« Ce sont ses sous, il en fait ce qu’il veut »
Socialisation économique et accès à la consommation par l’argent de poche
Pages 7 à 24
Citer cet article
- DUCOURANT, Hélène,
- FOUCAULT, Béatrice
- et MORTAIN, Blandine,
- Ducourant, Hélène.,
- et al.
- Ducourant, H.,
- Foucault, B.
- et Mortain, B.
https://doi.org/10.3917/agora.094.0007
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- Ducourant, H.,
- Foucault, B.
- et Mortain, B.
- Ducourant, Hélène.,
- et al.
- DUCOURANT, Hélène,
- FOUCAULT, Béatrice
- et MORTAIN, Blandine,
https://doi.org/10.3917/agora.094.0007
Notes
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[1]
L’enquête nationale sur les ressources des jeunes (ENRJ) a été menée par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) et l’INSEE entre octobre et décembre 2014. Elle permet de décrire les ressources et les conditions de vie des jeunes adultes de 18 à 24 ans en France (consultable sur : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr).
-
[2]
Les add-ons, ou « addiciels » en français, sont des extensions le plus souvent payantes de jeux vidéo qui permettent de relancer l’intérêt de ces jeux. Il s’agit par exemple de nouveaux équipements, d’armes, de niveaux ou de scénarios commercialisés par les éditeurs. Le jeu vidéo Fortnite, très connu des adolescent·e·s, fonctionne sur ce modèle.
1 « Acteur central de la vie familiale » pour certains auteurs (Henchoz, Séraphin, 2017, p. 6), maintenu « malgré tout à distance » dans les sphères intimes selon d’autres (Blic, Lazarus, 2007, p. 5), l’argent en famille est un objet paradoxal, insuffisamment éclairé par des enquêtes empiriques encore trop rares et assez disparates. Celles-ci portent avant tout sur les flux financiers entre ménages, qu’il s’agisse d’analyser les solidarités intergénérationnelles (Attias-Donfut, 1995) ou l’héritage (Gotman, 1988), ou, pour des travaux plus récents, les transferts visant l’accès à l’autonomie des jeunes (enquête ENRJ en 2014 [1] ; Le Pape et al., 2020). À l’intérieur de la famille dite « conjugale », les perspectives féministes matérialistes ont ouvert la voie à de multiples travaux questionnant les inégalités genrées d’accès aux ressources budgétaires au sein du couple (voir notamment Pahl, 2005 ; Bessière, Gollac, 2019). Les dons d’argent destinés à des enfants cohabitants et non indépendants financièrement, autrement dit l’argent de poche, sont encore plus rarement étudiés, les enfants ayant été plus souvent pensés comme des tiers occasionnant des dépenses (Pahl, 2005 ; Guillaume, 2007) que comme des sujets avec qui les membres de la famille ont des interactions monétaires. Les données statistiques de grande ampleur sont, pour la France, assez anciennes et très ponctuelles, et proviennent pour l’essentiel de l’enquête « Efforts d’éducation » menée en 1992 par l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) et l’Institut national des études démographiques (INED) [Barnet-Verzat, Wolff, 2001] et d’autres conduites à la demande du ministère de la culture sur les loisirs culturels des enfants en 2001 et entre 2002 et 2008 (Octobre, 2010 ; Clerc, 2020). Complétées souvent par des enquêtes qualitatives, elles sont mises au service d’une analyse en termes de modèles éducatifs des parents, au sein de laquelle on peut distinguer deux catégories : d’une part, des travaux sur la socialisation économique des enfants et des adolescent·e·s, reconstituant les grandes étapes vers l’autonomie financière constitutive du statut d’adulte, dans une perspective assez linéaire qui rappelle la théorie psychologique de Jean Piaget sur les stades du développement infantile (Henchoz et al., 2014) ; d’autre part, des travaux centrés sur les inégalités sociales de ces pratiques et des normes qui les sous-tendent (Court et al., 2019). Notre contribution fait un pas de côté par rapport à ces deux types de recherche. Nous cherchons à documenter l’argent de poche en mettant en évidence les normes et significations sociales de ces dons et réceptions d’argent, sans préjuger de l’importance ou de la prévalence des enjeux d’autonomisation ou d’éducation financière (Clerc, 2020). Notre ambition est aussi de mettre en évidence les traits communs aux pratiques et représentations de l’ensemble de nos enquêté·e·s, car si le matériau dont nous disposons nous permet de pointer des variations de ces normes ou significations dans l’espace social, il ne suffit pas à ce stade à étayer une analyse structurelle des inégalités sociales qui les sous-tendent.
