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Article de revue

How dare you ? La jeunesse en mode survie

Pages 15 à 30

Citer cet article


  • Robin, M.
(2021). How dare you ? La jeunesse en mode survie. Adolescence, T.39 n° 1(1), 15-30. https://doi.org/10.3917/ado.107.0015.

  • Robin, Marion.
« How dare you ? La jeunesse en mode survie ». Adolescence, 2021/1 T.39 n° 1, 2021. p.15-30. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-adolescence-2021-1-page-15?lang=fr.

  • ROBIN, Marion,
2021. How dare you ? La jeunesse en mode survie. Adolescence, 2021/1 T.39 n° 1, p.15-30. DOI : 10.3917/ado.107.0015. URL : https://shs.cairn.info/revue-adolescence-2021-1-page-15?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ado.107.0015


Notes

  • [1]
    « Comment osez-vous ? », Discours au sommet des Nations Unies sur l’urgence climatique, New York, 23 Septembre 2019.
  • [2]
    Stiegler B. (2020). Qu’appelle-t-on panser ? 2. La leçon de Greta Thunberg. Paris : Les liens qui libèrent.
  • [3]
    Foucault M. (1969). L’archéologie du savoir. Paris : Gallimard.
  • [4]
    Les réactions hostiles vont de propos disqualifiants à des appels au meurtre (par le président des amis du palais de Tokyo par exemple).
  • [5]
    « Je ne pensais pas voir un jour un homme riche, blanc, respectable, ingénieur des ponts et chaussée, directeur de banque et président des amis d’un grand musée d’art contemporain parisien, appeler à abattre une enfant de 16 ans » (V. Duval, https://blogs.mediapart.fr/veronique-duval/blog/300919/chronique-dune-catastrophe-annoncee-greta-thunberg-le-monde-et-nous).
  • [6]
    Robin, 2019, p. 22.
  • [7]
    Le cercle des poètes disparus, film américain de Peter Weir, 1989.
  • [8]
    Servigne P., Chapelle G. (2017). L’entraide, l’autre loi de la jungle. Paris : Les Liens qui Libèrent.

1

Camélia est une jeune fille de seize ans. En 2020, elle a été hospitalisée un mois en unité de crise psychiatrique pour une crise suicidaire. Elle vit avec ses parents et une sœur jumelle avec qui la relation est source de grandes tensions. Camélia est scolarisée en 1ère et voudrait devenir avocate. Elle est très tonique. Lors de ses soins, elle rechigne à s’appuyer sur les soignants pour avancer, voire à les rencontrer. Elle ne voit pas l’intérêt de parler d’elle, elle qui fait toujours passer les autres avant. Pendant les derniers mois, elle a aidé à plusieurs reprises des camarades de classe et leur en a voulu ensuite de ne lui exprimer aucune gratitude en retour. Elle ne voit pas non plus l’intérêt de se poser lors des temps d’ateliers (elle s’y sent inutile), se débarrasse des propositions en les exécutant rapidement et de façon désengagée. Elle critique le dispositif de soins, son cadre et pense après dix jours qu’il ne l’aide vraiment pas. Au retour de sa permission de week-end, elle revient avec ses livres scolaires pour reprendre son travail, alors qu’il lui avait été conseillé de laisser pour l’instant de côté cette trop grande source de pression pour elle. Elle demande ensuite une permission pour rencontrer « son associé ». Les soignants sont interloqués par ce discours de chef d’entreprise. Camélia explique alors qu’elle est actuellement en train de créer une application pour lutter contre le gaspillage alimentaire dans sa ville (école et institutions). Elle a déjà rencontré des avocats pour finaliser ce projet bien engagé. Camélia voudrait sortir rapidement de l’hôpital pour reprendre ses cours, mais à l’approche de l’entretien familial où la décision de sortie va être soulevée, elle montre une nette recrudescence d’idées noires.

