L’industrialisation en Afrique en question
Des désillusions à un nouveau volontarisme
- Par Pierre Jacquemot
Pages 29 à 53
Citer cet article
- JACQUEMOT, Pierre,
- Jacquemot, Pierre.
- Jacquemot, P.
https://doi.org/10.3917/afco.266.0029
Citer cet article
- Jacquemot, P.
- Jacquemot, Pierre.
- JACQUEMOT, Pierre,
https://doi.org/10.3917/afco.266.0029
Notes
-
[1]
Expression indienne (les éléphants blancs sont dans la tradition hindouiste ou bouddhiste des offrandes prestigieuses que les princes de l’Inde se faisaient entre eux), très en vogue en Afrique pour désigner les réalisations somptuaires, surdimensionnées, soutenues par les pouvoirs publics et dont l’exploitation devient un fardeau financier. On pense par exemple à l’immense complexe sidérurgique d’Ajaokuta au Nigeria d’un coût de huit milliards de dollars, construit en 1979 avec l’URSS, mais qui n’a jamais livré le moindre kilo d’acier. 80 % des matières premières (fer et charbon) se trouvent pourtant à moins de soixante kilomètres du site. Des pannes à répétition, des changements de responsables, un manque de volonté politique au regard de l’argent dépensé, ont fait tomber Ajaokuta dans l’oubli. Périodiquement, on évoque une reprise de la production, après quarante années d’attente.
-
[2]
Parmi les mesures qui amplifièrent la désindustrialisation, le démantèlement progressif de l’Arrangement multifibres (AMF), en vigueur entre 1974 et 1994 et qui fixaient en dérogation des règles du GATT des quotas d’exportations, par pays et par produits, variables dans le temps en fonction de la croissance des pays en développement, a eu un effet asphyxiant. Il a exposé toutes les entreprises textiles africaines à la concurrence des pays asiatiques à faibles coûts de production, entraînant une chute drastique de la part de l’industrie du textile et de l’habillement dans le PIB de pays tels que l’Égypte, le Lesotho, le Maroc, Maurice, le Sénégal et la Tunisie.
-
[3]
Un pays est situé à la frontière technologique lorsque ses centres de recherche sont en situation de « faire avancer » la science, et ne sont pas occupés à rattraper un retard qu’ils auraient par rapport aux centres de recherche étrangers. Au fur et à mesure que l’on se rapproche de la frontière technologique, les « innovations » autonomes et de rupture, à fort impact en transformation des processus de production, deviennent la principale source de la croissance économique.
-
[4]
Une chaîne de valeur internationale (global value chain) désigne l’ensemble des activités productives réalisées en différents lieux géographiques de la planète pour amener un produit ou un service du stade de sa conception au stade de sa livraison au consommateur final. Pour de nombreux produits, la fourniture de matières premières, la fabrication des pièces, l’assemblage, le marketing et la livraison des produits finis ont lieu dans différents pays. Ces activités fractionnées spatialement regroupent les différents maillons de la chaîne : la R&D, la conception, la production, la commercialisation, la distribution, la vente au détail, et parfois même la gestion et le recyclage des déchets. Les filiales sont des segments essentiels dans la mesure où elles approvisionnent d’autres marchés voisins et fournissent des produits intermédiaires à d’autres sociétés affiliées à la firme dont elles font partie. Les CVM peuvent être considérées comme constituant l’infrastructure du commerce international, et leur analyse révèle des flux transfrontaliers et processus de production et d’échange intermédiaires qui sont dissimulés par les statistiques se référant uniquement au commerce des produits finaux (Bair, 2010).
-
[5]
En 2016, le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et le Rwanda ont pris la décision de suspendre progressivement les importations de seconde main en provenance des États-Unis. Une mesure qui visait à protéger la petite industrie de confection locale. Mais la réaction américaine a été vive. L’argument était que le marché de la friperie en Afrique de l’Est soutient le pouvoir d’achat des ménages, donne plus de 355 000 emplois, avec des revenus globaux de 230 millions de dollars, qui permettent de nourrir plus de 1,5 million de personnes. Face à cela, le Kenya, qui pèse pour les deux tiers dans le volume des marchandises vendues par l’Afrique de l’Est aux États-Unis, a tout de suite capitulé. La méthode musclée a été plus récente, avec la suspension du Rwanda de la liste des bénéficiaires de l’African Growth Opportunity Act (AGOA), une loi américaine qui permet d’établir des relations de libres échanges commerciaux entre les États-Unis et certains pays africains (source : EcofinHebdo, n° 34, juin 2018).
-
[6]
En phase de hauts cours mondiaux, l’augmentation des recettes se traduit par une entrée massive de devises et par une hausse des dépenses publiques impliquant de fortes importations. Les facilités financières poussent à la fuite en avant et favorisent les projets de grande taille. Il s’ensuit une appréciation du taux de change, une forte inflation et une baisse de la compétitivité du secteur des biens échangeables. Le système des prix et de change conduit à des distorsions dans les rendements du capital par secteur conduisant à des affectations malencontreuses des gains de la rente vers des branches non virtuellement rentables.
-
[7]
Les chaînes dominées par les producteurs sont quant à elles caractéristiques des industries à forte intensité de capital et de technologie, comme l’industrie automobile et aéronautique, où les barrières à l’entrée sont élevées.
-
[8]
Les groupes d’Afrique du Sud occupent une place dominante dans le capitalisme africain. Sur les cinq cents premières entreprises du continent de plus de 180 millions de dollars de chiffre d’affaires, cent soixante-neuf étaient sud-africaines, et quarante-trois sur les cent premières (source : Jeune Afrique, hors-série n° 48, 2018). Elles sont les premières dans l’agro-industrie (Bidfood, Tiger Brands, les boissons Miller, Distell), les télécommunications (MTN, Vodacom), les BTP (Wilson Bayly, Murray) avec l’Égypte, les mines (Anglo American, AngloGold Ashanti), la distribution (ShopRite, Spar, Massmart) et les transports (Transnat, Supergroup) avec l’Égypte et l’Éthiopie. Seul le secteur des hydrocarbures lui échappe (Engen, devancé par Sonatrach d’Algérie et Sonangol d’Angola).
-
[9]
Ce résultat est toutefois inverse pour les secteurs qui accordent une place importante aux tâches cognitives non répétitives (secteurs de l’électronique et des machines notamment) mais ils sont peu représentés en Afrique (Brynjolfsson, Mitchell, Rock, 2018).
-
[10]
Le développement de chaînes de valeur régionales (CVR) repose sur un système de production comparable à celui des CVM au niveau mondial, mais différent en ceci qu’il se limite à l’échelle d’un territoire. L’objectif est d’exploiter la demande croissante de produits finis au niveau local pour bâtir des chaînes de production régionales centrées sur les spécificités de la demande et des modes de consommation locaux et qui ne subissent pas la contrainte des normes et règles existant au sein des CVM. « Bien que moins dynamiques que le rattachement aux CVM, en raison de la taille plus restreinte des marchés finaux, ces CVR sont susceptibles d’encourager une industrialisation durable en améliorant l’intégration, la productivité et la division du travail au sein de la région, et en intégrant les entreprises locales à un système logistique régional qui sera progressivement optimisé. Une fois les CVR établies, leurs produits finaux pourront également être exportés ailleurs dans le monde, notamment vers d’autres marchés en développement, ce qui permettra ensuite de consolider et d’améliorer le processus en vue de son rattachement ultérieur aux CVM » (ICTSD, Passerelles, vol. XVII, n° 9, 29 novembre 2016).
-
[11]
Le Maroc est assurément le plus volontariste. Le Plan d’accélération industrielle 2014-2020 (PAI) a pour objectif de porter à 23 % la contribution de l’industrie au PIB d’ici 2020, et de créer 500 000 emplois. Il s’appuie sur les « sept métiers mondiaux » du Maroc : aéronautique, automobile, équipement électrique, agro-industrie, textile, cuir et activités offshore. Le PAI envisage la création de vingt et une nouvelles zones industrielles (dont la Cité Mohammed VI Tanger Tech, réalisée avec le groupe chinois Haite de Chengdu) qui s’ajouteront aux vingt-cinq déjà aménagées. Il constitue un fonds doté de 2,2 milliards de dollars afin de combler les lacunes en matière de développement industriel. Le Maroc a attiré des IDE dans de nouvelles activités exportatrices pour profiter de sa proximité géographique avec les marchés de l’Union européenne, des accords commerciaux existants et de sa stabilité politique. L’industrie automobile est devenue le premier secteur exportateur du pays depuis 2014.
-
[12]
Les politiques industrielles encouragent souvent le développement de l’industrie automobile. L’Afrique du Sud, principal producteur africain, illustre le potentiel de ce secteur. On compte dans le pays cent cinquante équipementiers. Le Plan d’action pour la politique industrielle 2016-2019 stipule que le contenu local doit atteindre 70 % ou plus pour les modèles de grande consommation, et 40 à 50 % pour les modèles de petite série. La production automobile est également en plein essor au Maroc, en Algérie. L’Égypte compte quinze usines de montage visant le marché intérieur. L’Éthiopie et le Kenya deviennent également des pays dotés d’unités de montage automobile.