Encadré 1. Méthodologie
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[*]
Ces entretiens ont été réalisés par les trois autrices de l’article, mais aussi par des étudiant·e·s de sociologie ayant participé à un projet tutoré de recherche à l’université Gustave-Eiffel en partenariat avec Orange Innovation et qui a donné lieu à la production d’un rapport (« Des fourmis libérées. » Les adolescents et leurs parents face à l’argent de poche). Ont participé à l’enquête : Sarah Benhamida, Candice Butty, Darryl Dagba, Sarah Kenniche, Chloé Leal, Antoine Malherbe, Fanny Marouf, Melissa Massonneau, Sandra Peroumal, Oumaïma Sébany. Les personnes enquêtées ont été recrutées à partir d’un panel d’enquête d’Orange et dans les réseaux personnels de ces étudiant·e·s et des sociologues.
2 Nous avons fait le choix de regrouper sous le même vocable d’« argent de poche » différents modes et motifs de transfert, ajoutant à l’usage le plus courant du terme (un versement régulier et inconditionnel de la part des parents), les dons ponctuels en cas de besoin, à des occasions particulières ou en récompense, de manière à couvrir un large spectre de pratiques variées et très situées socialement (voir encadré 2).
Encadré 2. L’argent de poche en quelques chiffres
3 L’intérêt d’un dispositif d’enquête croisant le point de vue de différents protagonistes des interactions familiales est bien connu (Mortain, 2011 ; Court, 2019). Concernant notre objet, les enfants ne savent pas toujours ce qui a conduit leurs parents aux pratiques de dons d’argent telles qu’elles existent dans leur famille, et les parents ignorent parfois ce qui est fait de l’argent ainsi distribué ; par ailleurs, le risque est grand d’obtenir de la part des parents un discours très centré sur le caractère éducatif de leur pratique d’argent de poche. Collecter le discours de ces deux catégories d’acteurs nous a permis de dépasser ces limites.
4 L’étendue de la classe d’âge des « enfants » ici enquêtés mérite enfin quelques explications. Les recherches portant directement sur l’argent de poche ont adopté des principes de sélection de l’âge des enfants très différents, mais toujours avec des entrées ciblées sur des tranches d’âge précises (Court et al., 2019 ; Clerc 2020 ; Lazuech, 2012) ou sur des niveaux scolaires (Poglia Mileti et al., 2014 ; Dias, La Ville, 2015). En interrogeant des « enfants » de 10 à 19 ans, nous nous sommes donné les moyens de repérer au sein de notre corpus, sans les présupposer, des effets d’avancée en âge et des effets de franchissement de seuils sociaux (entrée au collège ou au lycée notamment).
5 Notre article comportera deux parties. Dans la première, nous analyserons comment les parents énoncent les principes de socialisation économique généraux avec lesquels ils entendent, à travers l’argent de poche, familiariser leurs enfants. Dans la seconde partie, nous étudierons la manière dont parents et enfants racontent les bons usages de l’argent de poche et les connectent aux modes de vie adolescents (Martens et al., 2004). Ouvrir la boîte noire de l’argent de poche en famille permet ainsi de voir comment la pratique sert à la fois à préparer l’autonomie future, mais surtout à valoriser ce moment particulier qu’est l’adolescence.
L’argent de poche, un argent moral et mérité ?
6 Que nous disent les parents des principes qui guident leurs pratiques d’argent de poche ? Deux types de justifications émergent : le premier a trait à l’initiation à la gestion budgétaire ; le second aux enjeux de gratification du travail et des conduites des enfants.
Transmettre la « valeur de l’argent », le sens de l’épargne et de la bonne gestion
7 Pour Dominique, assistante de direction, mère de trois filles, dont Aurélia, 18 ans, « l’idée de donner de l’argent de poche, c’était [que sa fille] apprenne, qu’elle comprenne la valeur de l’argent ». À l’instar de Dominique, de nombreux parents justifient les pratiques d’argent de poche par le fait qu’elles permettent de transmettre aux enfants la « valeur de l’argent ». Cette expression suggère que l’argent dont on dispose est toujours limité, et toujours inférieur à ses usages potentiels et désirés : « […] il faut qu’ils prennent conscience de la valeur de l’argent, qu’ils prennent conscience que quand y a plus d’argent, y’en a plus ! » (Carole, employée, mère de Lucas, 12 ans, et de Timothée, 17 ans). Paradoxalement, les parents donneraient donc de l’argent de poche pour montrer aux enfants que l’argent manque, et qu’il leur faudra renoncer, hiérarchiser, ou reporter des dépenses, bref être raisonnables.
