L'imitation, une impasse de l'identification
- Par Michel Ferrazzi
Pages 11 à 23
Citer cet article
- FERRAZZI, Michel,
- Ferrazzi, Michel.
- Ferrazzi, M.
https://doi.org/10.3917/afp.017.0011
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- FERRAZZI, Michel,
https://doi.org/10.3917/afp.017.0011
1L’imitation ne fait pas partie des concepts psychanalytiques, ce sont plutôt les psychologues qui s’y sont intéressés dans la mesure où il s’agit un comportement repérable très tôt chez le petit d’homme sous une forme d’apparence « naturelle » qui a conduit les observateurs à essayer d’établir les points communs et les points de différence concernant ce processus entre l’homme et l’animal. C’est pourtant sur l’imitation que va porter mon propos dans le but de montrer qu’elle est certes toujours en jeu chez l’homme, mais avec des variables qui feront qu’elle n’occupera pas la même place et ne produira pas le même effet selon qu’elle est en jeu en tant que telle ou qu’elle vient autoriser et soutenir une autre dimension structurelle, laquelle ouvrira à une différenciation possible et, en conséquence, à une identification, même s’il peut paraître paradoxal d’évoquer l’imitation pour parler d’une différenciation, sauf à énoncer d’emblée qu’à elle seule l’imitation ne saurait y parvenir.
2J’avais d’abord tenté une approche de cette question en partant de l’incorporation comme d’un premier temps qui aurait été suivi d’un deuxième, l’imitation, puis d’un troisième, l’identification, mais l’apparente dimension génétique que prenait la démarche ne correspondait pas, et même s’opposait à ce que je tentais d’avancer. Freud précise que l’incorporation, appelée aussi identification primaire, concerne le père ou du moins du père, quand dans une note en bas de page il parle « des parents », et même s’il pourrait s’agir d’un père archaïque, il n’en exerce pas moins une influence sur le rapport au monde de l’enfant et donc sur son rapport à l’objet. Ce fil m’est apparu essentiel, car il ne pouvait être question d’aborder l’imitation sous l’angle unique d’un processus naturel, premier, et donc presque biologiquement démontrable dans la mesure où ce serait en rester au niveau du corps, avec ses capacités et ses limites, comme un système fermé et ce, même dans son évolution, alors que notre expérience pluri-quotidienne permet de repérer que le corps, en tant que tel, ne sert qu’à produire des nouages, plus ou moins serrés, plus ou moins durables, entre un dedans et un dehors, un endroit et un envers etc. S’en tenir à une explication biologique ou y revenir sous prétexte d’autre chose, c’est toujours espérer une dimension de « fin en soi », comme une explication qui fermerait et qui en tant que telle ne pourrait que produire une illusion ou une duperie et nier d’emblée qu’un nouage puisse produire du sujet, et, dans le même mouvement nier de facto la fonction et la place d’un sujet possible. Autant éviter, donc, que la démarche soit porteuse de ce qu’elle propose d’éviter, autrement dit que l’imitation d’un modèle soit confondue avec l’identification à un modèle.
3J. Lacan dans le séminaire L’identification parle peu de l’incorporation, il avait même dit que de l’incorporation « il n’en parlerait pas, car si l’identification primaire émergée la première dans l’expérience analytique est d’une portée massive et véritable fond de toute cure, son abord demeure quasi impossible ». Mais dans le chapitre XV, il va quand même en dire certaines choses : « L’incorporation comme première forme d’identification ? Pas le moindre repère, sinon vaguement métaphorique ne nous est donné d’une telle formule, sur ce que ça peut même vouloir dire. » Déclaration assez radicale, mais il ajoute : « Si on parle d’incorporation, c’est bien parce qu’il doit se produire quelque chose au niveau du corps et son sens véritable à cette incorporation de la première identification, il n’y a aucun autre moyen de la faire intervenir sinon sous le terme de corps mystique. » C’est un peu moins radical dans la mesure où par ce corps mystique on pourrait entendre une tentative de métaphoriser du métonymique, c’est toujours ça, mais cela reste insuffisant car s’instaure alors une tautologie et non un nouage : soit l’un, soit l’autre ; soit le corps, soit l’esprit ; soit le bien, soit le mal, et c’est un peu le problème de la religion en général que cette absence de nouage.
