Marie-Soleil Frère. Élections et médias en Afrique centrale. Voie des urnes, voix de la paix ?
- Par Étienne Damome
Pages 140 à 143
Citer cet article
- DAMOME, Étienne,
- Damome, Étienne.
- Damome, É.
https://doi.org/10.3917/afco.235.0140
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https://doi.org/10.3917/afco.235.0140
1 L’ouvrage de Marie-Soleil Frère est un maillon de plus dans une préoccupation d’ensemble de l’auteur. Elle consacre en effet ses recherches à la place et au rôle des médias dans les évolutions politiques en Afrique francophone?: Presse et démocratie en Afrique francophone [2] analyse le rôle qu’ont joué les médias dans les processus de transitions vers la démocratie au début des années 1990?; Médias et Conflits [3] étudie leurs attitudes dans les conflits armés qui ont surgi dans certains pays de l’Afrique centrale, interrompant ce processus?; Élections et médias en Afrique centrale [4], qui est l’objet de notre recension, rentre non seulement dans ce cadre global de questionnement de la place des médias dans les changements sociopolitiques mais il est aussi en connexion directe avec le thème «?médias en situation de conflit?». Il porte effectivement, d’une part, sur le rôle des médias dans les processus électoraux de six des neuf pays couverts par la précédente étude (Burundi, République centrafricaine, République du Congo, République démocratique du Congo, Rwanda et Tchad), et entend, d’autre part, évaluer le rôle des médias dans le déroulement des scrutins qui ont été organisés pour marquer l’aboutissement d’un processus de paix engagé à la fin des conflits. Cet ouvrage est, comme les deux autres, l’illustration du constat que, dans un contexte où la parole a conservé toute sa puissance symbolique, les mots et les discours que véhicule l’information ont des effets positifs ou négatifs?; ils peuvent être vecteurs de conflit ou de paix et leur instrumentalisation peut être nuisible au bon fonctionnement des institutions.
2 L’ouvrage s’organise autour d’une idée fondamentale?: l’organisation des premiers scrutins pluriels après un conflit dans un pays est un enjeu de taille parce qu’elle constitue toujours un moment extrêmement tendu et stratégique auquel les médias peuvent contribuer positivement ou négativement. Sollicités plus que d’habitude, souvent par des vents contraires, comment font-ils pour exercer les missions qui leur sont traditionnellement dévolues?? Quelles sont les difficultés particulières auxquelles ils sont confrontés?? Ce livre est tout entier la réponse à ces questions. Il nous fait suivre le rôle des médias dans les différentes phases du processus électoral, de la période préparatoire à la proclamation des résultats définitifs en passant par les semaines de campagne et le jour du scrutin.
3 Un portrait multidimensionnel du secteur médiatique en Afrique. Malgré sa longueur (une introduction et une conclusion de vingt-six pages chacune et six chapitres longs d’une soixantaine de pages chacun), ce livre se lit très rapidement. Chaque chapitre forme un tout isolable en soi. Mais aucun n’est en lui-même suffisant puisqu’il n’est qu’une unité logique dans la démarche. Tous les chapitres sont conçus de façon identique. Ils débutent par une introduction qui rappelle les missions assignées aux médias dans l’étape du processus concernée et l’intervention publique éventuelle censée modifier ces missions. Viennent ensuite la description du contexte sociopolitique et la place des médias lors de cette étape. Le premier chapitre établit un tableau synoptique du contexte sociopolitique et médiatique des différents pays du corpus. N’hésitant pas à recourir au passé pour mieux montrer les mutations ou les permanences contemporaines, l’auteur prépare le lecteur à mieux entrevoir les différents enjeux de la situation présente. Les autres chapitres sont plutôt organisés en rubriques thématiques et analytiques, abordant chaque aspect de façon transversale. L’auteur privilégie de ce point de vue les similarités sur les particularités mais réussit à la fois à maintenir l’équilibre entre les deux.
4 Ce livre est le fruit d’un travail de recherche d’envergure qui a couvert plusieurs années, exigé des séjours plus ou moins longs sur le terrain et conduit l’auteur à une connaissance fine et experte de la situation de chacun des six pays de l’étude. Il fourmille d’informations de première main. L’analyse elle-même est titanesque. Aucun aspect de cette réalité multiforme et pluridimensionnelle n’est laissé dans l’ombre. L’auteur mène de front la description du fonctionnement, la présentation des rapports sociaux qui se nouent autour du métier de journaliste ainsi que les enjeux induits. L’ouvrage dresse un portrait de l’ensemble du secteur médiatique en Afrique centrale à travers la description des pressions politiques, de la multiplication des tentatives de manipulation, des atteintes à la liberté de la presse, de la faiblesse des instances de régulation et des dérapages des discours politiques… mais aussi des problèmes matériels et techniques, des contraintes contextuelles, et encore de la solidarité professionnelle, du courage des journalistes et de leur inventivité dans une région fortement déstabilisée. Bien plus, le livre montre combien ces parcours particuliers ramènent à des questions fondamentales sur le rôle crucial, incontournable, et pourtant fragile, des médias dans un système démocratique.
