” de Mathiez », art. cit., p. 100 ; Nikolaï Loukine, « La récente évolution de Mathiez », art. cit., p. 43.
  • [65]
    Voir James Friguglietti, Albert Mathiez historien révolutionnaire...op. cit., p. 210-216 ; Vladimir Dounaïevski, « Nikolaï Mikhaïlovitch Loukine (1885-1940) », dans Portraits des historiens. Le temps et les destins. Histoire universelle, t. 2,  Moscou-Jérusalem, Ouniversitetskaya  kniga, 2000, p. 316-317 (en russe) ; Idem, « Avant-propos » dans « La polémique d’Albert Mathiez avec les historiens soviétiques », art. cit., p. 199-201 ; Alexandre Gordon, Le pouvoir et la révolution : l’historiographie soviétique de la Grande révolution française. 1918-1941, Saratov, Naoutchnaya kniga, 2005, p. 93-96 (en russe).
  • [66]
    Michel Bouchemakine, « Le neuf Thermidor dans la nouvelle littérature historique », art. cit., p. 401 (note de Mathiez).
  • [67]
    Albert Mathiez, « Choses de Russie Soviétique », art. cit., p. 153.
  • [68]
    Yannick Bosc et Florence Gauthier, Introduction à la réédition, op. cit., p. 20.
  • [69]
    Jean Dautry, « Albert Mathiez, historien de la Révolution française », AHRF, 1962, n° 168, p. 133.
  • [70]
    Albert Mathiez, « Choses de Russie Soviétique », art. cit., p. 154.
  • [71]
    Lettre de Mathiez du 20 décembre 1930 à Grigori Friedland, « La polémique d’Albert Mathiez avec les historiens soviétiques en 1930-1931 », art. cit., p. 204, 205 ; Albert Mathiez, « Choses de Russie Soviétique », art. cit., p. 153.
  • [72]
    Grigori Friedland, « Le “ cas ” de Mathiez », art. cit., p. 104.
  • [73]
    Ibidem.
  • [74]
    Nikolaï Loukine, « La récente évolution de Mathiez », art. cit., p. 42.
  • [75]
    Albert Mathiez, « Choses de Russie Soviétique », art. cit., p. 154.
  • [76]
    Michel Bouchemakine, « Le neuf Thermidor dans la nouvelle littérature historique », art. cit., p. 401 (note de Mathiez).
  • [77]
    Nikolaï Loukine, « La récente évolution de Mathiez », art. cit., p. 41.
  • [78]
    Albert Mathiez, « Choses de Russie Soviétique », art. cit., p. 156.
  • [79]
    Alexandre Gordon, Le pouvoir et la révolution... op. cit., p. 95.
  • [80]
    Jean Dautry, « Albert Mathiez, historien de la Révolution française », art. cit.
  • [81]
    Jacques Godechot, Un jury pour la Révolution, op. cit., p. 311.
  • [82]
    James Friguglietti, Albert Mathiez historien révolutionnaire...op. cit., p. 210-216.
  • [83]
    Nikolaï Loukine, Œuvres choisies en trois tomes, t. 1, Moscou, Éditions de l’Académie des Sciences de l’URSS, 1960, p. 218-229, 489-491, 491-496 (en russe).
  • [84]
    Voir « Bibliographie des œuvres de N. M. Loukine », dans Ibidem, t. 3, Moscou, Éditions de l’Académie des Sciences de l’URSS, 1963, p. 493 (en russe).
  • [85]
    Voir Varoujean PoghosyanParmi les historiens, Erevan, Edit Print, 2011, p. 21-22 (en russe).
  • [86]
    Victor Daline, Sur l’histoire de la pensée sociale en France, op. cit., p. 7.
  • [87]
    Ibidem.
  • [88]
    Svetlana Obolenskaya, « V. M. Daline – doctor honoris causa de l’Université de Besançon », Annuaire d’études françaises – 1985, Moscou, Naouka, 1987, p. 310-311 (en russe).
  • [89]
    Victor Daline, « Avant-propos », Albert Manfred, La Grande révolution française, Moscou, Naouka, 1971, 1983, p. 7 (en russe).
  • [90]
    Voir Victor Daline, Hommes et idées. De l’histoire du mouvement révolutionnaire et socialiste en France, Moscou, Naouka, 1971, p. 26 (en russe), Idem, Historiens de la France des XIXe-XXe siècles, Moscou, Naouka, 1981, p. 132 (en russe).
  • [91]
    Id., « De la part du rédacteur », Nikolaï Loukine, Œuvres choisies en trois tomes, t. 1, op. cit., p. 14 (en russe).
  • [92]
    Encyclopédie historique soviétique, t. 9, Moscou, Sovetskaya encyclopédia, 1966, p. 185 ; Grande encyclopédie soviétique , t. 15, Moscou, Sovetskaya encyclopédia, 1974, p. 514-515.
  • [93]
    « La lettre d’Albert Mathiez à Jean Longuet », Annuaire d’études françaises – 1982, Moscou, Naouka, 1984, p. 164-165 (en russe) ; Jacques Godechot, « Albert Mathiez », ibidem, p. 165-173 (en russe). Il s’agit de la traduction russe de ses souvenirs publiés dans les AHRF en 1959. Voir Jacques Godechot, « Mes souvenirs sur Albert Mathiez », AHRF, 1959, n° 156, p. 97-109.
  • [94]
    Victor Daline, Historiens de la France des XIXe-XXe siècles, op. cit., p. 130.
  • [95]
    Albert Manfred, La révolution  française bourgeoise  de la fin du XVIIIe siècle   (1789-1794), Moscou, Éditions étatiques pédagogiques, 1950, p. 34 (en russe). Voir aussi la deuxième édition : Idem, La Grande révolution bourgeoise française du XVIIIe siècle (1789-1794), Moscou, Éditions de la littérature politique, 1956, p. 83 (en russe).
  • [96]
    Jean Dautry, « Albert Mathiez, historien de la Révolution française », art. cit., p. 140.
  • [97]
    Albert Manfred, La Grande révolution française du XVIIIe siècle, Moscou, Éditions en langues étrangères, 1961 p. 89.
  • [98]
    Idem, La Grande révolution française, Moscou, Naouka, 1983, p. 70 (en russe).
  • [99]
    Il en était de même pour Alexandre Molok, collègue de Daline, ayant traité Tarlé dans les années trente d’« historien de la bourgeoisie contre-révolutionnaire ». Voir Vladimir Dounaïevski, Arkadi Tsphasman, Flourance Molok, « Alexandre Ivanovitch Molok (1898-1977) », dans Portraits des historiens. Le temps et les destins. Histoire moderne et contemporaine, t. 4, Moscou, Naouka, 2004, p. 314 (en russe). Or, d’après le témoignage de son fils, il a beaucoup regretté ultérieurement sa position négative envers Tarlé et ses discours contre lui. Voir Flourance Molok, « Des souvenirs sur le père-historien et ses collègues », Klio, 2003, n° 4 (23), p. 210.
  • [100]
    Voir Albert Manfred, « Nikolaï Mikhaïlovitch Loukine », dans L’Europe aux temps modernes et contemporains, Recueil d’articles à la mémoire de N. M. Loukine, Moscou, Naouka, 1966, p. 3-20 (en russe) ; Valentin Gavrilitchev, « De l’histoire de l’étude en URSS de la Grande Révolution française. Natalia Pavlovna Freïberg », ibidem, p. 162-174 (en russe) ; Anatoli Sloutskiy, « Grigori Solomonovitch Friedland (1896-1937), docteur es sciences historiques, professeur », dans Histoire et historiens. Historiographie de l’histoire universelle, Moscou, Naouka, 1966, p. 387-389 (en russe); Vladimir Dounaïevski, Arkadi Tsphasman, Nikolaï Mikhaïlovitch Loukine, Moscou, Naouka, 1987 (en russe).
  • [101]
    Nikolaï Moltchanov, Montagnards, Moscou, Molodaya gvardiya, 1989, p. 555 (en russe) ; Vladlen Sirotkine, Napoléon et la Russie, Moscou, Olma Presse, 2000, p. 333 (en russe).
  • [102]
    Ilya Galkine, N. M. Loukine, révolutionnaire et savant, Moscou, Éditions de l’Université de Moscou, 1984, p. 120 (en russe).
  • [103]
    Vladimir Dounaïevski, L’historiographie soviétique d’histoire moderne des pays de l’Occident 1917-1941, op. cit., p. 267 (en russe).
  • [104]
    Albert Mathiez, « Choses de Russie Soviétique », art. cit., p. 149-155.
  • [105]
    Vladimir Dounaïevski, « La polémique d’Albert Mathiez avec les historiens soviétiques », art. cit., p. 200, 202.
  • [106]
    Alexandre Gordon, Le pouvoir et la révolution ... op. cit, p. 95.
  • [107]
    James Friguglietti, « La querelle Mathiez-Aulard et les origines de la Société des études robespierristes », art. cit., p. 94.
  • [108]
    Voir la lettre de Mathiez du 20 décembre 1930 à Grigori Friedland, « La polémique d’Albert Mathiez avec les historiens soviétiques en 1930-1931 », art. cit., p. 205.