4C’est dans ce même chapitre XV du 28.03.1962 que Lacan précise ce qu’il tente de serrer dans l’identification : « Ne peut être dit avec justesse s’identifier, ne s’introduit dans la pensée de Freud le terme d’identification, qu’à partir du moment où on peut, à un degré quelconque […] considérer comme la dimension du sujet […] cette identification. » Et aussi : « Le sujet […] que nous avons sous la forme de cet appel donc de ce qui vient parler devant nous (psychanalystes, c’est moi qui précise) qu’on peut définir et scander comme le sujet, seul cela s’identifie. »
5Il nous faut ici reconnaître la persistance d’un certain flou dans ce concept d’identification tel que Freud nous l’a légué, flou qui se manifeste par exemple par la recherche d’une continuité génétique de l’incorporation à l’identification, ou alors par ces qualificatifs qu’on rajoute au substantif, et ils ne manquent pas : identification mimétique, projective, imaginaire, symbolique, par suggestion etc., qui ont pour effet de souligner le qualificatif aux dépens de l’identification elle-même. Y introduire le sujet comme condition, c’est aussi introduire une coupure, celle du refoulement et c’est cette coupure qui peut nous permettre de penser qu’il y a effectivement un processus qui commence très tôt, un temps premier de l’incorporation, mais qu’à un certain moment, un véritable coup d’état, un coup dans l’état en place, vient opérer en provoquant un changement radical conditionné par ce qui s’est joué et conditionnant tout ce qui pourra advenir, dont l’identification. Il faut pouvoir penser dans ce coup d’état deux éléments au moins, qui bien sûr, sont liés : un changement de position par rapport au corps et à l’objet, disons qu’une spécularisation doit pouvoir se produire et l’image du corps qui participe pleinement à cette identification spéculaire doit elle-même être organisée par le trait unaire pour garder une relation à l’objet du désir et au fantasme.
6Toutefois, dès son abord, ce déplacement de l’identité spéculaire sur l’autre doit nous interroger. N’est-elle pas la répétition métonymique d’une coupure douloureuse pour le sujet qui ne peut qu’invoquer une permanence physique de l’autre pour avoir le sentiment d’exister. En tant que telle, suffit-elle à soutenir une identification et ne peut-elle pas en rester au seuil de l’imitation ?
7Je vais m’attacher ici à préciser ce qu’il en est de l’imitation que je pense comme une impasse, un échec, pour l’identification, échec total dans certaines situations (je pense à la débilité mentale sur laquelle je reviendrai), échec partiel dans d’autres bien plus fréquentes qu’on peut le penser, mais je vais d’abord faire un petit détour par ce que peut sembler produire le social, en demandant s’il n’y aurait pas une résistance qui viendrait se jouer là et qui ferait qu’à la question « Qu’en est-il du sujet aujourd’hui ? » nous n’aurions qu’une réponse venant rappeler sa solitude et sa souffrance. Sa solitude en tant qu’un, en tant qu’unique, c’est-à-dire non produit par un clonage (notez qu’on entend souvent parler du consommateur. N’y en aurait-il qu’un ?) si bien qu’au fait de pouvoir dire « je », serait opposé le risque d’être désemparé, fragile, pour quelqu’un qu’il faudrait alors étayer, protéger de lui-même, des autres et des objets, de la faiblesse, de la vieillesse, de la mort, etc.
8Sa souffrance, en tant que jouissance, ne pourrait se jouer que dans un champ limité, celui du mental, d’une jouissance mentale comme le rappelle Lacan le 14.03.1962 : « Si jamais le sujet […] arrive à l’identification, à l’affirmation que c’est le même que de penser et d’être, à ce moment-là, il se trouvera lui-même irrémédiablement divisé entre son désir et son idéal. » Cette division n’est-elle pas aujourd’hui illusoirement déniée par les sollicitations à adopter un pseudo-idéal-clé-en-main, s’appuyant sur l’image, les possessions etc. et n’est-ce pas pour autoriser ce leurre, qu’une résistance est en jeu dans laquelle la réputation prêtée à la psychanalyse n’est pas étrangère ?