2La situation clinique de Camélia met en lumière cet engagement citoyen de plus en plus évident chez les jeunes sur cette dernière décennie, et participe à rendre visible la transformation du visage social de l’adolescence. Elle questionne la place du militantisme combatif des jeunes, dont on pourrait supposer qu’il protège la santé psychique. Qu’en est-il des besoins exprimés et défendus à travers ces mobilisations ? Comment viennent s’articuler besoins individuels et besoins collectifs à cet endroit ? Ce nouveau visage de la jeunesse interroge les adultes sur les réponses à donner à ces changements, en fonction des enjeux intergénérationnels complexes qui les sous-tendent.

Les différents masques de la jeunesse

3Si les modifications physiologiques pubertaires sont censées être relativement intemporelles (quoi qu’aujourd’hui soumises aux effets des perturbateurs endocriniens), les masques que prend la transformation adolescente selon les époques sont, eux, tout à fait variables. Entre les « enfants morts pour la France », qui avaient entre seize et vingt-cinq ans, les jeunes contestataires de Mai 68 et les adolescents en souffrance psychique au tournant du siècle, cette tranche d’âge a connu pour ce seul dernier siècle, des dénominations très différentes. Les pulsions adolescentes sont tantôt mises au service de la vie ou de la mort, par les jeunes eux-mêmes ou par les adultes. Elles se traduisent par des choix d’objets, des investissements que leur proposent leur époque pour s’exprimer, et au passage se confronter, s’agripper et s’arracher.

4Après avoir suscité un certain nombre de débats sur la réalité de ce phénomène en cours depuis 2010, cela ne fait plus de doute en 2020 : une partie importante des adolescents identifiés « canapé-selfie » s’est levée pour passer à l’action. Leur génération a aussitôt été requalifiée de jeunesse, rejoignant ainsi par sa dénomination celle de 68, qui, vent debout et pavé à la main, contestait l’ancien monde, ses institutions liberticides et son autorité patriarcale. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, les baby-boomers arrivent à la majorité, vingt et un ans à l’époque, et revendiquent le pouvoir. Le terme commun de jeunesse semble donc rapprocher deux générations qui partagent une caractéristique : la mobilisation dans l’action. Entre temps, l’adolescence occidentale avait conservé certaines valeurs de 68 (refus de l’autorité patriarcale, esprit de libération) et des identifications fidèles, comme celle portée au « Che » ; fidèles, mais empruntées. Ces adolescents ont été pris dans une ambivalence vis-à-vis de la génération qui les précédait, tout aussi attirante qu’écrasante. Les générations anonymes – X (nés entre 1965 et 1980) et Y (nés entre 1980 et 1999) – n’ont pas fait leur révolution. Ils sont restés adolescents comme par procuration, mais adolescents éternels, au point d’être dénommés adulescents par certains, borderlines par d’autres. Coincés entre un passé idéalisé et un avenir incertain (au plein emploi succédait le chômage, à la sexualité débridée le VIH, à l’amour libéré la réalité du divorce), cette adolescence no future s’est distinguée de la précédente par sa passivation. Son désœuvrement, son vide, ses crises suicidaires ont illustré la postmodernité puis l’ont conduite vers une médicalisation de ses troubles autour des années 2000. « On va pas sauver la planète » : la formule caractérisait cette impuissance rapidement acquise et déjà rationnalisée. Ou bien, à l’image du club des 27 (Janis, Jim et Jimmy, rejoints plus tard par Amy), certains jeunes refusaient ce monde qui ne pouvait pas les sauver et qu’ils ne pourraient pas sauver.