1 Albert Mathiez (1874-1932), grand historien français, fondateur de la Société des études robespierristes et des Annales révolutionnaires, appelées quelques années plus tard Annales historiques de la Révolution française, occupe une place particulière dans le panthéon des chercheurs de la Révolution française. Jean-René Suratteau avait raison de citer son nom parmi les cinq grands historiens de la Révolution française du XXsiècle, à savoir Alphonse Aulard, Georges Lefebvre, Albert Soboul et Jaques Godechot [2]. On a beaucoup écrit sur lui, immédiatement après son décès ; nous possédons aussi une excellente étude biographique rédigée par l’historien américain James Friguglietti [3]. La contribution de Mathiez aux études révolutionnaires est sans aucun doute plus qu’appréciable, et la traduction de ses livres en différentes langues étrangères, lors de sa vie, ainsi que leurs rééditions après son décès, même en russe [4], en sont la meilleure preuve. Comme l’a remarqué à juste titre juste Florence Gauthier, il « rencontra, malgré sa mort prématurée, une audience internationale » [5].

2 Or, en dépit de ces circonstances, le chemin parcouru par Mathiez a été très épineux. Dans la mémoire de ses contemporains, il apparaît comme un homme de principe, indépendant, tenace et intransigeant, doté d’une mentalité originale et d’un caractère irascible et imprévisible. Ce n’est certainement pas par hasard que quelques-uns de ses confrères et de ses élèves l’ont qualifié de « paysan du Danube » [6]. Il me semble intéressant de me référer à ce propos au témoignage de Louis Gottschalk, son collègue américain : « J’ai fini par me rendre compte qu’il y avait deux Mathiez. L’un était le gentleman bienveillant qui prenait plaisir à une agréable conversation et à la bonne chère et qui se donnait une peine infinie pour être utile aux gens qui avaient besoin d’aide. L’autre était l’érudit vigoureux, véhément, incapable de tolérer une sottise ou ce qu’il regardait comme sottise » [7]. Autrement dit, Claudine Hérody-Pierre avait certainement raison de l’avoir qualifié de « professeur autant haï que vénéré » [8]. Aussi, n’est-il pas étonnant que sa vie ait été semée d’embûches car sa personnalité extraordinaire irritait toutes les médiocrités qui se trouvaient dans son entourage. On ne l’invita à la Sorbonne qu’en 1926, après le départ de Philippe Sagnac pour l’Égypte.

Les contacts entre Mathiez et l’URSS

3 Éprouvant de sincères sympathies pour les idées socialistes, Mathiez accepta avec joie la Révolution de Février en Russie, et la Société des études robespierristes salua « avec enthousiasme la victoire de la Douma russe contre le despotisme » [9]. Il approuva aussi la Révolution d’Octobre et adhéra en 1920 au Parti communiste français. Dans ces conditions, Mathiez fit beaucoup pour établir des relations amicales avec ses collègues soviétiques, y compris les grands historiens russes non marxistes comme Eugène Tarlé et Nikolaï Kareiev [10]. Il faut absolument noter que Mathiez n’était pas une exception dans ce domaine, et s’inscrivait dans une longue tradition. Mentionnons les noms de ses collègues français, tels Gabriel Monod et Henri Sée qui, avant et après lui, s’adressaient constamment à Kareiev en lui demandant de collaborer aux éditions scientifiques françaises. La lettre de Monod du 4 février 1907 est caractéristique : « Je viens vous demander si vous ne connaîtriez pas un jeune professeur russe, sachant très bien le français, qui pourrait nous fournir tous les deux ans un Bulletin historique d’une vingtaine de pages seulement » sur les « principales publications soit comme documents, soit comme ouvrages parus en Russie » [11]. En recevant l’« amicale acceptation » de sa proposition de la part de Kareiev lui-même, Monod le remercia : « Je suis trop heureux de vous avoir pour collaborateur au Bulletin de la Revue et j’attends avec impatience votre prochaine contribution » [12]. Sée avait également demandé à Kareiev sa « bonne collaboration » à la Revue d’histoire moderne en soulignant : « Vous devez avoir certainement des études de nature à intéresser vivement nos lecteurs, par exemple, en ce qui concerne les études d’histoire de France dans la Russie d’aujourd’hui » [13].