9La prise dans un « discourcourant », discours sciento-libéraliste qui prône la vérité, enferme dans ses mailles tous ceux que le statut de sujet angoisse, déprime ou seulement fatigue en leur proposant un champ de l’idéal qu’ils n’auraient qu’à adopter, c’est-à-dire à imiter. Cela fort heureusement n’annule pas la place de sujet, mais ça la conditionne et parfois ça la relègue en l’inscrivant dans un processus régressif qui se dit progressiste. Il faut bien rappeler que le noyau de l’idéal du moi ou son trait se retrouve dans l’inconscient par l’effet du refoulement primaire et que c’est lui qui va faire l’unité du moi-idéal spéculaire.
10Ici, j’introduis le terme de régressif, et ce n’est pas par hasard. Cela laisse entendre qu’un certain état pourrait être atteint mais que son exercice resterait conditionné par quelque chose d’avant, et c’est là, à mon sens, que l’imitation nous attend au tournant.
11Dans les thérapies d’enfants, il y a un moment où on rencontre un effet du processus que j’évoque, mais là, il n’est pas forcément régressif et on peut intervenir directement. De plus en plus souvent avec les enfants de 9 à 10 ans, je suis confronté à la demande innocente d’une console de jeu pour leur thérapie, ce à quoi je réponds que c’est ce qui vient d’eux qui m’importe et ils sont étonnés parce qu’ils pensent qu’un jeu à la console vient d’eux. Alors, je leur demande d’en inventer un mais ils ne font que retrouver ceux qu’ils connaissent. Ils finissent quand même par accepter qu’il y aurait un « truc » en eux dont ils ne sauraient pas de quoi il peut s’agir.
12Il faut aussi parfois passer le cap des dessins qu’on peut dire dessins-mangas, dessins-consoles, dessins-télé, et là il faut être patient et inventif, trouver les traits différentiels, particuliers, propres à l’enfant lui-même en lui précisant que ce n’est pas parce qu’il ne sait pas dessiner qu’il ne fait pas exactement pareil, mais parce qu’il a bien envie de faire un dessin personnel, bien de lui, désamorçant ainsi la confusion entre reproduction et représentation. C’est alors quelque chose de l’imitation qui est désamorcé et parfois, arrivé là, notre travail est terminé, d’autres fois, il commence. Il m’a semblé important de rappeler ces généralités.
13Je vais maintenant essayer de préciser ce qui peut distinguer structurellement l’imitation et l’identification.
14L’imitation est là très tôt, voire dès le début chez l’homme et sous une forme qui ne permet pas de la différencier de celle qui existe aussi chez beaucoup d’animaux. Je propose, pour des raisons de clarté pratique, d’appeler ce processus « imitation primaire ». Elle n’est ni consciente, ni même volontaire, elle peut aussi devenir non consciente (je ne dis pas ICS!) mais volontaire, mais je ne pense pas qu’elle puisse être consciente sous cette forme primaire, car on serait alors dans la situation que j’évoquerai plus loin, qui serait une imitation secondaire.
15L’imitation vise à abolir la différence. Elle n’y parvient bien sûr jamais totalement mais c’est son but. Elle est donc naturellement très tôt en jeu dans le rapport de l’enfant avec sa mère, puis avec d’autres. Mais on comprend que cela ne puisse pas durer sans poser certains problèmes. Comment le même mécanisme peut-il être en jeu avec la mère, le père et d’autres ensuite ? Parce que si le but de l’imitation est d’abolir la différence, l’enfant va très vite ne plus savoir où il en est et qui il est. Il n’y a pas alors possibilité de différenciation sexuelle et générationnelle. On trouve ce schéma dans certains états de retard mental. L’identification, elle, bien au contraire, va permettre de faire avec la différence et même soutenir la conscience de la différence en établissant un lien avec le modèle, suffisant à inscrire une communauté mais suffisant aussi à organiser une différence.
16Nous pouvons maintenant continuer en remarquant que l’imitation fait appel à un tout, là où l’identification s’appuie sur une partie du tout qui, au final peut être qualifiée d’idéal. Lacan dit le 13/12/1961 : « Le trait unaire de l’identification équivaut à l’idéal du moi », et plus loin : « Il n’y a pas d’idéal de la similitude. » Ainsi, un enfant peut s’identifier à un parent disparu, mais s’il veut imiter un parent disparu… Il n’y a donc pas d’identification sans idéal du moi, alors que l’imitation peut s’en passer.