5La génération Z, née à partir de 2000, montre que cette passivation est révolue, en tout cas retournée en son contraire. Brutalement, en 2018, une mobilisation apparaît chez les jeunes, très jeunes. Greta Thunberg, âgée de quinze ans, démarre une grève scolaire et devient rapidement l’icône d’une génération engagée pour le climat. Les centaines de milliers de jeunes qui s’engagent derrière elle rendent brutalement visibles les actions qui se mettaient en place depuis quelques années, notamment autour d’événements à thème écologique comme la COY11 (Conference Of Youth), qui rassemblait des milliers de jeunes du monde entier en marge de la COP21 (Robin, 2017). Ces jeunes, derrière Greta, engagent leur temps scolaire en faisant de l’avenir planétaire collectif une priorité sur leur avenir individuel. Et pour cause, une menace extrême d’écocide planant, dont la révélation s’est faite tout au long de cette deuxième décennie du XXIème siècle, a amené ces jeunes à se mobiliser pour la défense du vivant. La recherche d’un métier et la construction d’un projet individuel ne font dorénavant plus sens de la même façon. Comment penser un projet durable dans un monde qui se révèle éphémère ? Si cette question fait écho avec la nécessaire vocation de la fin de l’adolescence – construire sur le long terme à partir d’une transition éphémère – elle n’en reste pas moins un défi actuellement extrême à relever.

Les descendants qui prennent l’ascendant

6C’est d’ailleurs sur un ton extrême, grave, direct et massif que Greta Thunberg s’est adressée aux chefs d’état : « How dare you ? » [1]. Avec la lucidité de l’adolescent qui découvre la réalité du monde adulte, elle révèle et nomme avec aplomb l’ampleur de la catastrophe. Elle fait littéralement tomber le masque, au sens étymologique d’apocalypsis – ἀπο-κάλυψις : retrait du voile qui cachait. Elle renvoie les puissants aux conséquences de leurs actes, à leurs failles et à leur destructivité, comme des adultes feraient la morale à des adolescents au lendemain d’une soirée qui a mal tourné. Prenant ainsi l’ascendant sur ceux qui prétendent être ses ascendants, mais qui ont perdu toute légitimité en fautant, Greta Thunberg exerce la fonction de parrésiaste (Stiegler, 2020) [2] : avec le tragique d’Antigone, c’est une jeune fille qui incarne la parole de la dernière génération se retournant contre les précédentes qui ont fait la grave erreur de ne pas avoir pris soin d’un ordre. La nièce de Créon, la fille d’Œdipe et de Jocaste (qui est à la fois sa mère et sa grand-mère), expose la société à l’épreuve de la vérité, que les Grecs appelaient la parrêsia. Et comme tout parrèsiaste, sa parole est largement invalidée sur la base d’une disqualification de la personne (et non de son propos), jugée folle et rejetée par le groupe, précisément parce qu’elle discerne et dénonce le champ du crime et de la folie, c’est-à-dire de l’hybris (Foucault, 1969) [3]. La parole de Greta pousse les adultes à l’action lucide ou à se replier dans le déni. Dans le premier cas, elle est perçue comme une protectrice de l’humanité, dans le second, comme une menace (la violence meurtrière des propos à son encontre en témoigne). Et Greta est tour à tour protégée ou violentée par les adultes, y compris en position de pouvoir [4]. En tout cas, la position de Greta révèle que ce qui fait violence, c’est autant l’état de la planète qui est source d’angoisse, que l’insuffisance adulte (en tant qu’adultes et en tant que contenant de la jeunesse) à prendre les mesures adéquates aux besoins de l’environnement. Ne se sentant pas rassurés par les décisions des adultes et surtout des dirigeants, ils se sentent contraints d’agir et leur en veulent.