4 Quant au profond respect de Mathiez envers Kareiev qu’il caractérisait comme « doyen des historiens russes […] qui a consacré sa longue et belle vie à l’étude de notre XVIIIe siècle et notre Révolution » [14], on peut aussi en juger d’après la lettre de Gustave Laurent, directeur des Annales historiques de la Révolution française, adressée à l’historien russe le 14 septembre 1926 : « Mon co-directeur et ami M[onsieur] Albert Mathiez, me demande de bien vouloir insister auprès de vous qui appartenez, d’ailleurs, au Comité directeur de notre revue, pour vous prier de bien vouloir renouveler vos abonnements de 1925 et 1926 que nous n’avons pas reçus et dont vous trouverez, sous ce pli, la facture […] Aussitôt votre réponse et dès que nous serons certains que l’envoi de nos fascicules vous arrive régulièrement, nous vous expédierons tous ceux qui vous manquent, avec le volume de la Correspondance de Robespierre qui vient de paraître et que nous offrons cette année, à nos fidèles abonnés » [15].

5 Après la révolution de 1917, Mathiez fut l’initiateur d’une très fructueuse coopération avec les historiens marxistes soviétiques, comme Nikolaï Loukine, Grigori Friedland et d’autres, dont il avait fait la connaissance personnelle dans les années vingt lors des missions scientifiques de ces derniers en France. Certes il avait le grand mérite de continuer les bonnes traditions des acquis de la science historique en Russie dans le domaine des études révolutionnaires. Mais, dans ce cas, il s’agissait principalement de la science historique marxiste, et il a atteint des résultats évidents et indéniables en invitant Kareiev, Loukine et d’autres à collaborer aux Annales historiques de la Révolution française, en dépit de leurs différentes orientations scientifiques [16]. Il ne ménagea pas non plus ses efforts personnels, malgré des possibilités plus que limitées (il ne savait pas le russe), en tâchant de présenter lui-même dans sa revue les études de ses collègues marxistes [17].

6 Les historiens soviétiques, à leur tour, ont été intéressés à améliorer leurs relations avec leurs collègues français, surtout avec ceux de gauche, dont Mathiez était le représentant le plus éminent. Du côté soviétique, les mérites de Tarlé sont évidents dans l’approfondissement des relations amicales entre les historiens des deux pays. Sa correspondance de cette époque prouve l’attitude aimable des historiens français à son égard et celui des autres historiens soviétiques. Dans le compte rendu de l’une de ses missions scientifiques en France, il écrivait le 4 décembre 1924 :

7

« L’attitude générale du monde scientifique envers les savants qui arrivent de la Russie Soviétique est au plus haut point prévenante et bienveillante. Cette attitude est surtout évidente de la part des représentants du côté gauche de l’historiographie française : il me faut mentionner les noms d’Aulard, de Mathiez et, enfin, celui de l’éminent Georges Renard, qui occupe maintenant la chaire d’histoire du travail au Collège de France, ancien communard de l’époque de la Commune de Paris de 1871 (il a maintenant 76 ans) » [18].

8 Il avait souligné ce même fait dans sa lettre datée du 31 août 1924 à Olga Tarlé, sa femme : « En somme, les savants français m’accueillent ici parfaitement » [19].

9 Tarlé se trouvait en très bons termes avec les historiens français. En tant que l’un des co-rédacteurs, avec Fédor Ouspenski, des Annales, revue sur l’histoire universelle, il y organisa la publication d'articles sur les éminents historiens français et l’historiographie française [20], ainsi que des comptes rendus sur leurs livres [21]. Aulard, son ami, le qualifia en novembre 1924 de « notre brillant collègue », de chercheur qui se trouvait parmi les « historiens vraiment remarquables » [22]. Il l’invitait assidûment à Paris pour faire des cours au Collège Libre des Sciences Sociales, dont il était le vice-président. Le 10 octobre 1924, Aulard écrivit à Tarlé, qui se trouvait à Paris :

10

« Nous nous occupons, en ce moment, d’organiser le tableau des cours de notre année scolaire. Et conformément à la tradition de notre Collège, qui a toujours consisté à faire appel à des collaborations étrangères, nous vous serions très reconnaissants, de nous accorder votre précieuse collaboration. Puis-je vous prier de nous faire connaître si nous pourrions y compter ? » [23]

11 Deux jours après, il poursuivait : « Je suis bien content d’apprendre que vous allez donner un enseignement au Collège Libre des Sciences Sociales, dont je suis vice-président. Ce sera pour nos étudiants et pour notre public un régal et un profit. Votre séjour à Paris me sera personnellement bien précieux et agréable » [24].

12 En même temps, Tarlé avait noué des relations très amicales avec Mathiez. Dans les lettres adressées à sa femme, il parlait constamment de ses rencontres avec lui lors de ses différentes missions scientifiques à Paris, et il qualifiait les Annales révolutionnaires de « revue hist[orique] intéressante sur l’histoire de la Grande révolution fran[çaise] » [25]. D’ailleurs, les lettres de Nadejda Stchoupak, son amie sanscritiste, émigrante russe habitant à Paris, adressées à lui immédiatement après la mort de Mathiez, prouvent sa profonde estime à son égard. Le 26 février 1932, elle écrivait : « J’en suis toute bouleversée – quelle perte irréparable pour la science, pour ses élèves, pour ceux qui l’ont connu et apprécié. Et j’ai doublement de la peine en pensant à celle que vous aurez » [26]. Trois jours après, Stchoupak écrit qu’elle avait mis une gerbe d’œillets rouges sur le cercueil de Mathiez, en soulignant : « Mentalement aussi de votre part » [27].

13 Comme Tarlé estimait beaucoup non seulement Mathiez, mais aussi Aulard [28], « figure centrale de toute l’historiographie de la Grande révolution » [29], il avait entrepris en 1924 des démarches pour les réconcilier [30] ; et il lui semblait qu’il y avait réussi, mais, hélas, il se trompait. Ce fut après la fondation au mois de mars 1924 de la Société des relations amicales franco-russes, appelée à partir du 10 juin 1924 Société d’une nouvelle amitié franco-russe[31], qu’on a unanimement élu Tarlé membre de la Société de l’histoire de la Révolution Française[32], puis, en 1926, membre de la Société d’histoire de la Grande Guerre. Il fut le premier historien soviétique à qui on fit un tel honneur [33]. D’ailleurs, Tarlé contribua à l’élection à l’Académie des Sciences de l’URSS comme membres correspondants d’Aulard (1924), de Mathiez (1928) et de Camille Bloch (1929) [34].

14 Quant aux relations amicales établies entre Mathiez et les historiens soviétiques marxistes, il faut mentionner qu’elles avaient été conditionnées tout d’abord par les spécificités de ses intérêts scientifiques. Tout le monde savait qu’il était l’un des premiers historiens de la Révolution française à s’occuper de l’étude des problèmes d’histoire socio-économique de l’époque révolutionnaire ; et c’est ce qui se trouvait au centre des intérêts de ceux qui avaient adopté la méthodologie marxiste. Il était en fait le premier chercheur français à avoir entrepris l’étude de la Révolution française « d’en bas » [35], et Jacques Godechot avait raison de le placer « au premier rang » des historiens de la Révolution qui avaient subi l’influence de Jean Jaurès [36]. Cependant, sa contribution à ce domaine fut finalement assez limitée [37]. En dépit de cette circonstance, ses divergences idéologiques avec Aulard, motivées principalement par leurs approches différentes à l’égard de l’époque révolutionnaire, le contraignirent à rompre ses relations avec son maître en 1907-1908 [38].