5 Une analyse sociopolitique des médias. Analysant les missions ou fonctions sociopolitiques des médias, ce livre de Marie-Soleil Frère, et plus généralement ses œuvres, se situe pleinement dans la dimension sociopolitique de l’étude des médias. En cela, il rentre dans le cadre d’une logique privilégiée par les chercheurs contemporains dans leurs analyses des médias africains. Ils font le choix d’une réappropriation des préoccupations fonctionnalistes et des uses and gratifications de l’étude des médias tout en évitant la forme la plus primaire et la plus caricaturale du fonctionnalisme qui a été élaborée aux États-Unis en 1947. Partant du postulat selon lequel les médias ont une responsabilité sociale de fait, les chercheurs se préoccupent d’évaluer leur action sociale. Ils étudient les médias comme «?outils de développement?», leur contribution aux «?réformes politiques?», leur rôle dans le «?renforcement des droits civiques et dans l’organisation de la société civile?», leur rôle de «?médiateur dans les conflits?» et de «?bâtisseur de paix?», de démocratie et de citoyenneté.
6 L’ouvrage de Marie-Soleil Frère concerne la place à occuper et le rôle à jouer par les médias dans des élections qu’on voudrait libres, transparentes, impartiales, démocratiques. Il constitue de façon indubitable l’un des travaux de sociopolitique sur les médias africains les mieux réussis. Il réalise une synthèse remarquable des fonctions sociales des médias africains y compris celles qui résultent des réappropriations locales du journalisme et des détournements dont ce métier est victime. Même ce qui pourrait sembler au prime abord comme des écarts et des dysfonctionnements prend sens et acquiert une logique lorsqu’il est judicieusement resitué dans cet univers qui concerne pleinement les journalistes mais en même temps les dépasse.
7 Inventoriées et répertoriées sous forme d’idéal-types dans l’introduction générale, les différentes fonctions sont déclinées, y compris dans leurs variations circonstanciées. Les différents chapitres cherchent ensuite à voir si ces fonctions sont bien ou mal appliquées et si les rôles sont bien ou mal joués en fonction des enjeux, du contexte, de l’organisation des journalistes, des moyens dont ils disposent ou pas, de leur niveau de professionnalisme et de formation, de l’action des politiques et des groupes de pression, des attentes des institutions internationales impliquées dans le processus. Au terme des six parcours successifs, la conclusion synthétise pour le lecteur, sous forme de tableau, l’ensemble des principaux obstacles qui entravent le travail des journalistes. Mettant en parallèle les rôles que les journalistes sont censés jouer durant les échéances électorales et les obstacles spécifiques à chacune de ces missions, ce tableau récapitulatif fait apparaître sous un nouveau jour tous les enjeux qui traversent ces échéances cruciales et que l’analyse a révélés tout au long du parcours.
8 Document de référence pour les journalistes africains. Ce livre fonctionne par ailleurs comme un document de référence, une sorte de vade-mecum pour les nombreuses institutions qui travaillent à améliorer le professionnalisme chez les journalistes africains en temps normal comme en temps de crise. Il fonctionne aussi comme un manuel à l’usage des journalistes eux-mêmes en ce qu’il leur donne des références précises sur les règles et les conduites à tenir dans les différentes situations où ils peuvent se trouver. Le contenu de la conclusion de l’ouvrage est, de ce point de vue, très illustratif. Dans les deux sens, l’ouvrage rejoint donc en partie une longue littérature produite par les ONG qui travaillent avec les médias africains et, de ce fait, contribuent aussi à écrire sur eux. Ces écrits constituent à la fois une théorisation de l’action des journalistes comme des guides de leur action, des outils pédagogiques.
9 Il est vrai que les instituions impliquées dans le secteur des médias voudraient contribuer, d’une part, à installer un vrai professionnalisme au sein d’une profession qui manque cruellement encore de formation. Une grande part de leur action auprès du monde des journalistes consiste précisément à assurer ou à financer la formation. Ces institutions veulent, d’autre part, faire utiliser les médias comme des outils pour induire le changement de comportements au sein de la société. Elles voudraient les voir jouer un rôle dans le processus de modernisation de leur communauté.
10 Les livres produits par ces institutions visent donc tout d’abord à décrire cette action pour en révéler les mécanismes et les fonctionnements. Ils se préoccupent ensuite d’évaluer cette mission assignée dans la lutte contre le Sida, la pauvreté, le conflit, leur contribution au développement, à l’éducation, l’alphabétisation, la santé, la démocratie, aux élections. En cela, cette littérature, désormais abondante, rejoint d’une certaine façon l’analyse de la dimension sociopolitique des médias ou en constitue un support. Il faut leur en rendre hommage. Bien souvent, ils contribuent à combler le vide dans plusieurs domaines que la recherche fondamentale n’a pas encore pu couvrir. En les abordant, ils balisent le chemin pour des analyses moins contingentes. Ils peuvent constituer pour le chercheur des sources de découverte d’une problématique spécifique. On peut donc s’en inspirer, d’autant plus que ce sont souvent des chercheurs confirmés qu’ils mettent à contribution aussi bien pour la théorisation de leur pratique que pour l’élaboration de ces documents. De plus, même si on peut avoir le sentiment d’une certaine extraversion des analyses, eu égard au modèle sociohistorique de référence, on ne saurait vraiment leur reprocher de publier des analyses inattentives au contexte, aux enjeux sociopolitiques et culturels et au cadre d’exercice quotidien des médias. En la matière, le livre de Marie-Soleil Frère constituera également une référence.
11 Le livre frappe par la profondeur de ses analyses, la pertinence de ses vues et la connaissance experte du sujet qu’il aborde. Puissent tous les lecteurs y puiser les sources de leur découverte de l’Afrique centrale et des enjeux intra- et internationaux qui agitent cette zone d’Afrique. Puisse cet ouvrage servir aussi de modèle d’analyse des médias aux chercheurs ayant les mêmes préoccupations, et inspirer des travaux analogues.