-
[13]
Voir dans ce numéro, notre Repère : « Vers une industrialisation verte vertueuse ? ».
-
[14]
Les supermarchés alimentaires se multiplient dans les villes africaines et détiennent désormais 10 % du marché de détail en Afrique de l’Est et australe, et cette proportion devrait augmenter rapidement pour atteindre 30 à 50 % en 2040 (Tschirley et al., 2014). Cette transformation des achats de denrées alimentaires présente des perspectives nouvelles mais aussi des risques pour les chaînes de valeur, notamment pour un grand nombre de PME intervenant dans le transport, le stockage des aliments, leur traitement et le commerce de gros.
-
[15]
Une analyse réalisée par le CIRAD et Afristat sur la base de trente-six enquêtes nationales sur la consommation des ménages donne des résultats probants ; elle met en évidence la vitalité des filières agroalimentaires locales en réponse à une consommation urbaine tournée avant tout vers les produits locaux (Bricas et al., 2016).
-
[16]
Voir à ce sujet Cantens et Raballand (2017) pour une étude des pratiques et stratégies douanières dans les situations de conflit et de post-conflit dans six pays : Tchad, Mali, Soudan, Tunisie, Libye et République centrafricaine.
-
[17]
À l’ouest, un camion transportant des céréales de Koutiala à Dakar devra passer des dizaines de contrôles, avec des sollicitations indues de l’ordre de 450 dollars. À l’est, entre Mombasa et Kigali, un camion rencontrera quarante-sept barrages routiers. Au sud, il attendra en moyenne trente-six heures à la frontière entre le Zimbabwe et l’Afrique du Sud (Mo Ibrahim Foundation, www.moibrahimfoundation.org).
-
[18]
Lancée en 1995, la Spatial development initiative (SDI) est une stratégie à court terme d’investissements ayant pour but d’ouvrir le potentiel économique inhérent dans des emplacements spatiaux spécifiques en Afrique du Sud. Le programme utilise des ressources publiques afin de promouvoir l’investissement du secteur privé dans des régions avec un fort potentiel de croissance économique.
1Avec leur basculement dans la croissance économique au début des années 2000, le débat sur l’industrialisation des pays africains a retrouvé un regain d’intérêt, porté par la prise de conscience de sa nécessité comme passage obligé vers « l’émergence ». Le projet d’industrialisation du continent est défendu par la majorité des États et conforté par la diversification des partenaires financiers et commerciaux et l’accès aux nouvelles technologies.
2En réalité, ce débat est engagé depuis longtemps. La pseudo-évidence historique des « étapes de développement », en vogue dans les années 1960, a suggéré l’existence en Afrique dès cette époque d’un potentiel d’augmentation de la part du secteur industriel. Qu’en fut-il réellement ? Des progrès ont certes été accomplis dans certains pays (Afrique du Sud, Égypte, Maroc, Nigeria et Tunisie), mais l’industrialisation de l’Afrique a laissé de nombreuses désillusions tant en matière de substitution aux importations que d’insertion dans les marchés mondiaux.
3L’Afrique possède aujourd’hui de nombreux atouts pour réussir sa transformation manufacturière. Elle dispose a priori d’un accès proche à des matières premières, notamment minérales, mais aussi à des produits agricoles, forestiers et piscicoles. Sa population active constitue l’une des réserves de main-d’œuvre les plus dynamiques au monde. Le développement d’une classe moyenne urbaine crée un nouveau marché domestique. Pourtant, le secteur manufacturier de l’Afrique reste de taille réduite par rapport à celui d’autres régions en développement. Il représente environ cinq cents milliards de dollars en valeur ajoutée, soit à peine plus de 10 % du PIB africain global (BAD, OCDE, PNUD, 2018). En moyenne, l’industrie engendre seulement sept cents dollars de PIB par habitant, soit moins d’un tiers du chiffre de l’Amérique du Sud (2 500) et à peine un cinquième de celui de l’Asie de l’Est (3 400).
4Après avoir brièvement évoqué la première phase de l’industrialisation africaine et ses désillusions, puis les difficultés rencontrées par les pays africains pour trouver une place dans les chaînes de valeur mondiales, nous constaterons que les configurations internationales, tant commerciales que technologiques, connaissent de profonds bouleversements. Elles font naître de nouveaux espoirs. Les politiques préconisées, en particulier par les institutions africaines, portent désormais sur l’exploitation des opportunités ouvertes à l’échelle des territoires. L’intégration par les « chaînes de valeur régionales » est considérée comme le moyen privilégié pour contribuer à la « transformation structurelle » de l’Afrique (Nialé et al., 2017). Mais qu’en est-il réellement des réalisations et des politiques mises en œuvre ? La transition vers une industrialisation intégrale et « verte » est-elle en cours ? Ou faut-il considérer que la question de l’industrialisation est mal posée ?
Une désindustrialisation prématurée
5L’industrialisation est, pour beaucoup, la force agissante de la « transformation structurelle » (Enache et al., 2016). Depuis longtemps. Ainsi, on pouvait lire en 1952 : « Il reste plusieurs opérations de base à réaliser, capables d’ouvrir à l’Afrique française de très belles perspectives d’avenir quant à son industrialisation : former une main-d’œuvre indigène efficiente, aménager les voies de communication et les débouchés ; réinvestir sur place une partie des bénéfices réalisés par l’exploitation commerciale ; injecter massivement des capitaux extérieurs » (Buchalet, 1952, p. 50). Le cercle est vertueux. Le secteur manufacturier absorbe une fraction de la main-d’œuvre peu qualifiée issue de l’agriculture. Puis, tendanciellement, la productivité converge vers la « frontière technologique », car l’industrie engendre des économies d’échelle, facilite la diffusion des techniques, crée une concurrence et provoque des « effets de ruissellement » (Rodrik, 2013). Pourtant, il y a peu de domaines en Afrique où le désenchantement a été aussi grand qu’en matière d’industrialisation.
6On peut distinguer deux périodes. Dans les années post-indépendance, de 1960 à 1980, la première tentative d’industrialisation fut inspirée par les approches volontaristes dominantes à l’époque autour de trois modèles.
Encadré 1 – Les trois modèles de référence
Le cycle vertueux est le suivant : le pays met à profit sa main-d’œuvre à bon marché pour produire et exporter des produits à faible valeur ajoutée, ensuite il entreprend une diversification par branche et une remontée de filière vers la production de biens à plus forte valeur ajoutée (biens de consommation durables, intermédiaires, d’équipement). Le contexte favorable attire les flux d’investissements directs étrangers (IDE) dont les effets sont bénéfiques à la croissance. On associe souvent l’Asie à ce type de modèle. Maurice figure comme l’exemple type en Afrique, depuis l’institution en 1970 de l’Export Processing Zone Act permettant la sortie graduelle de la rente sucrière vers la manufacture (jouets, optique, électronique, horlogerie). Aujourd’hui, on cite surtout les zones économiques spéciales d’Égypte (Alexandra Free Zone, Damiette), de l’Éthiopie (Bole, Hawassa, Kombolcha) ou du Maroc (Tanger).
L’industrialisation par substitution d’importations
Ce modèle est fondé sur quatre éléments : 1) le marché intérieur est élargi grâce à une réforme agraire et une redistribution des revenus ; 2) la mise en place de quotas, de droits de douane et de taux de change multiples permet de filtrer les importations en fonction des besoins prioritaires de l’industrie nationale ; 3) l’investissement national est favorisé par des politiques budgétaire et monétaire actives ; 4) les investissements étrangers sont soumis à contrôle avec une limitation de la sortie des profits. L’Égypte, le Maroc et la Tunisie, mais aussi à une moindre échelle le Cameroun, la Côte d’Ivoire ou le Kenya ont ainsi fondé leur « semi-industrialisation » actuelle sur ce modèle de type sud-américain.
L’industrialisation par l’intégration sectorielle
Les branches les plus « industrialisantes » sont celles qui, par le jeu de la remontée des filières (industries lourdes puis remontée vers les produits finis) dans leur environnement local, modifient structurellement les fonctions de production et augmentent la productivité de l’ensemble de l’économie. Parmi elles, on retrouve celles qui donnent aux autres le capital technique (sidérurgie, métallurgie, constructions électriques) ; la chimie minérale et la chimie organique ; le secteur énergétique suscite des innovations en tant que fournisseur à la pétrochimie et aux industries consommatrices d’énergie. Cette approche de l’industrialisation a rencontré de grandes difficultés de mise en œuvre, en Algérie où elle fut la référence de la politique économique conduite après 1973 sur la base du financement de la rente pétrolière et gazière. D’autres pays riches en ressources pétrolières et minières, comme le Nigeria, l’Angola, la République démocratique du Congo et la Zambie, ont un temps été tentés par ce modèle inspiré de l’histoire soviétique.