8 Pour les parents interrogés, c’est une évidence : il faut encourager l’épargne. Sur ce point d’ailleurs, les enquêté·e·s invoquent souvent les conseillers bancaires qui incitent fortement à l’ouverture de comptes permettant cette épargne (Henchoz et al., 2014). Se conformant à cette injonction à être de « bons parents » (Martin, 2014), non seulement ils ouvrent et alimentent ce type de comptes pour leurs enfants, mais ils intègrent aussi très explicitement cette norme dans leurs pratiques éducatives :
10 Cette injonction à l’épargne est d’autant plus prégnante qu’il s’agit d’une somme importante, donnée par des membres de la famille élargie (grands-parents, parrains et marraines, etc.), autrement dit vraisemblablement un don occasionnel plutôt qu’un versement régulier et de plus faible ampleur venant des parents (Clerc, 2020), comme le souligne Aurélie (ouvrière qualifiée, mère d’Olivia 14 ans) : « Quand c’est des plus grosses sommes de la famille, je leur dis que le mieux c’est quand même de le mettre un peu sur le Livret. » Loin d’être un moyen d’échange neutre et universel, l’argent donné est assorti d’un usage légitime – ici le dépenser ou l’épargner – qui dépend de sa provenance et des modalités de sa mise en circulation : dans les « transactions intimes » que sont les interactions familiales, l’argent est marqué socialement (Zelizer, 2005). Et, en l’occurrence, le marquage social de la partie de l’argent de poche qui circule de manière occasionnelle au-delà du cercle étroit des parents et des enfants est assez proche de celui de l’argent hérité, qu’il s’agit avant tout de ne pas dilapider (Gotman, 1995).
11 Enfin, et là encore c’est un paradoxe, les parents donnent de l’argent de poche parce que l’argent représente un danger. Du haut en bas de l’échelle sociale, ils évoquent volontiers leur inquiétude de voir leurs enfants, devenus adultes, perdre le contrôle de leur budget, anxiété qui transparaît aussi dans les enjeux de transmission et d’apprentissage des bonnes manières de consommer (Martens et al., 2004). Versé à petites doses, l’argent de poche permettrait ainsi de prévenir les enfants des dangers inhérents à l’argent :
« On veut que ce soit quelque chose qu’ils s’approprient, pour ne pas se mettre en danger, je pense que quelqu’un à qui on a mal enseigné la valeur de l’argent peut à l’âge adulte se mettre en danger, engager des dépenses inconsidérées, sans contrôler son projet. »
13 Apprendre à hiérarchiser, à épargner et à gérer l’argent forment autant de « motifs budgétaires » évoqués par les parents au principe des pratiques d’argent de poche. Ce sont aussi les arguments les plus partagés et les premiers évoqués dans les entretiens. Mais les bonnes raisons de donner de l’argent ne sont pas cantonnées à cette seule sphère.
Instiller le goût de l’effort et récompenser les bons comportements
14 Ces discours sur la valeur de l’argent et sur l’éducation au danger de sa dépense s’accompagnent souvent d’un volet relatif à la façon de « mériter » cet argent. L’argent de poche peut – en partie ou en totalité – être octroyé en échange d’un service, d’une aide ou d’un comportement jugé correct, voire exemplaire.
15 C’est alors en contribuant au travail domestique (invisible et non rémunéré pour les femmes) que les enfants s’enrichissent : « On attend d’eux une attitude, des coups de main pour le jardinage et tout », dira Frédéric, cadre, père de trois enfants, dont Paul 18 ans. De façon générale, la pratique d’« argent-récompense » vise à faire comprendre aux enfants que la vie quotidienne adulte nécessite un travail domestique auquel il est souhaitable que l’enfant participe au moins un peu, le fait qu’il puisse être rémunéré montrant précisément que cette participation n’est pas pensée comme une évidence.