7À la demande faite aux adultes par la génération Z de se saisir de la réalité sans refoulement, certains adultes isolent Greta des centaines de milliers de jeunes mobilisés dans l’action, pour la disqualifier sur la forme sans lui répondre sur le fond. S’agit-il surtout des hommes blancs et puissants, comme certains l’identifient [5] ? En tout cas, c’est du même coup un fossé générationnel qui se creuse, et les jeunes ont identifié alors parmi leurs ascendants ceux qu’ils dénomment les OK Boomers, comme une façon de dire : «Y’a plus moyen d’être OK avec vous les baby-boomers. » Cette formule virale sur les réseaux sociaux depuis fin 2019, désigne certains baby-boomers qui n’écoutent pas plus les arguments des jeunes qu’ils ne les défendent, eux qui ont connu l’âge d’or économique, une vie matérielle confortable et puisé dans les ressources planétaires de façon illimitée. À l’image d’une jeune députée néo-zélandaise – Chlöe Swarbrick, vingt-cinq ans, qui a lancé un OK Boomer en plein parlement à un aîné qui l’interrompait en plein discours sur le climat, la génération Z pointe par cette formule, tant la vision jugée indéfectiblement court-termiste des baby-boomers, que l’injustice économique entre générations. La formule, ambivalente par la part d’humour qu’elle contient, inquiète en même temps par sa façon de marquer la rupture, la fin de toute possibilité de dialoguer, l’arrêt de l’envie de se comprendre, la démission de toute forme de compassion. Des combats d’intérêts font donc s’affronter des « Z » et des « boomers », deux générations qui se qualifient et se disqualifient, et qui nourrissent des échanges de plus en plus coûteux. Comme si, au milieu d’autres générations moins signifiantes, deux générations se reconnaissaient et se toisaient dans leurs besoins actuellement plus qu’opposés, incompatibles.

8

Après deux semaines de soins, Camélia fait un bilan négatif : son traitement médicamenteux ne marche pas, ses idées noires sont toujours présentes et pourtant, elle continue à parler de ses projets et de la sortie. Les parents et les soignants sont inquiets. Pour avancer dans cette impasse, nous nous basons sur l’ici et maintenant. Que se passe-t-il dans les relations du quotidien ? Camélia s’entend bien avec les jeunes hospitalisés dans le service, mais l’équipe la trouve fuyante dans le lien vis-à-vis d’eux. Elle ne les sollicite jamais, alors qu’elle va mal (« je ne vois pas quand appeler, je vais tout le temps mal »). Les temps de permissions révèlent le fait que Camélia passe très peu de temps partagé avec ses parents. Lorsque nous l’interrogeons sur ces aspects, Camélia ne voit pas l’intérêt de s’appuyer sur autrui. Elle revendique son autonomie et sa volonté, à tout prix. À ses amis, elle ne dit rien de ses véritables états, de peur de les faire fuir. Entrer en lien avec autrui lorsque l’on est en détresse occasionne à Camélia de véritables angoisses de perte : « Si je m’appuie sur les soignants, comment ferai-je quand je serai seule ensuite, dehors ? » Envisager le besoin d’autrui est aussitôt balayé par la peur d’un manque insupportable. Ainsi, Camélia se sépare facilement des autres (amis, petits-amis) lorsqu’elle sent que la relation pourrait se compliquer d’une façon ou d’une autre, notamment du fait de rivalités avec sa sœur. C’est alors l’occasion d’évoquer les pertes traumatiques familiales, nombreuses et présentes à toutes les générations, à commencer par la menace de perdre une jumelle lorsque, pendant la grossesse, l’une avait caché l’autre à l’échographie. Les parents ont pensé pendant deux mois qu’ils avaient perdu un enfant, la sœur de Camélia. Depuis leur naissance, les deux jumelles ont été surprotégées par leur père. De son côté, la mère de Camélia, qui a traversé un passage dépressif à la naissance de ses filles, a perdu son père quelques mois après, lui qui avait brutalement quitté le foyer familial lorsqu’elle était adolescente. L’entretien avec ses parents permettra d’analyser l’ampleur de la dimension traumatique toujours agissante au sujet de la perte, et le fait que les parents n’ont donc pas pu apporter à Camélia de représentations concernant ces séparations et ces deuils, qui les submergeaient eux-mêmes. C’est même le contraire qui s’est passé, dans une inversion des rôles, le père de Camélia s’est beaucoup rapproché d’elle au moment du décès de sa propre mère avec qui il était resté en grands conflits. Camélia a gardé de ce moment le souvenir d’avoir perçu une tristesse infinie chez son père et en a ressenti une grande inquiétude. Elle essayait de l’animer avec ses efforts en classe et ses projets. Elle allait souvent le voir pour se rassurer au sujet de celui-ci. Mais dans le même temps, ses parents perdaient, années après années, toute légitimité à ses yeux. Elle n’acceptait plus rien d’eux, et parallèlement son estime d’elle baissait progressivement jusqu’à un véritable dénigrement de soi. Elle se sentait dangereuse pour les autres. Au moment où Camélia, ses parents et les soignants commencent à comprendre ce qu’il se passe pour elle, elle accepte de faire tomber le masque. Elle arrête de faire bonne figure et rentre dans un lien plus authentique avec ses parents, avec les soignants et avec elle-même.