15 Par contre, sa nouvelle approche conditionna l’intérêt particulier à l’égard de son œuvre de la part de ses confrères soviétiques marxistes, parmi lesquels il jouissait, dans les années vingt, d’une autorité incontestable. Comme ses études suscitaient un grand intérêt parmi eux, Loukine, l’un des leaders de la science historique marxiste, Sergeï Monosov et Jakov Starosselski, ses élèves, ont publié à maintes reprises, entre 1925 et 1930, des recensions sur ses différents livres dans les prestigieuses revues soviétiques. Au surplus, Alexeï Vasioutinskiy et Natalia Freïberg, les autres élèves de Loukine, analysaient dans leurs aperçus historiographiques sur les revues françaises, les articles de Mathiez, publiés dans les Annales historiques de la Révolution française[39]. L’une des sections historiques soviétiques organisa même en 1929 à Moscou, une séance publique pour discuter de son livre sur la Réaction thermidorienne[40].

16 Beaucoup de livres de Mathiez ont été traduits à cette époque en russe [41]. Les historiens soviétiques, même au début des années trente, quand ils s’étaient engagés dans une vigoureuse polémique avec lui, le qualifiaient toujours de « plus grand spécialiste de la Grande Révolution française » [42] et avouaient qu’en URSS ses œuvres jouissaient d’une popularité presque supérieure à celle qu’elles avaient en France [43]. On ne peut certainement pas contester le jugement de Tamara Kondratieva, qui l’a traité d’historien « respecté et reconnu à ce moment comme maître à penser en URSS » [44]. Mathiez jouissait aussi d’une popularité énorme parmi les lecteurs soviétiques, admirés par lui, ce qui a été plus tard reflété même dans la littérature soviétique. Alexandre Pankratov, héros littéraire d’Anatoli Rybakov, promu à l’Institut du Transport, se trouvant dans les camps staliniens en Sibérie, demanda en 1935 à sa mère de lui envoyer de Moscou les livres de Mathiez sur la Révolution française en traduction russe, avec ceux de Tarlé, de Loukine et d’autres historiens [45].

La rupture

17 Or, au début des années trente, les relations amicales de Mathiez avec ses collègues soviétiques empirèrent brusquement puis s’interrompirent définitivement. Cette rupture fut principalement conditionnée par des causes politiques. La carrière de Mathiez, historien professionnel, témoigne toutefois de manière irréfutable que, dès le début de son activité, il n’était pas indifférent aux événements qui se déroulaient sur la scène politique en France et hors des frontières de sa patrie. D’après son témoignage personnel, même lors de sa jeunesse, il proclamait l’innocence de Dreyfus [46].

18 Mathiez suivait attentivement le développement des événements politiques en Russie soviétique et la formation des mécanismes du pouvoir autoritaire stalinien dans les années vingt, accompagnée de l’extrême politisation et idéologisation de la science historique soviétique, ce qui n’a certainement pas échappé à son attention. Étant très mécontent de pareilles transformations en URSS, les moindres germes de démocratie ayant disparu, Mathiez quitta en 1922 les rangs du Parti Communiste Français, et rompit ses relations avec la Troisième Internationale [47]. Comme l’ont remarqué Yannick Bosc et Florence Gauthier, « Albert Mathiez n’a jamais accepté le principe d’une dictature, qu’elle soit exercée par un parti unique au pouvoir, ou un chef suprême » [48]. Parallèlement au renforcement du régime totalitaire en URSS et à la formation de la dictature stalinienne, la critique de Mathiez se faisait entendre au fur et à mesure plus fortement. Au début des années trente, il prit une part active aux protestations de ses collègues français contre les processus politiques qui ébranlaient la réalité soviétique.

19 D’après le témoignage de Robert Schnerb, son maître « aimait la discussion, le combat » [49]. Il est donc naturel qu’il n’ait pas omis de saisir l’occasion propice pour s’engager dans un combat acharné avec ses confrères soviétiques pour la défense, en premier lieu, des intérêts de la science historique. Les historiens soviétiques furent plus qu’irrités de l’adhésion de Mathiez, au mois de janvier 1931, à la protestation des intellectuels français contre l’exécution des quarante-huit intellectuels soviétiques et surtout à celle des historiens français à propos des persécutions dont Tarlé fit l’objet en 1930 dans le cadre de l’« affaire académicienne ». En novembre 1930, Mathiez signa avec Sylvain Lévi, Georges Pagès, Camille Bloch, Raymond Guyot, Philippe Sagnac, Henri Hauser, Louis Eisenmann, Pierre Renouvin, Charles Seignobos, Pierre Caron, Georges Bourgin, Robert Anchel, Henri Patry et Henri Sée une pétition pour défendre Tarlé, qu’on avait arrêté au mois de janvier 1930 (il fut exilé à Alma Ata en septembre 1931 et ne revint à Leningrad qu’à la fin de 1932) [50]. Rappelons en outre que ces éminents historiens français furent qualifiés par Loukine, à cause de leur intervention, de « professeurs les plus réactionnaires de la Sorbonne [sic] » [51].

20 Publiant ce document en 1931 dans les Annales historiques de la Révolution française, Mathiez écrivait :

21

« Au début du mois de novembre dernier, mes collègues d’histoire moderne de la Sorbonne, réunis aux archivistes de la section moderne, et inquiets de la longue détention de M. Tarlé, ont signé la pétition suivante, qu’ils ont fait parvenir au gouvernement russe par l’intermédiaire de notre ministre des Affaires étrangères. Je crois utile d’en publier le texte aujourd’hui, afin d’attirer l’attention du monde historique tout entier sur le danger qui menace un des historiens qui font le plus d’honneur à la science russe » [52].

22 Il est ridicule de penser que les historiens marxistes soviétiques n’aient pas remarqué l’appui de Mathiez à Tarlé, leur « adversaire » qu’ils considéraient non seulement comme un « historien bourgeois », mais aussi un « contre révolutionnaire », un participant « au complot monarchique contre le pouvoir soviétique » [53], un « ennemi de classe sur le front historique » [54], etc. À mon sens, ce fut cette démarche de Mathiez, à laquelle ses opposants faisaient toujours allusion dans leurs articles publiés contre lui dans les revues soviétiques ainsi que dans leurs discours [55], qui est devenue la cause principale de cette polémique aiguë entre lui et les historiens soviétiques, dont les germes apparurent en 1930, après la publication par Mathiez de l’article de l’historien soviétique Mikhaïl Bouchmakine dans les Annales historiques de la Révolution française[56]. Au début de cette polémique, Mathiez critiqua fortement le gouvernement soviétique, le qualifiant de « tyrannie » [57] et, par conséquent, néfaste pour la liberté et la démocratie. Mathiez, qui, d’après mes confrères français, ne voyait plus, dès le mois de juillet 1922, les communistes comme « des hommes « libres », mais des hommes ayant une mentalité « d’esclaves », résultat des pratiques dictatoriales, instaurées par le Parti bolchevik en Russie » [58], constate résolument que la science soviétique était « au service du mensonge » [59].