16 Il est enfin un autre rôle social attribué aux enfants, qui se joue largement en dehors du foyer et qui peut être valorisé par les parents à travers le don d’argent : il s’agit du rôle d’élève. Dans certaines familles, l’argent de poche vient récompenser de bons résultats scolaires ou un bon comportement à l’école, soulignant une fois de plus le poids des enjeux scolaires dans les relations familiales (Garcia, 2018). Présente à différents niveaux de l’échelle sociale dans notre corpus, cette pratique laisse transparaître un rapport assez instrumental à l’école et une vision hiérarchisée de l’effort et du mérite, jusqu’à s’exprimer chez un père appartenant aux franges économiques des classes supérieures dans un vocabulaire très managérial :
« Pour les sommes irrégulières, je dirais que c’est en fonction de mon “taux de satisfaction”, par exemple, ma fille, elle vient d’avoir son trimestre avec encore une fois les félicitations, et ça, ça fera l’objet de 40-50 euros facile. Et mon fils, qui a plutôt des 7 et 8 à l’école, il ne touche naturellement pas d’argent là-dessus. »
18 Dans ses recherches, Marion Clerc fait l’hypothèse que ces récompenses monétaires du travail scolaire ou domestique seraient plus fréquemment octroyées aux garçons (Clerc, 2020) ; de nombreux travaux attestent par ailleurs que pères et mères n’exercent pas de la même façon leur rôle de parent (Brugeilles, Sébille, 2009), en particulier en ce qui concerne la gestion budgétaire (Jannot, 2021). Au vu de ces travaux, on pourrait s’attendre notamment à ce que les registres de justifications avancés par les pères et les mères diffèrent. Dans notre corpus, cependant, ces effets de genre sont trop ténus pour que l’on puisse en tirer des conclusions solides.
19 Susciter le goût de l’effort et la bonne tenue des rôles sociaux d’élèves et d’enfants de la famille est aussi au principe des dons d’argent. Ces pratiques, même s’il ne s’agit que de sommes limitées, ne sont pas pour autant insignifiantes, mais sont teintées de valeurs assez largement partagées dans la population que nous avons enquêtée. Dans une seconde partie, nous allons voir comment ces principes très généraux s’incarnent et se combinent dans des usages et des dépenses qui sont spécifiques de ce temps particulier qu’est l’adolescence.
L’argent de poche, financement de la vie adolescente
20 De manière unanime, les parents considèrent que l’argent de poche n’a pas vocation à financer les dépenses nécessaires : il va de soi, dans les familles enquêtées, que les enfants, tant qu’ils vivent sous le même toit que leurs parents, n’ont pas à contribuer au budget familial en termes de logement, d’énergie, d’alimentation, de fournitures scolaires ou de soins. Il n’a pas été tellement question non plus d’une incitation faite aux enfants, ou de souhaits émis par les enfants eux-mêmes, de gagner leur propre argent. On peut y voir un double indice d’une appartenance des familles enquêtées au spectre large des classes moyennes. De plus, s’il est adossé à, voire justifié par, des principes éducatifs volontiers explicités, l’argent de poche n’en reste pas moins un moyen donné aux enfants de s’acheter des choses, de dépenser, d’accéder à la consommation marchande. À cet égard, il apparaît bien vite, dans nos entretiens, comme une sorte de substrat évident des cultures adolescentes : l’importance accordée dans cette tranche d’âge à l’apparence vestimentaire (Mardon, 2010), la « passion des marques commerciales » (Le Breton, 2008), la place des loisirs marchands, les lieux dévolus à la sociabilité entre pairs (Adler, Adler, 1998 ; Harroud, 2016) font qu’il va de soi qu’il faut pour cela un peu d’argent. Encore convient-il d’aller regarder de près ce que disent les parents et les enfants des bons et des moins bons usages de cet argent, et de continuer à explorer concrètement les effets du marquage social de l’argent de poche, pour la part disponible à la dépense, autrement dit de faire le lien entre les sommes engagées, les modalités de dons d’une part et les choses achetées et les occasions de dépenses d’autre part. À une échelle empirique modeste, il s’agit de s’inscrire dans la perspective ouverte en sociologie économique par Viviana Zelizer qui, attentive à la diversité sociale des pratiques monétaires, à leur insertion dans des liens interpersonnels et des règles d’usage, rend compte de la signification sociale de l’argent (Zelizer, 2005). En l’occurrence, l’analyse des entretiens permet de mettre au jour trois pôles de significations sociales associées aux dépenses permises par l’argent de poche : l’argent plaisir, l’argent de l’amitié, l’argent discret.