Sauver le contenant, sacrifier l’enfant

9Lorsque les adolescents, qu’ils aient ou non des troubles psychiques, apostrophent leurs parents et grands-parents, les questionnent et les provoquent, ils expriment tout autant leur besoin de comprendre le monde que le besoin de s’assurer de la solidité de leur contenant, de ce moule dans lequel ils vont se couler pour se solidifier. Pour ce faire, ils s’appuient sur les réponses de leurs aînés, ils vacillent sur leurs fragilités et paradoxes, ils tombent dans leurs trous noirs représentationnels. Ils s’adossent à leurs capacités de « holding », de « handling » et d’« object presenting » (Winnicott, 1956). Les adolescents qui vont le mieux font ce travail avec des mots ou des actes, les autres avec des symptômes ou des passages à l’acte. Les comportements et idées suicidaires de Camélia révèlent que le développement de sa maturité hors norme a épuisé sur le chemin toutes les ressources nécessaires au reste de sa personnalité. Comme tout enfant ainsi sollicité, Camélia a opté pour déployer son énergie à sauver un parent en souffrance. Comme d’autres enfants et adolescents ayant développé un fonctionnement limite de personnalité, Camélia s’est détournée de son monde interne pour tenter de panser une mère morte (Green, 1980). Comme beaucoup de sujets ayant ainsi développé un attachement insécure dans des angoisses de perte, elle est capable d’une très grande acuité perceptive, notamment dans l’identification des émotions d’autrui (Niedenthal, Brauer et al., 2002). De la même façon que les êtres humains, troublés par l’écocide, observent la nature avec une acuité qu’ils n’avaient pas exercée depuis longtemps.

10Mais pour Camélia, cette empathie s’est faite au prix d’une non prise en compte de soi et de ses besoins. Ceux-ci ont été comme siphonnés, détournés au profit d’autrui. C’est ici une mère puis un père que Camélia a portés, mais cette inversion des rôles et ce contre-investissement de soi lui a coûté à la fois la délégitimation des adultes et la haine d’elle-même. Pourtant l’estime des parents pour leur fille est élevée, même très élevée. Les parents ne tarissent pas d’éloges au sujet de Camélia qui, depuis toute petite, se débrouille admirablement pour tout, est autonome et souriante. « Elle n’a pas eu besoin d’être limitée, elle se limitait seule », diront-ils. Camélia a adopté le masque parfait de l’enfant qui ne veut rien coûter à personne et tout donner à d’autres, en véritable caregiver compulsif (Bowlby, 1988). Elle a développé un attachement évitant, comprenant rapidement que, pour ses propres besoins, il ne fallait pas solliciter les adultes, mais prendre sur soi. La tâche étant trop ambitieuse, Camélia est restée ancrée dans une position dépressive que seule la poursuite de réparation de l’objet maintient animée (Klein, 1934). Le reste ne fait plus sens, c’est-à-dire prendre soin d’elle-même, réaliser des projets, et investir le lien aux autres, autrement que dans cette dynamique de sauvetage et de protection, et dans l’emprise que celles-ci incluent nécessairement.