7Inspirée par ces approches, l’intervention de l’État se voulait décisive. Trois thèmes prévalaient. Les retards et les handicaps étaient tels que l’on ne pouvait s’engager dans la voie de l’industrialisation qu’au prix d’un effort à la fois massif et dirigé. La mise en œuvre de grands projets technologiques, vecteurs de l’indépendance, était prioritaire. Enfin, la concentration autour de quelques pôles de croissance constituait le choix souverain. Les instruments de cette politique étaient la nationalisation des unités stratégiques, la planification et l’organisation du système bancaire au service de l’industrie. Face à l’anémie de l’investissement privé et devant la nécessité de mobiliser les gisements de productivité et d’économiser les devises autour de quelques pôles (en amont, les industries de base : sidérurgie, cimenterie, électricité, chimie ; en aval, les industries de valorisation des produits du cru pour l’exportation et le marché local), l’extension du secteur public est alors apparue comme l’axe essentiel de la politique.
8L’industrie africaine s’est au début bien comportée. La première vague de substitution aux importations, assise sur l’aide extérieure et sur les recettes provenant des exportations fut vigoureuse, à l’origine de quelques « miracles » (on pense à la Côte d’Ivoire ou au Cameroun). Quelques complexes industriels connurent des performances notables.
9La seconde période s’ouvre au tournant des années 1980. Le secteur industriel, encore globalement embryonnaire, entra en crise. Furent alors dénoncés les grands investissements inadaptés, les « éléphants blancs [1], les « cathédrales dans le désert ». Qu’il s’agisse d’ensembles sidérurgiques et chimiques ou de complexes mécaniques, les réalisations ne parvinrent pas à faire la preuve de leur capacité d’impulsion de la croissance. Technologies vite désuètes ou surdimensionnées, équipements en panne, faillites nombreuses, etc., l’inefficience de l’industrie africaine a semblé augmenter avec l’intensité capitalistique et l’intensité des qualifications requises. Les industries restèrent fortement tributaires des importations d’intrants, de pièces détachées et d’équipements. La vulnérabilité de la stratégie s’avéra cruelle.
10Quant aux Zones économiques spéciales (ZES), elles ont affiché de médiocres résultats sur l’emploi et de modestes retombées en termes de productivité. Les entreprises qui s’y sont installées exigeaient souvent un niveau de compétences et de qualité que le vivier local ne pouvait pas fournir. Il s’en est suivi des effets d’enclave, avec la formation de poches isolées de croissance n’engendrant pas suffisamment de liens de production et de « ruissellement » technologique pour l’économie locale.
11Entre le début des années 1980 et 2000, la part de l’industrie manufacturière dans le PIB du continent chuta de près de moitié. Trois décennies après les indépendances, le constat était douloureux : pénurie de compétences adaptées, productivité faible, prix de revient élevés, forte dépendance aux importations pour les consommations intermédiaires, manque d’entretien, déficit énergétique et médiocrité des infrastructures.
12La contraction de la valeur ajoutée manufacturière fut spectaculaire pour l’Algérie, l’Afrique du Sud ou la Zambie. Cela était en partie dû à l’accroissement de la concurrence mondiale, qui avait obligé certaines entreprises à fermer et d’autres à licencier pour réduire les coûts. La perte d’emplois dans les secteurs à productivité élevée a produit une main-d’œuvre urbaine qui ne pouvait être absorbée que dans les activités et services informels à faible productivité (McMillan, Rodrik, 2011).
13Quasiment toutes les trajectoires individuelles racontent une histoire de « désindustrialisation prématurée » clairement identifiée par Rodrik (2015). Au Sénégal, par exemple, l’ouverture au commerce mondial, sans protections douanières, fut intraitable pour les huileries, l’industrie de la transformation du poisson ou celle du textile [2]. Les usines de Dakar fermèrent les unes après les autres. Madagascar incarne sans doute le mieux l’échec industriel avec de fréquents changements d’orientation de la politique économique, de la voie socialiste des années 1970, à la libéralisation avec des zones économiques spéciales ouvertes aux investisseurs étrangers, suivie d’une longue crise politique depuis le fin des années 2000 qui laisse la Grande Île exsangue. Au sud du Sahara, seuls l’Afrique du Sud et le Zimbabwe disposaient de complexes minéralo-industriels issus de l’investissement de la rente dans des filières de biens d’équipement et de consommation finale : extraction minière et organisation y avaient structuré les espaces. Aujourd’hui, même si les bases industrielles (aciers, aluminium, chimie, industries mécaniques, textile-habillement, agroalimentaire) restent incomplètes et peu compétitives parce que longtemps protégées, la capacité de production sud-africaine est unique sur le continent et pèse environ pour près de la moitié de la valeur ajoutée industrielle subsaharienne.
14L’incohérence et l’échec consécutif des politiques menées dans les pays africains justifièrent en partie la dureté des programmes d’ajustement structurel à partir de 1980. L’évaluation des systèmes de soutien à l’industrie mit en évidence une complexité et un désordre des mécanismes de subvention et de protection : interventions contradictoires ou instables, effets pervers des protections en escalier sur la production nationale d’intrants, absence de coordination dans l’organisation des filières… Progressivement, les objectifs affichés par les premiers plans de développement (l’emploi formel, l’aménagement du territoire, l’intégration nationale notamment) ont laissé la place à d’autres logiques, plus puissantes et aussi plus pernicieuses, celle de la perpétuation de la rente étatique improductive sous des formes renouvelées de la « reproduction rétrécie », sans réels gains de productivité (Maldonado et al., 2001 ; Talahite, 2012), plutôt que celle de l’accumulation élargie du capital (Newman et al., 2016 ; Azizi et al., 2016).
15Comme on le constate sur les 3 graphiques ci-contre, sur la longue période, soit 1977-2016, la production manufacturière africaine a certes plus que doublé, mais sa part relative dans le PIB a chuté de 18 % à 11 %. En réalité, les situations sont très contrastées selon les pays : des régressions relatives dans deux pays qui étaient en voie d’industrialisation, l’Afrique du Sud et l’Algérie, des augmentations au Ghana et en Éthiopie, rendant difficile l’énoncé d’une tendance générale.
Une montée ardue dans des chaînes de valeur mondiales
16L’échec de la première tentative d’industrialisation, dans les années 1960-1990, trouve sa manifestation aujourd’hui en Afrique, non seulement dans la place résiduelle qu’occupe le secteur manufacturier dans le PIB, mais également dans la nature de ce secteur : en moyenne, près de 80 % de la valeur ajoutée manufacturière est encore basée sur des ressources naturelles ou est composée de technologies simples qui réduisent l’efficacité de la production industrielle et donc sa compétitivité. On repère cette situation dans le tableau 1 qui montre la concentration de l’offre d’exportation de la majorité des pays africains dans une gamme étroite de produits essentiellement d’origine primaire, à faible contenu technologique.
Composition des exportations de biens manufacturés dans quelques pays subsahariens (2016)
Composition des exportations de biens manufacturés dans quelques pays subsahariens (2016)
Évolution de la valeur de la production manufacturière africaine (1977-2016)
Évolution de la valeur de la production manufacturière africaine (1977-2016)
Évolution de la part de la production manufacturière dans le PIB du continent africain (1977-2016)
Évolution de la part de la production manufacturière dans le PIB du continent africain (1977-2016)
Évolution de la part du secteur industriel dans le PIB de quelques pays africains (1981-2017)
Évolution de la part du secteur industriel dans le PIB de quelques pays africains (1981-2017)
17Les entreprises africaines sont très éloignées de la « frontière technologique internationale » dans la plupart des secteurs à forte croissance [3]. Cette conclusion est tirée d’un panel de sept mille entreprises couvertes par les enquêtes de conjoncture de la Banque mondiale menées sur la période 2006-2015 dans soixante-dix pays en développement et onze filières manufacturières (Nguyen, Véganzonès-Varoudakis, 2017). Au Nigeria, par exemple, le niveau moyen de la productivité globale des facteurs (PGF) dans les industries manufacturières ne se situe qu’à 53 % de celui des entreprises du décile supérieur en termes de performances (tous pays en développement confondus). Le secteur manufacturier hors métaux et le secteur des produits alimentaires sont encore plus loin de la frontière de production mondiale, n’atteignant respectivement que 27 et 38 % des secteurs les plus performants. Les entreprises sud-africaines se distinguent avec de meilleures performances dans huit secteurs manufacturiers. La PGF moyenne du pays ressort à 91 % de la frontière de performance pour les produits alimentaires et atteint 100 % pour la fabrication de produits non métalliques, les meubles en bois et les machines.
18Une participation marginale. Un dur constat s’impose : la participation de l’Afrique, le dernier arrivant (late comer), aux chaînes de valeur mondiales (CVM) reste marginale [4]. Elle est de l’ordre de 2 %, contre 51 % pour l’Europe, 23 % pour l’Asie et 12 % pour l’Amérique du Nord (UNCTAD, 2017). Plus de la moitié des biens manufacturés produits dans le monde le sont par des pays à revenu élevé et un quart par la Chine, condamnant les autres pays à se partager le reste (Hallward-Driemeier, Gaurav, 2017). Seuls les pays du Maghreb et certains pays subsahariens, comme l’Afrique du Sud, l’Éthiopie, le Kenya et Maurice ont intégré quelques filières de produits manufacturés ou semi-transformés et de moyenne technologie. Pour le reste, l’Afrique participe à un certain nombre de CVM, mais le plus souvent elle n’y est présente qu’en amont, en qualité de productrice de minerais, d’hydrocarbures, de coton, de cacao et quelques autres matières premières agricoles.