De l’argent pour le plaisir
21 Premier point donc, l’argent de poche a bien vocation à être dépensé… du moins en partie. La ligne de crête est de ce fait parfois étroite entre injonction à l’épargne et injonction à la consommation, et suggère que si les dépenses inconsidérées sont à redouter, l’excès d’épargne ne serait pas moins inquiétant dans le fond :
23 Pour autant, est-ce que les enfants peuvent se faire plaisir en dépensant sans compter pour acheter des biens ou des services qui contreviennent aux goûts de leurs parents ? Les critères d’évaluation des dépenses légitimes se mêlent, se contredisent parfois, dessinant les contours d’une satisfaction raisonnable des envies.
24 D’abord, les parents énoncent que si leurs enfants restent libres de dépenser à leur guise, c’est parce que les sommes sont dérisoires : « Les petites sommes qu’ils ont en général, je les laisse gérer leur argent » (Aurélie, ouvrière qualifiée, mère d’Olivia 14 ans). Pour autant, certains domaines font l’unanimité, du point de vue des parents, en tant que dépenses inutiles, en particulier les add-on [2] de jeux vidéo, au nom notamment du risque perçu d’une spirale incontrôlable de dépenses (Garcia-Bardidia et al., 2023) :
« En fait, le problème s’est posé, c’est qu’il a voulu à un moment donné utiliser l’argent qu’il avait, ses petites économies pour dépenser sur Fortnite, et moi j’étais pas du tout pour, je préfère qu’il épargne, ou je préfère qu’il garde cet argent-là pour autre chose. »
26 Entre les deux, l’argent de poche peut servir à abonder des dépenses prises en charge par les parents jusqu’à une certaine limite, notamment dans les familles appartenant aux petites classes moyennes (Cartier et al., 2008) où les contraintes budgétaires, sans causer de privation, engendrent cependant des arbitrages bien réels qui transparaissent en filigrane dans les propos de nos enquêté·e·s :
« Ma grande, elle fait de l’équitation. C’est un sport assez coûteux, elle sait que nous, on finance tous les cours de l’année. Mais si y a des extras, des stages ou du matériel qu’elle veut acheter, alors, elle se le paie avec son argent. »
28 Dans le même ordre d’idées, et significativement au même niveau de l’échelle socioéconomique, l’argent de poche peut servir aussi à acquérir un bien nécessaire, mais dans une gamme de prix plus élevée, enjeu crucial pour l’achat de vêtements dits « de marque », par exemple. Et même si le produit choisi ne correspond pas alors aux goûts des parents, l’effort fourni par l’enfant, ce dont il se prive par ailleurs pour satisfaire ce besoin-là, justifie en quelque sorte la dépense :
« Des vêtements, des chaussures : il y en a un qui vient de s’acheter des chaussures justement, moi j’aurais jamais payé ce prix-là, mais bon ce sont ses sous, il en fait ce qu’il veut. »
30 Symétriquement, mais souvent avec moins de mots, les enfants interrogés racontent à quoi ils et elles dépensent leur argent de poche : confiseries, mangas, jeux vidéo, sorties, vêtements et équipements sportifs, etc. Leurs pratiques correspondent largement aux tendances dévoilées par les enquêtes statistiques (Octobre, 2010) sans que l’on puisse dans notre corpus repérer des différences très marquées selon le genre ou selon le lieu de résidence. L’effet d’âge est plus aisément repérable, soit qu’on l’observe directement dans le corpus entre les plus jeunes et les plus âgés de nos enquêté·e·s, soit qu’elles et eux-mêmes ou leurs parents racontent des évolutions de leurs pratiques ou des différences avec leurs aîné·e·s ou cadet·te·s : avec l’âge, la quantité d’argent de poche augmente, et certaines dépenses jusque-là prises en charge par les parents sont progressivement gérées par les enfants. C’est le cas notamment des vêtements, des loisirs et des sorties ; conjointement, les dépenses de type alimentaire changent un peu de nature, les hamburgers consommés entre copains au centre commercial le week-end venant remplacer les bonbons achetés sur le chemin de l’école. S’il ne s’agit pas encore de financer par un travail la satisfaction de ses propres besoins, il s’agit progressivement d’apprendre à hiérarchiser ses plaisirs, voire à faire la part, avec l’argent fourni par les parents, entre plaisir et utilité.
L’argent de l’amitié
31 Plus encore que les postes de dépenses, ce sont les occasions de dépenses qui font sens dans les usages de l’argent de poche, l’enjeu n’étant alors pas tant de savoir à quoi on dépense son argent que de valoriser le fait de le dépenser avec ou pour les autres.