17De là, nous pouvons avancer que l’imitation ne se supporte d’aucune symbolisation, un corps y suffit. Elle tente d’ignorer la castration et s’appuie sur d’autres modes du manque dont la privation est un support privilégié.
18Et puis, nous comprenons maintenant que l’imitation est pure répétition et elle en porte donc les limites. Si on essaie d’imaginer une lignée parentale dans laquelle le fils imiterait le père, où en serait-on après x générations ? L’identification, elle, n’est pas répétition mais reprise dans une chaîne d’un antérieur actualisé.
19Et puis nous distinguons l’imitation que je repère comme secondaire. C’est celle qui fait rire en participant du comique, mais certainement pas de la comédie. Elle s’accompagne d’ailleurs souvent d’un caractère grossier. Cette imitation semble introduire quelque chose qui surprend le sujet qui en est le spectateur et le fait rire aux dépens du sujet imité qui, lui, choit, comme s’il tombait sur scène devant nous. Il y a là quelque chose qui nous fait rire par régression et peut-être même par nostalgie d’un moment connu et dépassé mais non oublié auquel on ne peut revenir que sur ce mode fugitif. Cette retombée dans la métonymie a toujours un effet de surprise et au final de comique. Pourquoi ? Parce qu’il faut y déceler l’évanouissement du symbolique. Je vous en donne un exemple : une orthophoniste a un groupe de trois jeunes en rééducation. Elle leur demande : « Comment appelle-t-on la personne qui vous apprend des choses à l’école ? »
20Le premier répond : Le maître.
21Le second répond : Non, c’est l’instituteur !
22Le troisième dit : Avec le téléphone.
23C’est drôle bien sûr, mais l’appeler avec le téléphone, ce n’est pas plus bête que de l’appeler autrement. Un mot, un sens et quand il y en a un deuxième, métaphorique celui-là, qui est mis en échec, ça nous amuse parce que nous, nous sommes au-delà et que ça nous ramène, malgré tout, à quelque chose de pas totalement oublié mais bien dépassé, que ça nous rapproche du refoulement sans faire retour du refoulé.
24Dans ce type d’imitation que j’appelle pour des raisons pratiques secondaire, nous constatons un phénomène de lâchage du sujet, très fugitif, et ce drame nous fait rire. Je pense que cette imitation-là est possible après l’identification mais qu’alors elle ne peut en aucun cas s’y substituer, seulement la bousculer un peu. Elle n’a que peu à voir avec celle du fou qui se prend pour Napoléon, parce que là, on ne rit plus, il n’y a pas de sujet à destituer car elle vient au contraire tenter de pallier à son absence et que ça ne marche pas, là les sujets que nous sommes ne se laissent pas aller, car plus l’imitation tente de viser un idéal et moins ça marche car il y a alors perte de soi.
25C’est un point important dans les thérapies de jeunes enfants, avant 6 ans, où il est indispensable que l’analyste entende le jeu métonymique de l’enfant sans systématiquement lui coller une dimension métaphorique pour que, justement, un signifiant puisse se dégager. Si, comme je l’avais évoqué précédemment, la mère et le corps peuvent souvent suffire au jeu métonymique, ils sont nécessaires comme trame qui tient le tissage métaphorique. Que faisait Dolto quand devant un dessin d’éléphant réalisé par un enfant, elle disait : « Et l’enfant ! » C’est un peu comme l’histoire du téléphone, mais apportée par l’analyste qui sait laisser de côté dans son intervention le fait que l’éléphant soit un animal très fort, avec une trompe etc., mais qui, par ce jeu métonymique donne au mot toute sa partie instaurant ainsi une dimension signifiante, pas forcément organisée en chaîne mais qui a deux effets possibles : le premier, c’est d’être lié, tissé en un lien métonymo-métaphorique possible. Le second, c’est qu’en tant que signifiant, même figé, il peut faire trait, comme quand un enfant dit « ouah ! ouah ! » pour le chien, puis pour le chat, puis pour le mouton avant d’apprendre le cri de chacun d’eux, et on voit bien là quelle opération est en jeu. Au lieu que ce soit un objet pour un autre, le sommeil après la tétée, le pouce au lieu du mamelon, ce sont des objets différents et multiples, marqués d’un seul trait. La métaphore ne doit pas advenir en exclusion de la métonymie en place, mais se nouer à elle, c’est d’ailleurs le problème essentiel de l’être humain pris dans le langage qui se pose là et dans le même élan, l’identification ne doit pas exclure l’imitation mais se nouer à elle. L’imitation n’est donc pas à rejeter mais à repérer dans son articulation qui souvent indique un trou dans le symbolique. Car métonymie et métaphore ne sont pas normalement dans un rapport de contradiction mais de complément. Il importe donc de repérer l’origine clinique et structurelle qui fait qu’un accès à la métaphore n’a pas eu lieu.