19Dans certaines filières agricoles qui approvisionnent les chaînes agroalimentaires internationales, les pays africains sont parmi les premiers producteurs mondiaux. Pourtant, si l’on met de côté le Maroc et son phosphate, la disponibilité de la matière première n’a pas constitué un avantage sur le volet de la transformation. À titre d’illustration, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Cameroun et le Nigeria sont les plus importants exportateurs de fèves de cacao (70 % du marché mondial pour les quatre pays), mais ils n’ajoutent localement que très peu de valeur à ce produit. C’est aussi le cas pour les minéraux (cuivre et cobalt de la République démocratique du Congo et de la Zambie, bauxite de la Guinée, manganèse du Gabon, platine du Zimbabwe, par exemple) et pour le caoutchouc, le café ou le coton. Ce dernier produit occupe une place de premier plan pour des pays du « C4 », les quatre principaux pays producteurs d’Afrique subsaharienne (Burkina Faso, Mali, Bénin et Tchad), avec dix millions de producteurs. L’industrie – en dehors des unités d’égrenage – est quasi inexistante, alors que des usines permettraient de transformer la fibre en fil, puis en tissus. De fait, les pays du C4 produisent et exportent du coton (15 % du marché mondial dans les meilleures années, soit la troisième place après la Chine et les États-Unis) mais ne produisent et n’exportent ni de fil ni de tissus, ou dans des proportions minimes. Ils échangent une production à l’état brut contre une autre, de même origine, mais transformée, pour alimenter une industrie textile devenue, au fil du temps, exsangue, étranglée par les importations massives d’Asie et le trafic de friperie [5]. Alors que la région comptait quarante-cinq usines dans les années 1980, on ne dénombre plus que dix unités, et la plupart tournent à moins de 50 % de leur capacité.
20La modeste capacité de parvenir à une transformation industrielle est un trait commun parmi les pays ayant des taux d’exportation de ressources naturelles élevés. « Il existe une relation négative très forte entre la dépendance d’un pays à l’égard des produits primaires et le niveau de contribution de la transformation structurelle à la croissance. Les pays qui se spécialisent dans des produits primaires sont nettement désavantagés » (Macmillan et al., 2014, p. 25). C’est largement la résultante de la difficulté à gérer la volatilité des flux de recettes publiques, mais aussi du « syndrome hollandais » [6]. La mobilisation des rentes, minières et pétrolières, dans des fonds de développement pour les générations futures est supposée permettre de lutter contre cette sournoise « malédiction » des matières premières. Une dizaine de pays (Angola, Gabon, Ghana, Guinée équatoriale, Nigeria, Mauritanie, Sao Tomé-et-Principe, Soudan, Tchad) ont créé un fonds d’investissement public pour rentabiliser l’excédent de leurs revenus pétroliers et miniers et déclencher la diversification agricole et manufacturière. Les faillites sont légion (Azizi et al., 2016). Le Botswana, avec son diamant et son fonds (Pula Fund) créé en 1994, est le seul pays africain que l’on peut citer pour sa bonne gestion de ses matières premières et de son fonds de développement. L’un des problèmes rencontrés, notamment en Angola, au Gabon et au Tchad, tient au fait que ces fonds sont gérés hors budget, entraînant une perte de contrôle de la situation budgétaire globale et des problèmes de coordination de dépenses décidées sans égard aux charges récurrentes qu’elles impliquent pour l’avenir.
21Des avantages très relatifs. Le salaire mensuel moyen d’un travailleur éthiopien qualifié était égal en 2016 à seulement 25 % de celui de son homologue en Chine et 50 % de celui de son homologue au Vietnam. Pour un travailleur non qualifié, ces rapports étaient de 18 % avec la Chine et 45 % avec le Vietnam. Étendre ces comparaisons pour inclure les coûts non salariaux du travail, qui sont élevés et en augmentation en Chine, mais encore faibles en Afrique, accroît – toutes choses égales par ailleurs – le potentiel de délocalisation de la production de l’industrie légère dans quelques économies africaines (Jaidi, Martin, 2018). Les écarts de coûts de cet ordre incitent logiquement les entreprises chinoises à délocaliser certaines de leurs activités manufacturières, en particulier en Éthiopie. Le phénomène est néanmoins d’ampleur limitée. Les coûts de la main-d’œuvre doivent être comparés à sa productivité et mis en perspective avec d’autres facteurs (Balchin et al., 2016). L’observation est générale : « Les contraintes d’infrastructure restent sévères, les élites politiques ne sont que faiblement mobilisées et les coûts de main-d’œuvre sont à peine compétitifs par rapport aux pays de délocalisation alternatifs d’Asie du Sud-Est (Myanmar, Cambodge, Laos) » (Cadot et al., 2016, p. 23-24).
22Si l’on en croit le World Economic Forum (2016), les entraves que rencontrent les pays africains pour s’introduire dans les CVM sont, dans l’ordre de gravité décroissante : l’accès difficile au financement et l’absence de marchés des capitaux, les coûts élevés de transport, le mauvais environnement des affaires, l’insuffisance des infrastructures dans les télécommunications, le transport, le stockage et l’énergie, la bureaucratie inefficiente, la fiscalité lourde et instable, la modeste qualification de la main-d’œuvre. D’autres obstacles existent.
23Des chaînes de valeur sous contrôle. Les CVM dans lesquelles l’Afrique est insérée ont deux caractéristiques, pour reprendre les concepts devenus classiques de Gereffi (1995) : 1) elles sont « dominées par les acheteurs » (buyer-driven chains) ; 2) leur gouvernance est « captive et hiérarchique » plutôt que « modulaire et relationnelle » (UNECA, 2015). Dans les industries comme celles des biens de consommation à forte intensité de main-d’œuvre (agroalimentaire, habillement, chaussure), la chaîne de valeur est déterminée par la conception, le marketing et la promotion des marques des entreprises chefs de file du marché [7]. Les barrières à l’entrée sont élevées. La gouvernance est asservie et les petits fournisseurs africains sont tributaires de quelques grands acteurs qui exercent un haut degré de contrôle. Les groupes mondiaux ont su tirer le meilleur parti de législations locales accommodantes pour accroître leur emprise sur plusieurs segments continentaux des chaînes de valeur (on pense à l’emprise de géants de l’alimentaire comme Danone, Unilever, Cargill, Barry Callebaut, Dreyfus, Olam, Nestlé, Kellogg et Wilmar) au moyen d’alliances stratégiques permettant un contrôle de plusieurs sociétés alimentaires, implantées ou créées sur le continent, parfois autrefois publiques (comme la Socapalm au Cameroun, la Sonacos au Sénégal ou la Sifca, premier employeur privé en Côte d’Ivoire – 28 000 employés –, spécialisé dans la production d’hévéa, de sucre et d’huile de palme). Les marchés des intrants clés (engrais, semences, équipements d’irrigation, tracteurs) sont également contrôlés par des firmes d’envergure mondiale (Bayer-Monsanto, Syngenta, DuPont Pioneer, Yara, John Deere). Dans ce contexte, l’accès aux marchés régionaux et aux intrants et services agricoles critiques tels que la technologie, la logistique et le crédit penche méchamment en défaveur des agricultures familiales. Le constat est rude : « À plus long terme (…), les sociétés transnationales sous contrôle étranger sont en voie de prendre le plein contrôle de presque toutes les possibilités commerciales, au détriment de l’agriculture paysanne africaine majoritaire et faible, supplantant totalement en passant l’émergence de géants de l’alimentation ou de marques agro-industrielles sous contrôle africain » (UNECA, 2015, p. 111).
24Des évolutions sont toutefois perceptibles. On observe qu’en pourcentage des entrées d’investissements directs nouveaux en Afrique, les projets intra-africains ont presque quadruplé entre 2003 et 2016 : leur part relative est passée de 7 % à plus de 30 % à la faveur d’une hausse continue des capitaux venant d’Afrique du Sud [8] et, depuis 2008, d’une augmentation considérable des flux intrarégionaux en provenance surtout du Maroc (banques, Office chérifien des phosphates, Cimat), mais aussi du Kenya (Kibunga, Kirubi, Mbaru) et du Nigeria (Dangote, Oando). Les entreprises de ces pays ont été à l’origine de près de 60 % des sorties de capitaux destinés à la réalisation de projets en Afrique qui, très souvent, ont pour objectif de desservir les marchés régionaux (McMillan et al., 2017). Peuvent-elles impulser une autre dynamique à l’industrialisation ?
25Des chaînes de valeur en mutation. Les opportunités d’insertion dans les CVM sont devenues pour les pays africains de plus en plus contraignantes. La nature de la production industrielle mondiale a en effet profondément évolué depuis la première tentative d’industrialisation africaine. Les activités sont fragmentées spatialement (en « tâches »), mais globalement coordonnées par les centres de décision des firmes globales. Les spécialisations sont désormais plus fonctionnelles, fondées sur les avantages relatifs dans la réalisation de tâches particulières à différentes étapes des CVM.