32 Ainsi, partager des repas et des sorties avec des amis, où chacun paye ce qu’il consomme, est souvent ce qui vient le plus spontanément à l’esprit, tant des parents quand on leur demande ce que font leurs enfants avec leur argent de poche que des enfants eux-mêmes :
« Le plus régulièrement, je pense que c’est des repas en ville avec les copains et copines. »
« Oui, ça arrive, on va à McDo et dans des magasins aussi, c’est les deux. »
35 Parfois, c’est même cette sociabilité amicale qui déclenche la « mise en route » de l’argent de poche, comme en témoigne Matthieu (16 ans, père commercial) : « Quand j’ai commencé à sortir avec mes potes, c’est maman qui m’a proposé d’avoir de l’argent de poche comme elle a dû faire avec ma sœur. » Il s’agit non seulement de se nourrir ou de se vêtir, mais aussi de financer la sociabilité amicale à l’extérieur de la cellule familiale, dans des espaces le plus souvent validés par les parents (magasins, fast-foods et autres centres commerciaux), dont l’accès reste in fine associé à un objectif de consommation et suppose donc d’avoir sur soi un peu d’argent. Cependant, s’il est difficilement envisageable d’aller dans les fast-foods sans consommer, et donc sans dépenser, il n’en va pas forcément de même avec les autres magasins : faire les magasins, flâner dans les centres commerciaux relèvent bien d’une forme de loisir (Ernaux, 2014) qui n’implique pas nécessairement que chacun·e achète effectivement quelque chose. Du moins certains parents ont-ils à cœur de se rassurer ainsi, à l’image de Frédéric (cadre, père de trois enfants, dont Paul 18 ans) : « Parfois [il dépense], mais il n’achète pas forcément quand il est avec ses amis, il ne dépense pas tout le temps d’argent [ça peut être les autres qui dépensent]. »
36 Ces occasions de dépenses ont bien sûr été fortement affectées par les confinements successifs de 2020 et 2021, comme l’ont documenté les enquêtes ad hoc (Mariot et al., 2021). L’impossibilité de sortir, de voir ses amis a entraîné chez les uns un report des dépenses sur Internet, notamment pour des achats de nourriture, et pour les autres, une épargne contrainte, dépensée en sorties plus nombreuses une fois levées les restrictions sanitaires.
37 À côté de ces occasions de dépenser ensemble, mais chacun pour soi, l’argent de poche est aussi souvent mobilisé pour un cadeau fait en commun au moyen d’une cagnotte, ce que nous explique Loïc (18 ans, fils de Marianne, infirmière) : « Pour tous les anniv, on fait un groupe, et on voit en fonction du nombre de personnes… Ça fait environ 10 ou 15 euros par personne. Quelqu’un avance, puis après, le jour de l’anniv, on le rembourse. » Si ces cagnottes ont des formes variées, tant dans les modalités de collecte de l’argent (en liquide ou via un site de cagnotte en ligne) que dans les processus de décision sur les montants ou la forme du cadeau final (l’argent lui-même ou un cadeau acheté avec celui-ci), elles ont en commun de préempter une belle partie du budget des adolescent·e·s enquêté·e·s, et sont, pour peu que l’on décide de transformer la cagnotte en objet à offrir, autant d’occasions d’aller faire les magasins entre ami·e·s.
L’argent « discret »
38 Enfin, qu’il s’agisse de ce pour quoi on va dépenser son argent de poche ou de celles et ceux avec qui on va le dépenser, un enjeu important est de pouvoir le faire à l’abri du regard des parents, à l’écart de leur contrôle direct (Mardon, 2010). Parents et enfants contribuent de ce point de vue à une sorte de « jeu de dupes mutuel » (Déchaux, 1995, p. 45), où il est question de contrôle restant seulement potentiel, de petits mensonges par omission, les uns et les autres s’arrangeant visiblement assez bien du flou en la matière et de la liberté que cela confère, de fait, dans cette période charnière qu’est l’adolescence.