Pas le temps d’être adolescent

11Deux temps se distinguent dans le processus adolescent. Si l’entrée dans l’adolescence est marquée par toute la pression de la transformation biologique, psychique et sociale, qui s’impose, elle est d’abord une ouverture, une interrogation. À l’image d’une révolution, elle est visible et parfois bruyante. La sortie de l’adolescence se fait lorsqu’un sujet devient progressivement en mesure d’assurer sa propre survie psychique et physique, à la fois séparément et en lien avec le reste du groupe social. Elle se fait lorsqu’il est capable de prendre la responsabilité de lui-même, de devenir ce qu’il est, et pas exactement ce que d’autres avaient désiré ou prédit. L’important n’est pas ce qu’on a fait de toi mais ce que tu fais de ce qu’on a fait de toi (J.-P. Sartre). Elle se fait lorsqu’il est capable de prendre le pouvoir, de se lever pour agir et construire sa propre identité, sa propre vie. Lorsqu’il est capable de relier le passé et l’avenir, les images qu’il quitte et les actes dans lesquels il s’engage, et que les tensions entre identités d’enfant et identifications à l’adulte permettent de passer de la déception à la conquête de soi, selon les termes d’É. Kestemberg (1980). C’est l’entrée dans l’adolescence qui rend possible la richesse d’un œil neuf, la remise en question visionnaire, l’impulsion, l’exploration sans limite, mais c’est la sortie qui rend possible la construction. À l’image d’une transition, cette sortie est progressive et parfois invisible. Ces deux étapes successives et complémentaires connaissent une élasticité selon les cultures et les époques, et nos constructions théoriques de l’adolescence des trente dernières années allongeaient de plus en plus le temps qui séparait le début et la fin de celle-ci. Mais avec cette génération Z, une soudaine compression de ces deux temps apparaît. Greta « est le visage d’une jeunesse qui ne peut se permettre de rester en adolescence » [6]. À la légèreté de l’enfance succède, sans transition, le sérieux et la sagesse redoutable du Primum non nocere hippocratique (d’abord ne pas nuire).

12C’est ainsi que se dessinent les missions d’une génération qui n’a d’autre choix pour survivre que de privilégier la défense du vivant et la protection des générations futures à leurs préoccupations habituelles d’adolescents. Avec toute la lucidité d’un œil neuf, ils observent le monde actuel, et réalisent deux choses : d’une part, le système représentationnel construit par leurs ascendants menace le vivant dans son entier, d’autre part, ceux-ci ne réagissent pas, ni collectivement, ni au plus vite, ni au plus haut niveau. Ils perçoivent bien qu’ils agissent aux côtés d’adultes mobilisés contre cette destructivité dans un mouvement de coopération mondial et pour le coup totalement transgénérationnel (associant des « baby-boomers » également) : ceux qui, progressivement au fil des dernières années, sont passés à l’action en « faisant leur part », acceptant que s’ils ne pouvaient « sauver la planète » à eux tout seuls, il fallait bien être le changement que l’on souhaite voir dans le monde (Gandhi). Pour opérer cette bascule, il a fallu transformer la conscience effractante de la finitude en action, en lieu et place d’une impuissance défaitiste, d’un doute obsessionnel, ou d’un déni moins coûteux. Mais les jeunes ont bien discerné que les plus puissants n’avaient pas choisi cette voie et entrevoient la gigantesque faille d’un système qui fonce dans le mur avec le consentement de ses pilotes. Ils comprennent que pour leur survie, il va falloir trouver leur contenance en eux-mêmes et qu’ils manquent de temps, mais avant cela, ils vérifient s’ils peuvent alerter, faire réagir. Ils appellent à lâcher la croissance économique (l’oralité d’une consommation sans-limites), réduire les besoins (redéfinir les pulsions et leurs destins, apprendre à différer), changer les habitudes, s’organiser et passer à l’action (lâcher l’obsessionnalité procrastinatrice). Et, de façon inédite, c’est donc la jeunesse qui appelle les adultes à devenir capables de se limiter et d’agir, de réguler leurs besoins, c’est-à-dire aussi de secondariser : des enfants appellent des adultes à lâcher leur toute-puissance… infantile. Là où Mai 1968 luttait contre le Surmoi écrasant d’une société trop structurée, 2018 appelle, dans une sorte d’effet de balancier, à la reconstitution d’un Surmoi collectif comme délité par les cinquante années passées.