26Cette phase serait elle-même en voie d’être dépassée. La dématérialisation, la pénétration de l’Internet des objets et de l’impression 3D, l’automatisation industrielle à des coûts de plus en plus abordables, l’apparition des usines « intelligentes » révolutionnent les procédés de fabrication. Les entreprises autrefois séduites par une main-d’œuvre bon marché se tournent vers des destinations où elles pourront tirer un meilleur parti des nouvelles technologies. Une « désinternationalisation-relocalisation » des processus de production pourrait bientôt advenir. Le FMI l’anticipe et s’en inquiète pour l’Afrique : « Même si, au départ, les effets se font principalement sentir dans les pays avancés et les pays émergents, la généralisation de l’automatisation pourrait aussi engendrer d’importantes conséquences négatives en Afrique subsaharienne. Cette généralisation pourrait conduire à une large relocalisation des activités manufacturières dans les pays avancés, ce qui mettrait à mal les stratégies de croissance classiques reposant sur les exportations de produits manufacturés » (FMI, 2018, p. 41). Les pays d’Afrique subsaharienne ne seraient pas moins exposés que d’autres pays au remplacement des emplois dû à l’automatisation. Telle est aussi la conclusion de l’étude de Frey et Osborne (2017) s’intéressant aux technologies qui remplacent les emplois répétitifs très répandus dans le secteur manufacturier de produits bas de gamme, secteur qui fournit l’essentiel des exportations hors produits de base de l’Afrique subsaharienne (industrie alimentaire, par exemple). Elle montre que les exportations provenant d’Afrique subsaharienne (et des pays à bas revenu en général) sont particulièrement exposées à l’automatisation [9]. Le rapport de la Banque mondiale, « Trouble in the Making? The Future of Manufacturing-Led Development » (Hallward-Driemeier, Gaurav, 2017) analyse également l’évolution des facteurs déterminant l’attractivité des lieux de production manufacturière et conclut sévèrement : « Avec l’érosion de la part du travail dans le total des coûts de production, les industriels pourraient privilégier les pays plus riches pour se rapprocher des consommateurs. De moins en moins de sociétés viendront s’implanter dans des sites à bas coûts et les entreprises locales seront confrontées à une concurrence accrue. »
27Ces analyses consacrées aux pertes d’emplois massives dans les pays africains exagèrent-elles le trait ? De fait, les pertes pour les emplois actuels pourraient y être relativement modestes à court terme, notamment dans les branches où l’on ne dispose pas encore de robots capables de travailler des matières souples (cuir, peaux, textiles). Mais la grande inconnue, ce sont les « emplois de demain » avec, d’un côté, des pays probablement perdants en termes d’emplois qui ne seront jamais créés et, de l’autre, l’apparition de métiers dont on ignore tout aujourd’hui. En fin de compte, les industries manufacturières tournées vers l’exportation ne disparaîtront pas des trajectoires africaines mais leur contribution à une croissance inclusive risque d’être moindre qu’espéré.
28Dans le même temps, les mesures protectionnistes qui se multiplient depuis 2017, ainsi que les accords commerciaux régionaux ou bilatéraux, encouragent les entreprises à se rapprocher des principaux pôles de demande. La conjonction de ces évolutions technologiques et commerciales détermine les lieux de production et les procédés de fabrication, les profils d’emplois créés et l’étendue des débouchés économiques. Ainsi, l’Éthiopie risquerait, dans une échéance proche, de perdre quelque 44 % de ses emplois actuels, tous secteurs confondus, en raison à la fois de l’automatisation et de la relocalisation (Frey, Osborne, Holmes, 2016).
29En résumé, les industries manufacturières pourraient devenir une cible de développement difficilement accessible pour les pays africains à faible revenu.
L’option volontariste des chaînes de valeur régionales
30Face aux contraintes de l’insertion dans les CVM, l’import-substitution retrouve des partisans. À présent, ce modèle se conçoit sur une base régionale [10]. En théorie, les pays gagneraient en moyenne 15 % de valeur ajoutée supplémentaire à l’exportation quand ils commercent dans un cadre régional intégré plutôt qu’en dehors (Estevadeordal et al., 2013). Certains cabinets de conseil affichent ouvertement leur optimisme : « Les trois quarts de la croissance manufacturière potentielle seront impulsés par la demande intra-africaine et la substitution aux importations » (McKinsey, 2016, p. 70).
31Le retour du paradigme industrialiste. Depuis le milieu des années 2000, l’industrialisation est revenue comme un thème majeur dans tous les programmes associés à « l’émergence africaine » (Banque africaine de développement [BAD], Commission économique pour l’Afrique [CEA], Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement [CNUCED], Organisation des Nations unies pour le développement industriel [ONUDI]). Elle redevient centrale, notamment pour la réalisation de l’objectif de l’Agenda 2063 adopté par l’Union africaine (« Une Afrique prospère fondée sur une croissance inclusive et un développement durable »). Les États africains ont approuvé la stratégie d’industrialisation en Afrique 2016-2025 de la Banque africaine de développement. L’assemblée générale des Nations unies, en juillet 2016, a de son côté adopté une résolution annonçant la troisième décennie du développement industriel de l’Afrique (IDDA III), qui doit se poursuivre jusqu’en 2030.
32Durant la douloureuse époque des programmes d’ajustement structurel (1980-2000), l’horizon temporel de la décision de politique économique s’était singulièrement rétréci. Depuis le début des années 2010, on constate un nouvel engouement pour la stratégie et un certain nombre d’États investissent dans des « plans émergence » ou des « stratégies industrielles ».
Les stratégies industrielles
| Titre | Période | |
|---|---|---|
| Afrique du Sud | Industrial Policy Action Plan (Vision 2030) | 2014-2030 |
| Algérie | Nouveau modèle de croissance économique | 2016-2020 |
| Cameroun | Plan directeur d’industrialisation (Vision 2035) | 2010-2035 |
| Côte d’Ivoire | Programme national de développement (2016-2020) | 2016-2020 |
| Égypte | Industrial Development Plan | 2010-2025 |
| Éthiopie | Growth and Transformation | 2030 |
| Gabon | Stratégie nationale d’industrialisation (Gabon émergent) | 2013-2025 |
| Ghana | National Industrial Revitalisation Programme | 2020 |
| Guinée équatoriale | Equatorial Guinea Industrialization Plan 2020 | 2020 |
| Kenya | Kenya National Industrial Policy Framework (Vision 2030) | 2010-2030 |
| Maroc | Plan d’accélération industrielle | 2014-2020 |
| Mozambique | National Development Plan | 2015-2033 |
| Namibie | Industrial Policy Implementation and Strategic Framework | 2012-2030 |
| Nigeria | Nigeria Industrial Revolution Plan (Transformation Agenda) | 2014-2019 |
| Rwanda | Rwanda Industrial Master Plan (Turning Vision 2020 into Reality) | 2009-2020 |
| Sénégal | Plan Sénégal Émergent (PSE) | 2014-2035 |
| Tanzanie | Integrated Industrial Developement Strategy Development (Vision 2025) | 2011-2025 |
| Zambie | Industry Strategy for Engineering Products (Vision 2030) | 2012-2030 |
Les stratégies industrielles
33L’horizon est le moyen terme, variable entre 2020 et 2030. Les plans déclinent tous les mêmes thèmes : augmentation du taux de transformation des ressources naturelles, diversification et sortie de la « malédiction » du pétrole, libération des potentialités de l’entrepreneuriat et parfois préservation des écosystèmes [11]. À l’examen, beaucoup de ces plans se révèlent peu nourris en amont par l’analyse des processus sociaux, avec certes des priorités mais sans que l’on puisse apprécier précisément leur hiérarchie, leur faisabilité (ressources financières, capacités humaines et techniques, modalités de mise en œuvre), leur séquençage et leurs interdépendances (interrelations et rétroactions). La procédure de planification est donc largement perfectible. Elle est exigeante. Les conditions à réunir sont nombreuses et complexes : de bons diagnostics associés à une large participation, une base statistique robuste, une traduction de la stratégie dans un cadre opérationnel avec des propositions politiques claires, une évaluation des coûts, enfin un système de mise en œuvre, de suivi et d’évaluation reposant sur des institutions nationales solides (Brahmbhatt et al., 2016 ; Jacquemot, 2016). De telles conditions sont-elles partout réunies ?
34La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) dispose d’une stratégie et d’une feuille de route pour l’industrialisation 2015-2063. L’un de ses objectifs vise à s’affranchir des exportations de produits de base et de porter à moyen terme à 60 % la part des biens intermédiaires dans le total des exportations de produits manufacturés. Pour ce faire, les entreprises ont été incitées à rejoindre les chaînes de valeur régionales et à attirer des IDE plus nombreux et de meilleure qualité. Malgré certains signaux initiaux jugés encourageants, la mise en œuvre reste problématique. Tous les pays n’ont pas su tirer parti de ces opportunités, en partie faute de la mise en œuvre concrète des mesures annoncées. Mais il existe aussi des raisons plus structurelles. On constate par exemple que le secteur des véhicules automobiles [12] est lourdement pénalisé par l’étroitesse du marché tandis que le secteur du textile et de l’habillement manque de personnel qualifié et de capacités pour gérer sa filière. La production de produits pharmaceutiques est contrariée par les délais d’homologation et la fragmentation des réglementations. Celle des industries agroalimentaires est entravée par une impossibilité de monter en échelle à cause de la taille des exploitations qui empêche la rationalisation et la mécanisation (SADC/OCDE, 2017).