39 D’un côté, les parents ferment les yeux sur des dépenses qu’ils estiment illégitimes, comme on l’a vu plus haut à propos des vêtements ; de l’autre, les enfants ne sont pas complètement transparents sur les usages qu’ils font de leur argent. Par exemple, Victor, le plus âgé de nos enquêté·e·s (il a 19 ans), reconnaît sans peine qu’il « oublie » de mentionner les dépenses d’alcool et de tabac et revoit à la baisse le prix des baskets qu’il convoite. Que les uns et les autres fassent leur possible pour éviter les conflits est assez facile à comprendre. En revanche, on ne peut qu’être frappé par l’efficacité de ces évitements : la question s’est en effet révélée étonnamment consensuelle dans notre corpus, et de façon générale, les enfants rencontrés se donnent à voir, aux yeux de leurs parents comme à ceux des sociologues, comme des jeunes bien raisonnables et des consommateurs bien peu compulsifs (Chin, 2001).
40 Par ailleurs, la discrétion des usages est corrélée à la matérialité de l’argent, mais elle l’est de manière un peu contre-intuitive. Donné et conservé sous forme d’argent liquide, l’argent de poche versé régulièrement et aux âges les plus jeunes est à la fois le plus matériel et le plus invisible : c’est celui pour lequel les enfants n’ont pas de comptes à rendre. Aux âges les plus avancés, mais aussi pour les dons d’argent plus importants et plus exceptionnels, le versement sur un compte bancaire ou un livret dématérialise l’argent, mais en rend la dépense plus visible et moins facile. Pendant l’enfance et l’adolescence, l’argent liquide est donc plus vite et plus facilement dépensé que l’argent bancarisé, alors que l’argument est souvent utilisé en sens inverse à l’âge adulte – les paiements en carte bleue étant réputés faire perdre le sens des réalités, les travailleur·se·s sociaux·les conseillent par exemple aux personnes qu’ils et elles encadrent d’utiliser plutôt de l’argent liquide (Perrin-Heredia, 2010).
41 Les jeunes interrogés et leurs parents n’envisagent donc pas de la même façon les usages de l’argent de poche, dessinant les contours d’un accord de façade (Lazuech, 2012), et les parents ne peuvent s’empêcher de juger les dépenses de leur progéniture. Pour autant, ils évoquent avec leurs enfants la confiance, engagent des discussions autour des dépenses légitimes, illégitimes, et font ensemble des arbitrages. Cet équilibre entre confiance et contrôle n’est pas facile à trouver dans toutes les familles, en particulier lorsque les jeunes grandissent (Nightingale, 1993 ; Zelizer, 2002). Ainsi, la liberté d’usage revendiquée pour cet argent se heurte chez les parents aux inquiétudes et au fait que certains modèles économiques de produits ou services à destination des adolescent·e·s reposent sur la crédulité de ces dernier·ère·s. Les parents considèrent qu’il leur revient d’alerter leur enfant, voire de l’empêcher de se faire économiquement exploiter en tant que consommateur. L’attirance supposée des adolescent·e·s pour des biens futiles sert notamment de justification à certains parents pour limiter l’argent de poche, comme le précise Catherine (employée, mère de Manon et Mathilde, 15 ans) : « Bah, je regarde [comment ses filles dépensent] et ça me donne pas envie d’augmenter l’argent de poche. Après, de mon point de vue de maman, ce sont des choses inutiles. »
42 Une situation plus courante consiste pour les enfants à ne pas avoir à raconter les dépenses parce que les parents ne demandent pas de précision quant à leur usage de l’argent de poche. Tel est le cas par exemple de Matthieu (16 ans, mère employée) : « Non, maman m’a dit la dernière fois quand elle a reçu mon relevé qu’elle regarderait pas, mais de toute façon, ils peuvent regarder, je m’en fiche, mais non, elle m’a dit qu’elle regarderait pas. » Et l’on peut penser que sa mère ne regarde pas les comptes… justement parce qu’elle y a accès. La relation de confiance repose alors sur la possibilité d’un contrôle, de fait rarement mis en œuvre, et rappelle les modalités de contrôle parental des usages adolescent·e·s des réseaux sociaux, étudiés par des sociologues américains, où l’invitation des parents à être « amis » vaut autorisation pour les adolescent·e·s à participer à cet univers et s’assortit de la condition que les parents n’aillent ni commenter ni même consulter les « posts » de leurs enfants (Boyd, 2016), à l’instar de Julia (49 ans, employée, mère de Mélissa, 15 ans, et d’Anthony, 18 ans) qui déclare : « Je peux voir ce que mon fils dépense, car j’ai son relevé de compte sur mon téléphone, mais je ne le surveille pas vraiment. »
43 Les variations de ce contrôle selon l’âge sont difficiles à évaluer : d’un côté l’avancée en âge s’accompagne d’une valorisation de l’autonomie, et donc d’un moindre contrôle ; d’un autre, les plus petites sommes données aux âges les plus jeunes, et le fait qu’elles soient données le plus souvent en espèces, justifient un usage plus libre. Indépendamment de cet effet d’âge, la légitimité de ces arrangements témoigne de l’appartenance des familles enquêtées aux classes moyennes et supérieures, dont on sait l’importance qu’elles accordent à la négociation dans les relations familiales, comparativement aux familles de milieux populaires (Le Pape, 2012). De ce point de vue, les usages légitimes ou illégitimes de l’argent de poche par les adolescent·e·s participent bien, au même titre que d’autres supports relationnels, au style éducatif des familles (Kellerhals, Montandon, 1991).