13

La dernière phase de l’hospitalisation de Camélia permet d’observer un net assouplissement de ses liens avec les soignants. Elle accepte de les appeler, et même si les premières tentatives la renvoient à sa croyance fondamentale selon laquelle « mieux vaut être servi par soi-même », les réactions des soignants et reprises en entretien lui permettent d’accepter qu’autrui prenne une place auprès d’elle. Elle accepte de faire le travail de nuancer et graduer ses états internes, et ainsi hiérarchiser les besoins qui en découlent. Camélia commence ainsi à s’intéresser à elle, à ses besoins, à les reconnaître. Elle sort alors d’une toute-puissance solitaire et auto-destructrice pour entrer dans un lien plus horizontalisé à autrui (elle avait tendance à idéaliser et dévaloriser à la fois soi et les autres). Enfin, nous travaillons la reprise des fonctions parentales de support pour Camélia, qui accepte de lâcher son masque de pseudo bien-être devant son père et sa mère. En avançant vers la sortie, nous la soutenons dans ses projets scolaires et écologiques, à la seule condition qu’ils ne passent pas avant ses besoins de soins, et ne réactivent pas des angoisses. Elle accepte le marché. De leur côté, les parents acceptent de démarrer un travail thérapeutique et commencent à comprendre l’intérêt de contenir leurs états internes pour protéger différemment leurs enfants. Camélia sort donc après cinq semaines de travail, en exprimant se sentir fragile, mais avec en elle des outils construits lors de son passage dans l’institution.

La cécité à l’enfance

14Le travail avec les parents de Camélia a consisté à rétablir un contenant, indispensable terreau de développement de l’enfant et de l’adolescent. À l’image de la peau, ou de la membrane cytoplasmique d’une cellule qui protège l’identité (l’ADN) et permet les échanges avec l’extérieur, le contenant est le garant de l’existence et de l’identité du contenu au sein d’un milieu environnant plus large avec lequel celui-ci est différencié mais toujours en interaction, avec lequel il est séparé et relié. Camélia, comme beaucoup d’adolescents ayant des troubles psychiques, a montré que ses symptômes relayaient en réalité non pas seulement ses propres difficultés mais aussi les impasses de tout un groupe familial. Chaque membre de sa famille a ressenti, au cours des soins de cette jeune fille, un bénéfice pour son propre compte. La psychopathologie de Camélia illustre à quel point l’enfant, puis l’adolescent en développement, ne peut construire son contenant familial en plus de sa propre identité, ou bien s’il le fait, pour survivre, c’est à un coût individuel extrême. Elle rappelle les deux rôles fondamentaux inclus dans la fonction de contenance parentale : protéger et mettre en sens, c’est-à-dire établir un filtre protecteur et sensé vis-à-vis du monde (fonction alpha). Comme chez les animaux, l’individu adulte gère la surveillance des conditions extérieures, des prédateurs, des ressources : ce faisant, il protège sa progéniture et lui permet d’explorer le monde tout en lui transmettant son savoir-faire. Car les missions d’exploration sont incompatibles, chez le petit, avec les missions de vigilance. Chacune nécessite trop de ressources, ne serait-ce qu’attentionnelles.