35L’efficacité de l’option du contenu local. La politique dite de la « préférence locale » est présentée comme un élément complémentaire au renforcement de l’industrialisation. Elle trouve de nombreuses applications dans les réglementations locales. Ainsi, le Ghana a lancé en 2016 une politique de promotion du Made in Ghana, assortie d’une politique de « revitalisation » industrielle et de la proposition « One District, One Factory » pour promouvoir une industrialisation à ancrage local. La loi sur le local content donne la priorité aux biens et services nationaux, ainsi qu’aux entreprises ghanéennes sur les marchés publics. Elle oblige les investisseurs étrangers à ouvrir leur capital à hauteur de 30 % à des entreprises du pays. Les clauses de préférence nationale fleurissent dans de nombreux autres États. Le Nigeria dispose d’un cadre doté d’une variété d’instruments, dont l’octroi prioritaire des permis d’exploitation de champs pétroliers aux opérateurs locaux, le soutien à l’amélioration des compétences et au développement des capacités propres au secteur, l’établissement de liens entre l’industrie pétrolière et l’université, et les exigences en matière de participation concernant les filiales nigérianes. Au Gabon, la première transformation locale du bois de grumes est obligatoire. Dans la zone économique spéciale de Nkok (réalisée avec le groupe singapourien Olam), des opérations de sciage et de placage, et bientôt de fabrication de meubles, portent désormais sur 2,5 millions de mètres cubes. Pour résorber son retard, la Côte d’Ivoire a décidé de transformer son cacao à 100 % pour la première étape du beurre et de la pâte de cacao et à 30 % pour la seconde, le chocolat, d’ici 2020. Des objectifs très ambitieux. Au Botswana, la taille et le polissage des diamants est réalisée dans le pays, employant plusieurs milliers de travailleurs, alors qu’ils étaient auparavant exportés à l’état brut. Dans le même ordre d’idées, des PME mozambicaines ont pénétré la chaîne de valeur de l’aluminium centrée sur la fonderie de Mozal, une co-entreprise de sociétés transnationales, alimentées par des produits intermédiaires importés (alumine d’Australie, coke des États-Unis et électricité d’Afrique du Sud), l’un des plus gros complexes industriels en opération en Afrique australe.
36De l’exploitation de l’énergie géothermique au Kenya et de l’énergie solaire au Maroc, en Algérie comme en Tunisie, à l’investissement de fonds verts (green bonds) en Afrique du Sud, ou à l’élaboration de projets éoliens en Éthiopie, diverses voies vers des économies plus vertes et plus inclusives sont menées à travers le continent. Dans certains pays, les pressions exercées par les organisations de la société civile en faveur du « verdissement » des processus de production et de transformation jouent un rôle de plus en plus influent [13].
37Les dynamiques d’évolution des demandes. Du fait de la croissance de sa démographie, accompagnée d’une urbanisation rapide, la demande régionale de l’Afrique est en principe porteuse de croissance. L’incidence d’ordre économique de la classe moyenne la plus attendue est la formation d’un véritable marché intérieur (Reardon et al., 2014). Grâce à elle, la croissance pourrait désormais être davantage assise sur une demande domestique « inclusive » et moins sur une dépendance envers les ressources tirées des exportations de biens primaires. Les mutations introduites par l’évolution sociale et l’émergence de ces nouveaux groupes sont déjà repérables en matière de consommation. Proparco (filiale du groupe AFD) a identifié les « consommateurs solvables » : ils seront 130 millions en 2020 et dépenseront 584 milliards de dollars par an ; ils atteindront 240 millions de personnes en 2040, pour une population totale de 1,5 milliard d’habitants, et constitueront un marché de 1 750 milliards de dollars. La classe moyenne africaine dépensera davantage que les 300 millions de Chinois urbains connectés à Internet, qui consomment aujourd’hui de 1 300 à 1 400 milliards de dollars par an. Seront-ils le moteur d’une « croissance endogène », tant attendue depuis un demi-siècle ? (Jacquemot, 2012). Certains indices le laissent penser.
38La hausse du pouvoir d’achat de la classe moyenne africaine devrait potentiellement porter les marchés régionaux et donc permettre la réalisation de la substitution des importations. Pour cette raison, les débouchés en Afrique attirent désormais des investisseurs internationaux qui ne s’intéressent pas uniquement aux ressources naturelles du continent : du fait de leur potentiel, les marchés intérieurs et régionaux ont attiré 53,4 % des IDE qui se sont portés sur des projets nouveaux en Afrique entre 2013 et 2017 (fDi Markets, 2017). Les marchés de denrées alimentaires, tout particulièrement, sont en expansion et pourraient tripler à l’horizon 2030. En effet, la part des denrées de base dans les régimes alimentaires évolue en faveur de produits transformés à plus forte valeur ajoutée (Bricas, Tchamda, Mouton, 2016). En Afrique de l’Ouest, une mutation semblable est observée : la hausse du revenu est associée à une propension moindre des ménages à consommer des biens provenant d’entreprises informelles mais également à recourir aux canaux informels de distribution (Böhme, Thiele, 2012). Un autre indice est intéressant : on observe que les produits importés par l’Afrique ont perdu en complexité avec le temps, qu’il s’agisse des biens de consommation ou des autres produits. Cette évolution suggère que les pays africains sont de plus en plus nombreux à maîtriser les technologies nécessaires à la production de ces produits et donc à approvisionner les marchés locaux (CUA-OCDE, 2018).
39Les virtualités de l’intégration régionale. Avec cette évolution a priori favorable des demandes intérieures, la régionalisation industrielle est-elle en marche ? D’ores et déjà, les marchés domestiques et régionaux représentent une part non négligeable des débouchés de l’industrie manufacturière africaine, avec une place importante réservée à quelques branches, comme le montre le cas de neuf pays (tableau 3).
Répartition de la valeur ajoutée manufacturière dans cinq types d’industries et neuf pays en Afrique
| Types d’industries | Part relative moyenne pour les neuf pays | Caractéristiques | Branches concernées |
|---|---|---|---|
| Industries à contenu technologique, tournées vers le marché local | 27 % | Importance de la R&D Importation d’intrants (jusqu’à 50 %) mais assemblage local Concurrence basée sur l’innovation et la qualité | Pharmacie Équipements de transport et automobile Machines Applications électriques |
| Industries à modeste contenu technologique, tournées vers le marché régional | 38 % | Complexité et importance de la logistique Adaptation aux spécificités de la consommation (habitudes) Petite automatisation des processus | Boissons et aliments Ciment Petite métallurgie Caoutchouc et plastiques Édition et publication |
| Industries à forte intensité en ressources naturelles | 22 % | Apport en biens intermédiaires aux autres secteurs Intensif en énergie (7 à 15 %) Faible différenciation Importance du prix | Bois et mobilier Papier Métaux transformés Pétrole raffiné Cokéfaction |
| Industries hautement technologiques | 2 % | Concurrence sur la R&D À forte composante en importations (de 55 à 90 %) | Ordinateurs Semi-conducteurs Matériel médical Équipements optiques |
| Industries de biens échangeables intenses en travail | 11 % | Haute intensité de main-d’œuvre Concurrence par les prix Ouvertes à l’exportation | Textiles et cuir Mobilier Jouets Bijouterie et horlogerie |
Répartition de la valeur ajoutée manufacturière dans cinq types d’industries et neuf pays en Afrique
40Le potentiel de croissance des échanges régionaux est élevé. La mise en place de CVR répond à deux objectifs : 1) tirer parti des complémentarités entre pays et acteurs économiques de la région ; 2) exploiter la demande croissante de produits finis. Le premier est évident. L’exploitation des synergies peut facilement s’illustrer en termes géographiques, au vu par exemple de la complémentarité naturelle entre pays côtiers et pays enclavés, en particulier en produits alimentaires. Le second objectif est quant à lui lié au niveau et au rythme de croissance de la consommation urbaine. Elle augmente à un rythme soutenu. 60 % sont tirés par l’augmentation de la population et le reste par la demande de biens et services discrétionnaires et de première nécessité, surtout des classes urbaines en croissance exponentielle (McKinsey Global Institute, 2016b). L’intérêt de répondre aux besoins spécifiques des consommateurs régionaux est manifeste dans plusieurs secteurs, comme l’industrie pharmaceutique et cosmétique, le textile, les matériaux de construction et les services financiers. C’est assurément le secteur alimentaire qui offre le plus d’opportunités [14]. Les habitudes alimentaires évoluent avec les modes de vie urbains. Un changement majeur est la demande croissante de produits transformés, qui, par exemple, représentent 40 % de la consommation alimentaire des ménages de la région ouest-africaine, et pas seulement au sein des nouvelles classes moyennes (Allen, Heinrigs, 2016). Si une telle augmentation de la demande se traduit souvent par une consommation additionnelle de produits importés, des opportunités existent pour les producteurs locaux (jus conditionnés, biscuits, boulangerie et farine de maïs) et les habitudes culturelles demeurent à travers une préférence marquée pour des produits d’origine locale tels que les tubercules tropicaux (yam, manioc) ou les viandes et poissons locaux, qui sont de plus en plus localement transformés en produits préparés (attiéké, garri, poissons et viandes congelées, séchées ou fumées [15]).