23 Le 12 décembre 1930, Loukine et ses élèves, Rebeka Awerbuch, Victor Daline, Natalia Freiïberg, Solomon Kouniski, Sergueï Monosov, Jakov Starosselski, I. Zavitnevitch adressèrent une lettre ouverte à Mathiez, en critiquant son changement d’attitude envers l’URSS et la science historique soviétique [60]. Cette lettre fut suivie d'articles très critiques de Loukine et de quelques-uns de ses élèves, remplis d’accusations politiques nullement justifiées, dont ils chargeaient sans cesse Mathiez [61]. Ces critiques mettaient en relation l’évolution de ses vues avec les succès de l’édification du socialisme en URSS, qui, ayant suscité de la haine dans les pays capitalistes, avaient laissé, d’après eux, une empreinte négative sur la mentalité et la conduite de la petite bourgeoisie, dont ils n’hésitaient point à présenter Mathiez comme le « représentant typique » [62]. Notons en outre que celui-ci ne qualifiait pas le terme « petite bourgeoisie » de « très clair », en reprochant à ses opposants d’en avoir abusé [63]. Donc, les admirateurs d’hier de Mathiez l’accusèrent d’avoir adhéré au « chœur antisoviétique général », d’être passé dans le camp des ennemis de l’URSS et d’avoir rendu service à l’impérialisme français [64].

24 Au cours de cette polémique, qui n’était point scientifique [65], Mathiez, devenu la bête noire de ses collègues soviétiques, a entièrement réfuté toutes les accusations politiques portées contre lui. Il avait indubitablement raison d’avoir donné une appréciation exacte de la situation déplorable dans laquelle se trouvait alors la science historique soviétique, car il ne doutait plus que « la méthode de beaucoup d’historiens russes d’aujourd’hui […] consiste en un mot à subordonner la science historique, qui n’est que l’interprétation des textes, à un dogme a priori qui est un certain marxisme compris et pratiqué à la façon d’un catéchisme » [66]. « Le marxisme [écrivait-il dans sa réponse] n’est donc plus, pour vous, seulement une façon d’interroger les faits et les textes. Vous le confondez avec le communisme soviétique que vous glorifiez » [67]. D’ailleurs Yannick Bosc et Florence Gauthier ont le mérite d’avoir relevé les particularités de l’approche de Mathiez à l’égard de la méthodologie marxiste en général : « Mathiez ne rejette pas la méthode « marxiste » mais refuse ses déformations dogmatiques, faisant montre d’un esprit indépendant, capable de penser par lui-même, sans l’aide d’autrui ni d’un parti politique, osant même affronter débats et polémiques, bref ce que l’on est en droit d’attendre d’un intellectuel digne de ce nom » [68]. Il n’est pas inutile de se référer aussi à Jean Dautry qui a affirmé l’attitude respectueuse de son maître à l’égard du marxisme : « Fervent d’une tradition démocrate et socialiste née de l’exemple révolutionnaire au début du XIXsiècle, il considérait le marxisme comme une intéressante « hypothèse de travail » et déplorait de ne pas savoir le russe pour prendre connaissance directement de ce qui lui arrivait de Moscou » [69].

25 La critique de Mathiez était donc principalement dirigée contre la politisation de la science historique marxiste. En traitant les historiens soviétiques d’« instruments dans la main du gouvernement » [70], il qualifiait les participants soviétiques de cette polémique d’« historiens de Staline », de « prophètes » de Staline, leur dieu, privés de la possibilité de voir la vérité [71]. Or ceux-ci, persuadés que le marxisme était « la seule méthode qui garantissait l’authenticité de l’étude scientifique des événements de la fin du XVIIIsiècle » [72], acceptèrent avec joie les appréciations de Mathiez, qui étaient même, d’après leur mentalité, plus que flatteuses. Donc, constatant le soi-disant « cas » politique et scientifique de Mathiez, Friedland lui a exprimé d’ailleurs sa gratitude pour ces jugements avancés, qui selon ses convictions n’étaient que des compliments : « En nous qualifiant d’« historiens staliniens » [sic], il constate en vertu de cela, que nos études historiques servent la cause de la ligne générale du parti » [73]. Loukine partageait complètement sa position : « Notre science marxiste se trouve « au service » du prolétariat et du Parti Communiste et nous en sommes fiers » [74]. Autrement dit, Mathiez avait tous les droits de se moquer des chercheurs soviétiques qui, ferrés par les « chaînes » de l’idéologie marxiste, d’après ses propres propos, se glorifiaient de leur « servitude », en agitant leurs « chaînes en signe de triomphe » [75].

Quelle science historique « marxiste » ?

26 Mathiez ne doutait pas que la science historique soviétique était devenue entièrement un instrument aux ordres du pouvoir. Je me permets de rappeler l’une de ses réflexions, relative au statut de la science historique : « Rien ne montre mieux qu’à l’heure actuelle, dans ce pays, l’histoire trop souvent a cessé d’être indépendante et subit docilement la pression toute puissante de la politique qui lui impose ses concepts, ses préoccupations, ses mots d’ordre et jusqu’à ses conclusions » [76]. D’ailleurs Loukine la qualifia de « la plus effroyable » parmi les autres accusations avancées par lui [77]. Comprenant bien les inévitables suites tragiques d’une telle situation pour le développement de la science historique en URSS, Mathiez relève avec douleur : « Dans la Russie de Staline, il n’y a plus de place pour une science indépendante, pour une science libre et désintéressée, pour une science tout court. L’histoire notamment n’est plus qu’une branche de la propagande » [78]. Complétons avec l’historien Alexandre Gordon d’après lequel l’« engagement idéologique dissimulé » de la science historique soviétique de cette époque « signifiait non seulement son appartenance à l’establishment, mais aussi son sincère désir d’être complètement identifiée avec le pouvoir » [79].

27 Dans l’historiographie de la Révolution française, la polémique de Mathiez avec les historiens soviétiques est demeurée longtemps ignorée des chercheurs. Les historiens occidentaux et américains ont parfois abordé ce thème mais guère de façon détaillée. Jean Dautry l’a complètement omis dans son étude analytique et intéressante sur Mathiez [80]. Même Jacques Godechot, dans son aperçu prolixe sur la vie et l’activité de son maître, s’est limité à quelques lignes brèves sur la rupture de ses relations avec ses collègues soviétiques [81]. James Friguglietti est demeuré bien longtemps le seul historien qui l’a discuté dans la mesure de ses possibilités [82]. On doit obligatoirement citer aussi les noms de Tamara Kondratieva, de Yannick Bosc et de Florence Gauthier qui ont récemment discuté cette question dans leurs études citées, mais de façon trop brève.