26Chez des analysants névrotiques, on peut le nommer comme mécanisme de résistance quand, associant sur un rêve, un lapsus ou un acte manqué, ils en restent à un rapport métonymique. C’est le refoulement qui est là en cause, et c’est par le transfert et son interprétation et non pas par un décodage scrupuleux se voulant métaphorisant, que ces deux dimensions pourront se nouer. Il faut dépasser le conflit en jeu et se dire par exemple, que ces rêves, ne sont amenés que pour alimenter la résistance, même si une ouverture est possible. Laisser l’analysant sur ses associations en lui manifestant, en tant qu’analyste, notre insatisfaction, le fait qu’il nous manque quelque chose, paraît essentiel.
27Chez les analysants psychotiques, le problème est tout autre. La contradiction fondamentale est bien présente, mais elle se tient au niveau du mécanisme initial qui consiste en ce que la Bejahung a provoqué une remise en cause narcissique du futur sujet en deux points. Tout d’abord par le constat qu’il n’y a pas de Tout donc pas d’Autre-Tout puisque ce qui se joue c’est : ou ceci ou cela mais pas les deux, et ensuite que lui-même ne pourra être que d’un côté ou d’un autre, mais pas des deux à la fois, ce qui provoque un mécanisme de rejet (forclusif) qui repousse la Bejahung dans le temps même où elle se joue, empêchant tout accès à un ordre signifiant que la deuxième négation (Verneinung) aurait pu aménager en mettant en balance le principe de réalité. On serait là dans un temps qui pourrait être repéré comme le « noyau » du symptôme selon le mécanisme de défense qui va être mobilisé, Ververfung, Verleugnung ou Verdrängung. En conséquence, chez le psychotique, on n’a aucun nouage possible entre métonymie et métaphore. Comment re-connaître après coup ce que la Bejahung n’a pas décelé ? Ce n’est donc pas sur le levier métonymo-métaphorique qu’il faut jouer mais sur la place que l’analyste occupe dans la projection en jeu.
28Chez les personnes présentant une débilité mentale, je postule un mécanisme un peu différent, comme une oscillation entre les deux situations évoquées plus haut. Bien sûr, il est difficile de penser un mouvement qui produirait à la fois une reconnaissance et une non-reconnaissance du même élément, c’est pourtant ce qui pourrait se laisser entrevoir dans la gélification et dans le « je ne veux pas le savoir » qu’on peut entendre à deux niveaux : d’abord « je ne veux pas savoir que ma mère n’est pas tout » qui organise une gélification du passage de l’être à l’avoir, mais aussi et par voie de conséquence « je ne veux rien savoir du tout ». Dès lors, il est extrêmement difficile de repérer si le débile sait ce qu’il ne veut pas savoir, ce qui ferait penser à un déni, ou s’il ne sait pas ce qu’il ne veut pas savoir, ce qui sous-entendrait une forclusion. Chacune de ces deux hypothèses a été largement débattue. Au regard de mon expérience, je pense que ces deux pistes de travail sont des impasses. Pour reprendre une formule de Lacan, ce qui me paraît évident aujourd’hui c’est que « entre les deux il flotte ».
29Je vais donc essayer maintenant de rassembler mon propos.
30L’imitation se suffit de l’image en tant que telle, elle n’exige pas le passage par la pensée, ce mouvement que Freud précise dans la Verneinung, qui fait que le sujet va tenter de retrouver dans la réalité ce que son moi a incorporé sous forme d’une représentation dont la forme la plus élaborée est un mot. Il y aura dès lors et sans cesse un écart entre ce qu’il cherche et ce qu’il trouve. L’imitation se réalise sans ce processus, il lui faut impérativement un corps réel comme modèle pour tenter de produire une image venant en place d’un idéal. C’est un être comme, un collage.