41… mais dans un jeu complexe de contraintes. Les principaux obstacles sont relatifs soit à l’offre, soit à la politique commerciale. La taille des marchés dans les petits ensembles territoriaux n’a pas permis d’obtenir des économies d’échelle raisonnablement significatives. De plus, des structures économiques proches, aux activités parfois similaires, n’ont que peu de biens complémentaires à échanger. Prenons le cas de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC). Les États membres possèdent chacun leur industrie du bois (déroulage, scieries, contre-plaqués), leurs usines textiles à base de coton, quelques huileries de coton, d’arachide ou de palme, au moins une sucrerie de canne, des brasseries, une manufacture de cigarettes et très souvent une fabrique de chaussures. Des industries si peu complémentaires ne favorisent pas le développement d’échanges communautaires. Le commerce officiel intra-CEEAC ne concerne en réalité que trois groupes de produits : les produits énergétiques qui partent des raffineries de Limbé, Port-Gentil et Pointe-Noire vers l’intérieur, des denrées alimentaires (riz, viande) et quelques produits manufacturés (petits outillages et textiles). L’appartenance commune pour six membres de la CEEAC à la zone franc, c’est-à-dire à une monnaie unique, le franc CFA, supposée faciliter les échanges communautaires, n’a guère d’influence, puisque le taux d’intégration régionale, qui mesure la part du commerce entre les pays membres, demeure inférieur à 10 % (Jacquemot, 2017).
42Les entraves ne sont pas que structurelles. L’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), par exemple, connaît de nombreuses pratiques dites – avec une certaine pudeur – « anormales ». Il faut ainsi compter pas moins de trente jours de dédouanement des marchandises dans la région, alors qu’en Europe cette démarche administrative ne dépasse pas dix jours [16]. Dans cette situation, si des améliorations de l’infrastructure peuvent contribuer à réduire le temps de trajet et les coûts d’exploitation des véhicules, elles ne suffisent pas [17]. D’autres mesures s’imposent pour réduire les délais opérationnels et bureaucratiques, lever les barrages routiers et alléger les distorsions introduites par des réglementations archaïques.
43Les « corridors » comme solutions. La croissance économique engagée en Afrique au début des années 2000 n’a pas été suffisamment bien gérée pour résorber le retard en matière d’infrastructures. Le transport de marchandises entre Douala et N’Djamena coûte six fois plus cher qu’entre Shanghai et Douala et demande trois fois plus de temps (Courade, 2014).
44La politique des « corridors » est-elle une option ouverte pour renforcer l’intégration ? Lorsqu’un couloir régional de transport devient opérationnel, ses infrastructures routières, ferroviaires et portuaires déclenchent des effets d’entraînement qui peuvent servir de catalyseur à un processus général de développement à l’échelle régionale. Le Programme for Infrastructure Development in Africa (PIDA), financé par la Banque africaine de développement, est de cette nature. Outre l’aménagement des ports maritimes et fluviaux et les plateformes aériennes, la remise en état des routes et des voies ferrées – une spécialité chinoise – permet de réduire considérablement les délais et les coûts de transaction et de faciliter la pénétration des produits dans les territoires jusque-là enclavés.
45Plusieurs projets vont dans ce sens : entre 2006 et 2012, le corridor entre Mombasa (Kenya) et Kampala (Ouganda) a considérablement réduit les temps de transport (Tama Lisinge, Soteri, 2014). Après les améliorations apportées aux infrastructures routières et ferroviaires dans le couloir reliant la Centrafrique, le Cameroun et le Tchad, les coûts de transport ont diminué significativement. Le « corridor central », comprenant un système de transport dit « multimodal » (associant route, rail et port), part du port de Dar es-Salam et relie la Tanzanie à la République démocratique du Congo, ainsi qu’au Burundi, au Rwanda et à l’Ouganda, trois pays dépourvus de littoral, grâce à des services de transport intégrés. On pense aussi au corridor Pointe-Noire, chemin de fer et route jusqu’à Brazzaville, puis route jusqu’au nord vers la Centrafrique et le Cameroun, récemment mis en place.
46Les voies régionales ne sont plus seulement vouées à l’acheminement des marchandises et des services, mais elles sont aussi supposées servir à stimuler le développement économique des zones avoisinantes, par la création d’infrastructures industrielles et sociales aux côtés des infrastructures de transport. La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) a été la première à reprendre à son compte le concept sud-africain de Spatial Development Initiative (SDI) [18] en adoptant un programme prévoyant la consolidation du corridor terrestre Trans-Kalahari entre Walvis Bay (Namibie) et Pretoria, avec une prolongation vers Maputo, reliant ainsi la côte atlantique et celle de l’océan Indien. Le corridor est maintenant connecté à des destinations internationales par des liaisons maritimes directes. Un autre corridor prend forme, le Walvis Bay-Ndola-Lubumbashi, reliant la Namibie et le sud de la République démocratique du Congo via la Zambie.
47Ce concept de « corridor de développement » connaît un certain engouement. On peut aussi citer les couloirs qui sont tracés de la côte vers l’intérieur des terres dans les parties centrales, orientales et australe occidentale du continent (corridor multimodal Beira-Nacala, corridor côtier Abidjan-Lagos…). Cependant, pour l’instant, peu de ces SDI transfrontalières ont abouti à des progrès suffisamment significatifs. Cela tient en partie à ce que l’établissement de liens entre la planification des infrastructures et les activités voisines n’a pas partout rencontré des politiques adéquates et inscrites dans le temps long du développement.
Vers une Afrique interconnectée. Réseaux transcontinentaux et corridors de développement
Vers une Afrique interconnectée. Réseaux transcontinentaux et corridors de développement
Si beaucoup reste à faire en matière d’infrastructures de transport, la croissance et l’amélioration des « corridors » transafricains sont indéniables. D’abord construits comme des dispositifs logistiques (corridors de transport), ils sont désormais envisagés comme des projets structurants à l’échelle régionale (corridors de développement). L’accent reste toutefois souvent davantage porté sur l’objectif de fluidification des échanges (volumes transportés, facilitations douanières et administratives, qualité des infrastructures) plutôt que sur les effets d’entraînement et les capacités à innerver les territoires traversés.Encadré 2 – L’hypothèse du « contournement par les services » ?
Conclusion
48Pour terminer, laissons parler les prévisionnistes. Le continent africain pourrait doubler sa production manufacturière en dix ans pour la porter en valeur à mille milliards de dollars, stimulant la productivité globale et créant de la sorte entre six et quatorze millions d’emplois stables. Ce développement supposerait une croissance générale de l’ordre de 6 % par an. Les trois quarts de cette croissance seraient tirés par la demande africaine et la substitution aux importations de biens manufacturés, mieux que dans les autres économies émergentes (McKinsey, 2016).
49Comment ne pas céder à cet enthousiasme communicatif ? L’industrialisation tardive de l’Afrique ouvrirait des possibilités de « raccourcis » vers des formes plus efficaces et décarbonées d’industrialisation qui s’appuieraient sur des synergies entre la voie de la croissance inclusive et celle de la croissance écologiquement soutenable (CEA, 2016 ; BAD, 2018). Dans le même temps, le débat sur la « transformation structurelle » du continent s’ouvrant à de nouvelles thématiques sociétales (travail décent, économie sociale, climat, environnement, etc.) et à de nouveaux instruments (études d’impact, certifications, notations) s’en trouverait ipso facto redynamisé. Tel est bien l’objectif tant de la recherche que des politiques à mettre en œuvre.
50Un avenir prometteur donc. Il n’en demeure pas moins que les obstacles qui entravent, encore et probablement pour un certain temps, le cheminement vers une industrialisation durable et inclusive sont nombreux. Étant donné l’envergure des conditions à réunir et l’ampleur des tâches à accomplir, notamment pour construire des territoires économiquement et socialement viables, la question demeure : comment les économies africaines peuvent-elles combler le fossé entre projet et réalité ? Pour que l’émergence promise advienne enfin, la stratégie à mettre en œuvre devra se déployer dans la durée par des réformes successives, afin que l’ouverture progressive du système social soit soutenue à chaque étape par des modèles institutionnels profondément renouvelés. Pratiquement, cette ouverture devra se décliner dans les capacités données aux acteurs pour créer des entreprises, accéder au crédit, disposer de droits sécurisés, par l’élargissement de l’horizon pour l’innovation et la prise de risque, enfin par une démocratie réelle, impliquant la redevabilité des entreprises comme des gouvernements.
Bibliographie
- Allen, T., Heinrigs, P. (2016), “Emerging Opportunities in the West African Food Economy”, West African Paper, n° 1, Paris, secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, OCDE.