44 En cohérence plus ou moins grande avec les principes généraux énoncés de prime abord, l’argent de poche est donc aussi un moyen de rendre possible la vie adolescente, c’est même une composante importante de cette période. Et parce que cette période est perçue comme une parenthèse, c’est un argent qui peut échapper en partie à la fois au contrôle des parents et à l’obligation de le gagner. Pour autant, ses significations sociales sont plus complexes qu’une simple délégation aux enfants du « travail » de consommation, ou d’un transfert du pouvoir de décision des parents aux enfants (Barnet-Verzat, Wolff, 2001).
Conclusion
45 Dans le classique Sociologie de la jeunesse (Galland, 2011), on ne trouve aucune analyse de la jeunesse à partir des thématiques de l’argent, de la consommation ou des pratiques d’achat. Et même quand il apparaît dans certains travaux plus précis relatifs aux cultures ou aux sociabilités adolescentes (par exemple chez Mardon, 2010 ; Le Breton, 2008), l’argent dépasse rarement le statut d’un moyen évoqué rapidement, sans attention portée aux modalités précises de ses usages. L’argent de poche est pourtant un objet social intéressant. En décrivant ses usages et ses significations sociales, notre enquête contribue à compléter la littérature rendant compte de l’autonomisation des jeunes adultes. Alors que dans cette littérature, les flux financiers sont analysés à l’aune d’un objectif, l’autonomie adulte, nous montrons que les dépenses réalisées via l’argent de poche et les principes qui guident son octroi dépassent largement cette finalité. Et c’est la perspective sociologique économique de Viviana Zelizer que nous avons adoptée (Lazarus, 2009) qui a permis de mettre au jour les formes de marquage social de cet argent.
46 Les analyses proposées ici n’ont cependant qu’un statut exploratoire. Elles mériteraient d’être affinées au regard des enjeux soulevés par les sociologues des pratiques budgétaires familiales. Ainsi, la dimension genrée des pratiques devrait être questionnée à la fois en ce qui concerne les parents – à qui revient-il de délivrer et de décider des montants et des usages de l’argent de poche ? – et les bénéficiaires – est-ce que les filles et les garçons en ont le même usage, leur attribuent les mêmes significations sociales ? Les enjeux de différenciation sociale (Devaux, 2015) n’apparaissent également qu’en filigrane dans le texte, du fait notamment de la relative homogénéité sociale du corpus étudié, issu principalement de classes moyennes, alors même que la littérature sur les budgets des ménages atteste l’ancrage social des pratiques de dépense, d’épargne et de consommation (Perrin-Heredia, 2019 ; Ducourant, Perrin-Heredia, 2019). Il serait intéressant également de questionner davantage le poids des configurations du couple parental (couple cohabitant, séparé, etc.) sur les pratiques d’argent de poche. Une analyse plus minutieuse des trajectoires permettrait enfin de mettre en exergue, au-delà des effets d’âge que nous avons repérés, comment on passe de la gestion de l’argent de poche à la gestion d’un budget, les articulations entre argent donné et argent gagné, les contributions de certains jeunes au budget familial, en particulier au bas de l’échelle sociale, processus qui nous semblent recéler plus de complexité que ne le suggèrent les propositions parfois très linéaires sur les processus d’accès à l’autonomie des jeunes adultes. Enfin, à l’heure où les banques portent un intérêt croissant aux enfants et à leurs pratiques monétaires, y voyant autant d’occasions de développer et de fidéliser une clientèle que de participer au mouvement général de l’éducation financière (Lazarus, 2022), il conviendrait de continuer à regarder de près les formes matérielles que prend cet argent de poche et de ne pas parier trop vite sur la disparition des tirelires.
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