31L’identification, elle, ne se suffit pas de l’image et ne vise pas un être comme, mais un être soi-même ; elle amène tout autrement la question de l’idéal du moi, inconscient, qui ne se trouve pas au même lieu que le moi idéal qui lui, passe par l’image. Dans le schéma optique, Lacan indique que le moi-idéal se trouve dans le miroir plan alors que l’idéal du moi est l’effet du miroir courbé, unifiant, qui permet aux fleurs, sinon d’être dans le vase, au moins de s’y voir. Le sujet s’identifie donc à sa marque unaire qui l’identifie. Ce n’est qu’une fois cette opération accomplie que le sujet pourra reprendre à son compte quelques traits d’un modèle qui n’opéreront pas un changement radical de son image, de son comportement ou de sa personne, mais qui lui permettront d’être lui-même, dans sa différence, en lien avec un trait du modèle, cette identification-identifiante ne lui faisant pas perdre son identification-identitaire.
32Il s’agit d’un rapport qui serait d’inversion du point de vue de la fonction de l’objet et du signifiant entre imitation et identification, la première privilégiant l’objet et ignorant le signifiant, la seconde privilégiant le signifiant comme mode de maintien de l’objet. Ainsi, celui qui imite un chien en faisant « ouah ! ouah ! » ne sera que sa reproduction voulue mais ratée. Celui qui fait « ouah ! ouah ! » pour tous les animaux, y compris pour lui-même pourra être ce qu’il pense être. Là où l’imitation ne produit qu’un déplacement de l’aliénation d’un supposé sujet, l’identification vient au contraire organiser une séparation liée de ce sujet. Confondre les deux mouvements ou tout au moins ne pas les différencier en les nommant du même terme d’identification, même en rajoutant un qualificatif revient à ne pas reconnaître la fonction du sujet à sa juste place.
33Si je me suis arrêté à définir plus précisément l’imitation, c’est que dans ma pratique auprès de personnes dites défaillantes intellectuellement, je me suis souvent trouvé, tant en situation duelle de thérapies que dans des rencontres avec les familles, face à une espèce de malaise du fait de la difficulté à repérer d’où parlait chacun, au point de provoquer en moi une interrogation qui me faisait sentir le risque d’intervenir en étant un peu « hors de moi ». De plus, chez les personnes présentant cette « défaillance intellectuelle » si mal nommée, j’avais noté des processus massifs de ce que je pensais au départ être des identifications que je nommais mimétiques malgré la contradiction de ces deux termes si on veut garder à l’identification sa fonction structurale. De plus, elles pouvaient abandonner sans regrets apparents un certain statut imaginaire pour un autre. Par exemple, un jeune de 16 ans sous l’influence d’un collègue admiré se met à travailler en classe comme lui, apprend à lire, acquiert des bases mathématiques, puis, la relation se distendant du fait d’une relation amoureuse où là, il ne pouvait plus suivre son modèle il n’investira plus le scolaire et perdra ses acquis. D’autres vont s’arrimer au fil de la journée à des imitations partielles : bon ou mauvais élève, bon ou mauvais ouvrier, personne responsable ou au contraire totalement inconsciente des enjeux et même pouvoir selon les jours voire dans une même journée, présenter des tableaux opposés car ceux-ci sont sans lien entre eux et dépendent d’un modèle extérieur à la personne qui ne produit pas du sujet. Du fait que ces « identifications de passage » ne se constituaient pas en ce que Jean Florence a nommé un « trésor d’identifications mimétiques » il m’est alors venu à l’idée que nous pourrions avoir affaire à un autre mécanisme que j’ai tenté de rapprocher de l’imitation, imitation qui viendrait là comme une identité de substitution mais qui ne serait qualifiable ni sexuellement, ni générationnellement, ni pulsionnellement, et qui ne permettrait à la démarche de se réaliser que dans un sens : donc, tout a le même sens, les différentes parties du corps, les lettres, les chiffres et les situations vécues. Vous entendez là je l’espère, la description de la débilité mentale.