La réhabilitation de Mathiez

28 La situation était encore pire dans l’historiographie soviétique. Les historiens avaient intérêt à éviter l’interprétation des désaccords de leurs prédécesseurs avec Mathiez et à condamner à l’oubli les péripéties en relation avec cette polémique. Plusieurs causes expliquent cela. L’une de celles-ci a été l’évolution des conceptions des historiens marxistes soviétiques, y compris ceux qui avaient jadis pris part à cette discussion. Sous l’influence des changements positifs ayant ébranlé l’Union Soviétique après la mort de Staline et des brusques tournants des destinées personnelles de quelques-uns d’entre eux (détention, exil, exécution de leurs collègues, etc.), leur position envers leurs confrères étrangers, et surtout ceux de gauche, avait subi de profondes modifications et s’améliora considérablement. Cette circonstance est tout particulièrement visible dans l’émergence d’une attitude respectueuse envers la mémoire de Mathiez, même de la part de ses anciens opposants. Du coup, ils préférèrent recouvrir d’un voile de silence leurs dissentiments d’autrefois. Il est caractéristique qu’au début des années soixante, les éditeurs des Œuvres choisies de Loukine (Albert Manfred, Victor Daline et d’autres) n’ont inclus dans le premier tome de cette édition que les recensions qu’il avait rédigées sur les livres de Mathiez avant la rupture de leurs relations [83] ; ils se sont abstenus de republier les articles de leur mentor contre Mathiez, en préférant ne citer que leurs titres dans la bibliographie de ses œuvres [84].

29 Le cas de Victor Daline est à cet significatif. Elève de Loukine dans les années vingt-trente, étant alors jeune et fasciné par la nouvelle méthodologie marxiste, il se dressait résolument contre chaque écart envers l’interprétation marxiste de la Révolution française [85]. Il n’est pas étonnant qu’il ait signé, suivant ses convictions politiques et « scientifiques », la lettre collective de ses collègues adressée à Mathiez. Or, dans les années soixante-dix – quatre-vingt, dans ses souvenirs, ainsi que lors de ses discours oraux et de ses conversations personnelles avec moi, Daline rappelait toujours avec plaisir et fierté ses rencontres et conversations avec Mathiez lors de sa seule mission scientifique en France en 1929-1930. Dans ses souvenirs il écrivait de lui : « La plus remarquable de mes rencontres à Paris fut celle avec Mathiez […] Après son cours [à la Sorbonne – V. P.] il nous a invités [ses deux collègues soviétiques et lui-même – V. P.] dans un petit restaurant italien dans le Quartier Latin. Il parlait sans cesse, presque deux heures, et nous l’écoutions avidement » [86]. En se rappelant ses quelques autres rencontres avec lui, Daline regrettait profondément d’avoir manqué la « remarquable possibilité de consulter Mathiez sur les problèmes de la Révolution française » car à cette époque il s’occupait d’un autre thème, l’histoire du mouvement socialiste français au début du XXsiècle [87].

30 Quelques jours avant son décès, lors de la cérémonie officielle de la réception du diplôme d’honoris causa de l’Université de Besançon, Daline a avoué qu’il reconnaissait Mathiez comme l’un de ses maîtres, au même titre que Loukine et Viatcheslav Volguine [88]. Étant un homme de principe, il ne cachait certainement pas ses désaccords scientifiques avec lui. En qualifiant Mathiez de « brillant historien de la Révolution française » [89], il lui reprochait surtout son « extrême robespierrisme » [90]. Il ne partageait pas non plus son appréciation des mouvements de septembre 1793 de la « révolution hébertiste » [91]. D’ailleurs, c’est Daline qui a rédigé des articles sur Mathiez dans les prestigieuses encyclopédies soviétiques [92]. Remarquons aussi qu’après la mort de Manfred, étant responsable de l’Annuaire d’études françaises, il y a placé une rubrique à la mémoire de Mathiez à l’occasion du cinquantième anniversaire de son décès, où il publia sa lettre inédite à Jean Longuet et les souvenirs de Jacques Godechot sur lui [93]. Il y a lieu aussi de rappeler qu’il a inséré la photo de Mathiez dans son livre sur les historiens de la France [94]. En 1979, quand le manuscrit de ce livre était déjà prêt pour la publication, il m’a montré dans le métro de Moscou quelques photos des historiens français, celles de Lucien Febvre, de Marc Bloch, de Georges Lefebvre, d’Albert Soboul, de Fernand Braudel, qu’il allait y publier. Je lui ai demandé s’il n’avait pas l’intention d’y insérer aussi la photo de Mathiez. Acceptant immédiatement ma proposition, Daline m’a remercié, ce qui prouve son sincère et immense respect pour lui.

31 Il me faut faire remarquer aussi un autre fait qui prouve irréfutablement son attitude respectueuse. Si Manfred a jadis, à l’époque stalinienne, qualifié Mathiez dans son livre sur la Révolution française d’« historien bourgeois radical » [95], ce qui a suscité l’indignation et la critique de Jean Dautry [96] (qui se référait à la traduction française de ce livre [97]), Daline, après la mort prématurée de Manfred, en charge de la réédition de ce livre, a remplacé cette définition par celle d’un « historien démocrate » [98].

32 Il faut aussi avouer honnêtement que lors de nos multiples et différentes conversations de 1978 à 1985, Daline ne s’est jamais permis de parler de cette polémique ni même d’y faire la moindre allusion. C’est là l’une des pages les plus tristes de sa biographie qu’il a préféré entièrement omettre, même dans son livre sur les historiens de la France. Une fois seulement, au mois de juillet 1983, Daline m’a dit avec une grande douleur qu’il partageait jadis la position négative de Loukine envers Tarlé [99]. Je ne doute pas qu’il regrettait profondément aussi sa participation à la campagne contre Mathiez.

33 Le silence absolu de mes prédécesseurs aurait pu être influencé par leur manque de volonté de critiquer les vues des participants soviétiques à cette polémique. Même ceux d’entre eux qui ont travaillé sur la carrière scientifique de quelques-uns des opposants de Mathiez ont préféré passer sous silence ce désagréable épisode de leur activité [100]. Beaucoup d’entre eux, en dépit des degrés différents d’implication dans cette affaire, ont été quelques années plus tard victimes de la répression stalinienne. On a fusillé Friedland en 1937 ; Loukine a été arrêté en 1938 et est mort en prison en 1940 ; Daline, Starosselski, Lotté ont été envoyés en Sibérie au cours des mêmes années. En outre, il est bien évident que les historiens soviétiques de l’époque post-stalinienne comprenaient très bien que la sévère critique des vues de Mathiez par leurs prédécesseurs, et encore plus les accusations politiques injustifiées dont ceux-ci l’avaient chargé, n’avait pas résisté à l’épreuve du temps.