- Ansu, Y., McMillan, M., Page, J., Te Velde, D.W. (2016), “Promoting Manufacturing in Africa”, Supporting Economic Transformation Programme, Londres, Accra, ODI et ACET.
- Azizi, J., Giraud, P.-N., Ollivier, T., Tamokoué Kamga, P.-H. (2016), Richesses de la nature et pauvreté des nations. Essai sur la malédiction de la rente minière et pétrolière en Afrique, Paris, Presses des Mines, MinesParisTech.
- BAD, OCDE, PNUD (2014), Perspectives économiques de l’Afrique 2014. Les chaînes de valeur mondiales et l’industrialisation de l’Afrique, Paris, Éditions de l’OCDE.
- BAD, OCDE, PNUD (2018), Perspectives économiques en Afrique 2017. Entrepreneuriat et industrialisation, Paris, Éditions de l’OCDE.
- Bair, J. (2010), « Les cadres d’analyse des chaînes globales. Généalogie et discussion », Revue française de gestion, n° 201, p. 103-119.
- Balchin, N., Gelb, S., Kennan, J., Martin, H., Te Velde, D.W., Williams, C. (2016), “Developing Export-Based Manufacturing in Sub-Saharan Africa Report”, Supporting Economic Transformation Programme, Londres, ODI.
- Banque africaine de développement (2018), Perspectives économiques en Afrique.
- Böhme, M., Thiele, R. (2012), “Is the Informal Sector Constrained from the Demand Side? Evidence for Six West African Capitals”, World Development, vol. XL, n° 7, p. 1369-1381.
- Bricas, N., Tchamda, C., Mouton, F. (2016) « L’Afrique à la conquête de son marché alimentaire intérieur. Enseignements de dix ans d’enquêtes auprès des ménages d’Afrique de l’Ouest, du Cameroun et du Tchad », Paris, AFD, collection « Études de l’AFD », n° 12.
- Brynjolfsson, E., Mitchell, T., Rock, D. (2018), “What Can Machines Learn, and What Does It Mean for Occupations and the Economy?”, AEA Papers and Proceedings, n° 108, p. 43-47.
- Buchalet, J. (1952), L’industrialisation et ses problèmes en Afrique occidentale française, Le Globe : revue genevoise de géographie.
- Cadot, O., De Melo, J., Plane, P., Wagner, L., Tesfaye Woldemichael, M. (2016), « Industrialisation et transformation structurelle : l’Afrique subsaharienne peut-elle se développer sans usines ? », Revue d’économie du développement, n° 10, vol. XXIV.
- Cantens, T., Raballand, G. (2017), “Cross-Border Trade, Insecurity and the Role of Customs. Some Lessons from Six Field Studies in (Post-) Conflict Regions”, ICTD Working Paper, n° 67, Brighton, IDS.
- Chang, H.-J. (2015), Smart Industrial Policy for Africa in the 21st Century, Addis Abeba, UNECA.
- CNUCED (2013), Rapport sur l’investissement dans le monde 2013. Les chaînes de valeur mondiales : l’investissement et le commerce au service du développement, Genève.
- Commission économique pour l’Afrique, Commission de l’Union africaine (2013), Rapport économique sur l’Afrique 2013. Tirer le plus grand profit des produits de base africains : l’industrialisation au service de la croissance, de l’emploi et de la transformation économique, Addis-Abeba.
- Commission économique pour l’Afrique (2017), L’industrialisation et l’urbanisation au service du développement de l’Afrique, New York, Nations unies.
- Courade, G. (2014), Les Afriques au défi du xxie siècle, Paris, Belin, p. 256.
- De Vries, G., Timmer, M., De Vries, K. (2015), “Structural Transformation in Africa. Static Gains, Dynamic Losses”, The Journal of Development Studies, vol. LI, n° 6, p. 674-688.
- Dihal, N.C., Grover, A. (2016), The Unexplored Potential of Trade in Services in Africa. From Hair Stylists and Teachers to Accountants and Doctors, Washington DC, The World Bank Group.
- Enache, M., Ghani, E., O’Connell, S. (2016), “Structural Transformation in Africa. A Historical View”, Policy Research Working Paper, n° 7743, Washington DC, World Bank.
- Estevadeordal, A. et al. (2013), Global Value Chains and Rules of Origin, E15 Initiative, Geneva, International Centre for Trade and Sustainable Development (ICTSD) and World Economic Forum.
- Fonds monétaire international (2018), Perspectives économiques régionales. Afrique subsaharienne, les flux de capitaux et l’avenir de l’emploi, Études économiques et financières, octobre.
- Frey, C.B., Osborne, M. (2017), “The Future of Employment. How Susceptible are Jobs to Computerisation?”, Technological Forecasting and Social Change, n° 114C, p. 254-280.
- Frey, C.B., Osborne, M.A., Holmes, C. (2016), “Technology at Work v2.0. The Future Is Not What It Used to Be, Citi GPS. Global Perspectives and Solutions”, Oxford, Citi GPS.
- Gereffi, G. (1995), “Global Production Systems and Third World Development”, Global Change, Regional Response. The New International Context of Development, New York, Cambridge University Press.
- Ghani, G., O’Connel, S.D. (2016), « Les services peuvent-ils devenir un escalator de croissance pour les pays à faible revenu ? », Revue d’économie du développement, vol. XXIV.
- Hallward-Driemeier, M., Gaurav, N. (2017), Trouble in the Making? The Future of Manufacturing-Led Development, Overview Booklet, Washington DC, World Bank.
- Jacquemot, P. (2012), « Les “classes moyennes” changent-elles la donne en Afrique ? Réalités, enjeux et perspectives », Afrique contemporaine, n° 244, p. 17-31.
- Jacquemot, P. (2016), L’Afrique des possibles. Les défis de l’émergence, Paris, Karthala.
- Jacquemot, P. (2017), « Le procès de la zone franc. Arguments, contre-arguments et voies d’évolution », Mondes en développement, vol. XLV, n° 180.
- Jacquemot, P. (2018), « L’Afrique doit jouer la carte de la régionalisation », L’Économie politique, n° 77, janvier.
- Jaidi, L., Martin, Y. (2018), Le partenariat Afrique-Europe en quête de sens, OCP Policy Center.
- Maldonado, C., Gaufryau, B. (2001), L’économie informelle en Afrique francophone : structure, dynamiques et politiques, Genève, International Labour Organization.
- McKinsey Global Institute (2016a), Lions on the Move II. Realizing the Potential of African Economies, McKinsey & Company.
- McKinsey Global Institute (2016b), Urban World. The Global Consumers to Watch, McKinsey & Company.
- McMillan, M., Page, J., Booth, D., Te Velde, D. (2017), Supporting Economic Transformation. An approach Paper, Overseas Development Institute.
- McMillan, M., Rodrik, D., Verduzco-Gallo, I. (2014), “Globalization, Structural Change and Productivity Growth, with an Update on Africa”, World Development, n° 63 C.
- Newman, C. et al. (2016), Made in Africa. Learning to Compete in Industry, Washington DC, Brookings Institution Press.
- Nguyen, H.-T.-M., Véganzonès-Varoudakis, M.-A. (2017), “Investment Climate, Outward Orientation and Manufacturing Firm Productivity. New Empirical Evidence”, Études et Documents, n° 17, CERDI.
- Nialé, K., Cissé, B., Diagne, I., Grégoire, L.-J. (2017), Afrique émergente : enjeux et potentialités, Brinon-sur-Sauldre, Grandvaux.
- OECD (2014), “Developing Countries’ Participation in Global Value Chains. Implications for Trade and Trade-Related Policies”, Draft Report, TAD/TC/WP 12/REV1, Paris, OCDE.
- Rodrik, D. (2015), “Premature Deindustrialization”, NBER Working Paper, n° 20935.
- Rodrik, D. (2016), “An African Growth Miracle?”, Journal of African Economies, décembre.
- SADC/OECD (2017), FDI-SME Linkages in Regional and Global Value Chains and the Development Dimension in SADC, Communauté de développement de l’Afrique australe, décembre.
- Talahite, F. (2012), « La rente et l’État rentier recouvrent-ils toute la réalité de l’Algérie d’aujourd’hui ? », Revue Tiers-Monde, n° 210, p. 143-160.
- Tama Lisinge, R., Soteri, G. (2014), Improving the Efficiency of Transit Transport Corridors. Explaining Delays and High Transport Costs in Africa, Commission économique pour l’Afrique.
- Tschirley, D., Reardon, T., Dolislager, M., Snyder, J. (2014), “The Rise of a Middle Class in East and Southern Africa. Implications for Food System Transformation”, Working Paper, n° 2014/119, Helsinki, UNU/WIDE.
- UNIDO (2016), Industrialization in Africa and Least Developed Countries. Boosting Growth, Creating Jobs, Promoting Inclusiveness and Sustainability, New York, Organisation des Nations unies pour le développement industriel.
- World Economic Forum, World Bank, African Development Bank (2016), The Africa Competitiveness Report 2015, Genève, World Economic Forum.
Mots-clés éditeurs : Afrique, chaînes de valeur, corridor de développement, emploi, industrialisation, industrie, régionalisation, services
Date de mise en ligne : 18/02/2019
https://doi.org/10.3917/afco.266.0029