Regards post-soviétiques

34 Pour conclure je souhaiterais attirer l’attention sur l’historiographie post-soviétique. Après les changements positifs survenus dans l’ancienne URSS et après son éclatement, quelques auteurs russes, se référant à la conduite de leurs prédécesseurs des années vingt-trente ou en invoquant leurs discours contre les historiens non marxistes (notamment contre Tarlé) et soulignant leur conception de la dictature des jacobins (qui glorifiaient Robespierre et approuvaient sans réserve tous les excès de la Révolution française), ont évoqué avec ironie leur destin tragique lors de la terreur stalinienne [101]. Il me semble qu’ils n’ont probablement pas pris en considération qu’il s’agissait de la mentalité collective d’une génération entière, au-dessus de laquelle s’est dressé progressivement le glaive stalinien.

35 Quant au silence de mes prédécesseurs, il faut aussi prendre en considération une autre circonstance importante. Dans les années soixante – quatre-vingt, la situation en URSS n’était pas favorable à la discussion des positions implacables contre Mathiez dans le cadre des réalités soviétiques des années vingt-trente. Comme à l’époque de la « stagnation », nous nous trouvions toujours sous la domination de l’idéologie communiste, de ce fait les observations critiques de Mathiez conservaient entièrement leur actualité d’une certaine manière. Une seule fois, la critique de Mathiez sur l’atmosphère politique en URSS dans les années vingt-trente fut mentionnée. Certes on l’a fait, comme dans le passé, avec un ton très particulier. Dans la biographie de Loukine, Ilya Galkine, son disciple, en s’abstenant de discuter les causes de cette polémique, a, par contre, avancé de facto des accusations politiques infondées contre Mathiez, en soulignant qu’il n’avait pas donné une appréciation politique équitable de l’activité du gouvernement soviétique, ce qui avait amené la rupture de ses relations avec Loukine [102]. N’oublions pas qu’en revanche, le regretté Vladimir Dounaïevski n’a fait allusion qu’à la rupture des relations de Mathiez avec ses collègues soviétiques, qui est demeurée, comme il l’a affirmé, « incertaine jusqu’à la mort de l’historien français » [103]. Mais à cette époque, il ne pouvait certainement pas entrer dans les détails des positions objectives.

36 C’est à l’époque post-gorbatchévienne qu’on a pu entreprendre les premières tentatives pour élucider cette polémique. Dans les années quatre-vingt-dix, Dounaïevski devint l’initiateur de la publication en russe de quelques documents qui jetaient une lumière sur cette discussion : il a par exemple réuni les deux lettres inédites de Friedland à Mathiez et de ce dernier à son opposant, datées de 1930, qu’il avait tirées des Archives de l’Académie des Sciences de la Russie, ainsi que in extenso l’article de Mathiez, « Choses de Russie Soviétique », publié dans les Annales historiques de la Révolution française, dans lequel il a inséré la lettre des historiens soviétiques et la pétition de ses collègues français adressée au gouvernement soviétique en défense de Tarlé [104].

37 Dans la préface à cette publication, Dounaïevski dresse brièvement le tableau de la situation politique en URSS au tournant des années vingt-trente, qui fut la cause du brusque changement d’attitude de Mathiez à l’égard de l’URSS et des historiens soviétiques. En dépit de sa critique réservée à l’adresse des historiens soviétiques qui avaient pris part à cette polémique, Dounaïevski caractérise leur action contre Mathiez de « croisade » et il remarque que le chercheur français avait eu raison de souligner la victoire du dogmatisme dans la science historique soviétique. Quant aux motifs dominants adoptés par les historiens soviétiques lors de cette polémique, Dounaïevski mentionne leurs convictions personnelles, mais aussi le dogmatisme et le conformisme propres à la réalité soviétique de cette époque [105]. Les observations que formule Alexandre Gordon sont également très intéressantes ; il attire notre attention sur le caractère exclusivement politique de cette discussion, qui n’avait absolument rien de commun avec la science historique. Il met en évidence non seulement l’objectivité de Mathiez mais aussi sa compréhension des particularités fondamentales de la science historique soviétique, celles de son idéologisation et de son désir profond d’être intégrée dans le système du pouvoir étatique [106].

38 James Friguglietti avait raison de considérer la querelle entre Mathiez et Aulard comme une confrontation entre l’école « officielle », qui soutenait la troisième République, et la nouvelle école à tendance socialiste de Mathiez. « Finalement, Albert Mathiez et ses successeurs à la Société des études robespierristes triomphèrent », écrit-il [107]. Dans le cas de la polémique de Mathiez avec ses confrères soviétiques, on doit souligner finalement l’éclatante victoire qu’il a remportée. Le temps s’est prononcé en faveur de Mathiez, qui avait prédit en 1930 qu’on ne pouvait jamais étouffer la vérité, et que celle-ci ne tarderait pas à émerger ultérieurement, même en Russie. Et il n’a d’ailleurs pas hésité à annoncer qu’elle pourrait se venger de lui [108]. La vérité s’est vengée, mais de ses opposants soviétiques.

39 Libérés définitivement des chaînes idéologiques, et après avoir reçu la possibilité d’interpréter cette discussion de positions impartiales, quelques-uns des chercheurs russes contemporains ont confirmé le fondement des jugements d’Albert Mathiez. Qu’il me soit permis, pour conclure, de mentionner que dans son ensemble, la célèbre des sentences romaines, errare humanum est, convient parfaitement à la conduite des historiens soviétiques.

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41 P. S. Comme mentionné, Vladimir Dounaïevski a publié dans la revue russe Histoire moderne et contemporaine (1995, n° 4) la traduction russe de la lettre d’Albert Mathiez à Grigori Friedland, datée du 20 décembre 1930. Or il me semble qu’il y a lieu de présenter à nos lecteurs l’original de cette lettre, dont la copie dactylographiée est également conservée dans les archives de la Société des historiens marxistes auprès de l’Académie Communiste du Comité Exécutif Central de l’URSS (Les Archives de l’Académie des Sciences de la Russie, fonds 377, inventaire 1, dossier 149a).

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43    

44 Lettre d’Albert Mathiez à Grigori Friedland

45 Paris, le 20 décembre 1930

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47 Monsieur le Professeur,

48 J’ai publié l’article de M[onsieu]r Bouchémakine sans hésitation. Pour moi, il n’y a pas d’historiens de Ie, 2e, ou 3e catégorie. Cette hiérarchie communiste m’est inconnue. Je ne connais que des articles instructifs et des articles sans intérêt. J’ai estimé que l’article de M[onsieu]r Bouchémakine, bien qu’il fût hostile à mes thèses comme aux vôtres, m’apprenait quelque chose et c’est la raison pour laquelle je l’ai publié. Vous me dites qu’il a travesti votre pensée. Je suis incapable d’en juger, ignorant la langue russe. Mais vous pouviez rectifier et j’accueillerai toujours votre rectification avec empressement.

49 En publiant l’article qui vous a déplu, j’ai voulu donner une preuve de mon libéralisme. Je dois même ajouter que M[onsieu]r Bouchémakine, que je n’ai pas l’honneur de connaître, m’a envoyé un nouvel article sur les correspondants de Marat. J’ai accepté cet article, bien que je ne sois pas d’accord avec l’auteur sur des points assez nombreux. Mais voilà que M[onsieu]r Bouchémakine, à ma grande surprise, m’envoie successivement deux cartes postales pour me demander de ne pas publier son article. Votre lettre me fait croire qu’on a fait peur au professeur de Kazan et que cette peur a brisé sa plume !

50 La suite de votre lettre me prouve que vous n’êtes plus capable de voir la vérité dès que votre gouvernement et votre parti sont en jeu.

51 Vous affirmez comme établies des choses absolument fausses. M[onsieu]r Herriot n’a jamais fait de propagande pour le boycottage économique de votre Révolution. C’est une calomnie ridicule que démentent toutes les paroles, tous les écrits, tous les actes de M[onsieu]r Herriot.

52 Vous affirmez que M[onsieu]r Tarlé, dont je m’honore d’être l’ami, devait être le ministre des affaires étrangères de la Contre-Révolution. J’ai sous les yeux la traduction française de l’Acte d’accusation dressé par ce Fouquier-Tinville de bas étage que j’appelle Krylenko. C’est sur la foi d’un Ramsine, étrange accusé que la prison a transformé en accusateur et qui n’hésite pas à faire parler les morts, qu’a été mis le nom de M[onsieu]r Tarlé (une première fois seul, une autre fois à côté de celui-ci de M[onsieu]r Milioukof) parmi ceux des futurs ministres. Et cela vous suffit, à vous qui vous dîtes historien, pour que vous considériez M[onsieu]r Tarlé comme coupable. Vous ne songez pas un moment que le misérable Ramsine a pu user de ce nom sans le consentement de M[onsieu]r Tarlé, vous n’êtes pas frappé par l’invraisemblance de ce propos de table, vous ne remarquez pas que M[onsieu]r Tarlé n’est jamais cité une seule fois dans les réunions du soi-disant parti industriel, vous négligez délibérément tous le passé marxiste de l’homme qu’un misérable accuse sans le moindre commencement de preuve. Quiconque est nommé par le dénonciateur est pour vous un coupable ! Quand je lis sous votre plume des affirmations aussi monstrueuses, je me dis que la passion politique vous a enlevé tout votre sens critique et je plains la malheureuse Russie.

53 Dès le premier jour, j’ai pris hautement la défense de M[onsieu]r Tarlé que je sais innocent parce que je connais ses pensées depuis longtemps. J’aurais été un lâche à mes yeux si je ne l’avais pas fait. Les débats du procès de Ramsine, la grâce qui l’a couronné m’ont prouvé que je ne me suis pas trompé et qu’aujourd’hui l’innocence n’est plus en sûreté dans votre pays qui gémit sous l’atroce oppression de contre-révolutionnaires peints en rouge.

54 Ce procès et d’autres qui suivront sans doute ont pour but de dériver sur de soi-disant conspirateurs la colère du peuple russe que l’échec certain du plan quinquennal risque de déchaîner.

55 Les Machiavels qui tremblent en Kremlin n’hésitent pas à violer toute justice pour éviter le châtiment des masses qu’ils redoutent.

56 Vous osez comparer la situation actuelle de la Russie à la situation de la France en l’an II. Vous oubliez qu’en France la Terreur n’a duré qu’une année et qu’elle dure en Russie depuis 13 ans. Vous oubliez que la Terreur française, si courte qu’elle ait été, a suffi pour faire haïr du peuple la République et retarder d’un siècle l’avènement de la démocratie. Vous oubliez que la Terreur française se justifiait par des dangers réels. Le canon tonnait aux frontières. Les complots de l’intérieur n’étaient pas imaginaires. Dans la Russie actuelle, la guerre étrangère a disparu depuis 10 ans. Les complots sont l’œuvre du Gouvernement qui les invente pour faire durer sa tyrannie et accepter ses mensonges. Robespierre rappelait, pour les punir, les Carrier et les autres proconsuls couverts de crimes. Aujourd’hui les Carrier russes sont récompensés et glorifiés.

57 Ne mêlez pas la science et le marxisme à une caricature abominable de notre grande Révolution ! La science est aujourd’hui en Russie au service du mensonge et le marxisme y est mis en prison dans la personne de M[onsieu]r Tarlé et de bien d’autres, plus illustres, comme Trotsky [sic], Rakowsky, Préobrajenski etc., etc.

58 Les savants russes qui ne sont pas encore en exil ou en prison auraient pu peut-être essayer d’empêcher ces saturnales sans excuse. Ils ont préféré la plupart se mettre à la remorque et au service des maîtres momentanés du Kremlin.

59 Qu’ils n’essaient pas de s’excuser en prétendant qu’ils ont voulu servir la Révolution prolétarienne ! L’esprit de cette Révolution n’habite plus en eux, car cet esprit, qui animait Lénine, était un esprit de justice et de révolte contre l’autorité et leur esprit à eux est un esprit d’obéissance passive. La plupart ne sont plus que des serviteurs dociles ou tremblants d’un pouvoir aux abois qui creuse sa fosse par ses excès et finira promptement par dresser contre sa tyrannie quiconque sent, pense et parle.

60 S’il faut, pour conserver ce dont vous me parlez, m’associer à la défense aveugle d’un gouvernement et d’un régime aussi arbitraires, j’ai pris mon parti et fait le sacrifice. Je n’ai jamais flatté personne ni recherché les suffrages. Je continuerai à écrire ce que je pense, méprisant d’avance les commentaires dictés par l’esprit de parti. J’ai combattu seul contre l’école officielle française depuis 30 ans. Je ne déshonorerai pas ma vie par un calcul égoïste. Je proclamerai l’innocence d’Eugène Tarlé comme j’ai proclamé celle d’Alfred Dreyfus.

61 Les historiens de Staline pourront m’attaquer tant qu’ils voudront. Je ne leur ferai pas l’honneur d’une réponse. La vérité qu’on n’étouffe pas pour toujours finira par se faire jour, même en Russie. Elle me vengera.

62 Ainsi je continuerai à travailler pour la vraie Révolution, celle qui n’asservit pas mais qui émancipe.


Mots-clés éditeurs : Albert Manfred, Albert Mathiez, collègues, Eugène Tarlé, historiens, historiographie, Nikolaï Loukine, opposants, polémique, révolution, science, URSS, Victor Daline

Date de mise en ligne : 24/04/2017

https://doi.org/10.3917/ahrf.387.0031