15Les soins de Camélia, comme pour un certain nombre de jeunes patients hospitalisés en psychiatrie, ont essentiellement consisté à rétablir l’ordre des choses : remettre les parents en position de contenant protecteur et le jeune en position d’explorateur protégé et donc confiant. Mais, au delà des traumatismes propres à chaque famille, comment se fait-il que ces données sur les besoins des jeunes en développement ne soient, en 2020, jamais évidentes pour les parents, et pour tous, culturellement ? Comment est-ce encore possible que des parents et la société jugent un enfant génial parce qu’il a répondu seul à ses propres besoins, ou bien le méprisent parce qu’il le fait mal ? A-t-on affaire à un déni de la dépendance des êtres les plus vulnérables et de ce qu’implique cette dépendance ? Comment s’expliquer que la théorie de l’attachement ne soit toujours pas une évidence cinquante à soixante ans après ses découvertes fondamentales (Bowlby, 1969, 1988) ? Une étude avait montré en 1958 que des bébés primates, s’ils étaient contraints à choisir entre deux types de soins maternels, un soin alimentaire sans chaleur et un soin chaleureux sans nourriture, préféraient tous la seconde option (Harlow, 1958). Le protocole de la Situation étrange de M. Ainsworth mettait en évidence dès 1969 les types de comportements insécures des bébés. Parmi eux, les bébés d’un an ayant un attachement insécure évitant, affichaient peu de détresse à la séparation et aux retrouvailles avec leur mère, mais leur niveau de stress physiologique était élevé (Ainsworth, Wittig, 1969 ; Köhler-Dauner, Roder et coll., 2019). Ces bébés avaient des parents fragiles, malades, indisponibles psychiquement, et qui, soit n’entendaient pas, soit supportaient mal la détresse du petit. Pour maintenir le lien avec ces parents-là, celui-ci avait largement éteint ses signaux d’alerte à un an. Il ne pleurait plus, mais il n’explorait plus le monde non plus. Il semble donc qu’il faille d’abord s’adapter à l’adulte et ses besoins pour maintenir un lien à tout prix avec lui, y compris dans la prise de distance protectrice de l’adulte : sans adulte, pas de survie possible. La pulsion d’autoconservation passe d’abord par la sauvegarde du contenant. Les jeunes patients qui font des tentatives de suicide pour des raisons de pression scolaire, les réalisent d’abord parce qu’ils pensent perdre les liens à ceux qu’ils aiment s’ils échouent et non par peur de l’échec dans sa dimension narcissique et individuelle. Camélia présente un attachement insécure évitant, elle a tendance à ne dépendre de personne en apparence, mais au prix d’une détresse interne immense. Pour la rassurer, il a fallu entre autres adresser ses parents à des médecins, afin qu’ils reçoivent des soins et que, grâce à cela, elle puisse lâcher cette coûteuse fonction de vigilance.

16Les bilans psychiatriques de nombreux adolescents suicidaires révèlent ce type de dysfonctionnements, qui ne sont pas des négligences affectives à proprement parler, dans le sens où leurs familles peuvent être tout à fait aimantes et aussi disponibles, d’une certaine façon. Mais avec une totale cécité face à ce que sont les besoins fondamentaux d’un enfant en développement : s’asseoir à son niveau et identifier ses peurs, ses sources de colère, de joie, de tristesse, se mettre à sa place, lui offrir un lien sensible, prévisible, et fiable en cas de détresse. C’est-à-dire intégrer la différence des générations, la forme d’altérité radicale qui existe entre les deux positions d’adulte et d’enfant, et non des projections adultomorphes débordantes sur l’enfant. L’absence de réponse adéquate de l’objet laisse le Moi de l’enfant amputé par une détresse primaire (Hiflosigkeit), et constitue avec des traces durables, le trauma lié à la confusion de langue entre l’adulte et l’enfant (Ferenczi, 1933). Si les soins de Camélia ont pu aider toute la famille, c’est parce que celle-ci a été capable d’aider à établir une sagesse diagnostique, une conscience de soi, en considérant la dimension existentielle de la maladie de leur fille : le courage qui est inclus dans l’attitude spinoziste : ni rire ni pleurer mais comprendre.

La pression exercée sur les jeunes

17Les identifications impossibles, les déceptions trop abyssales, les injonctions trop violentes ou inadaptées aux besoins des jeunes, la rétention extrême du pouvoir par les parents et la société, l’absence de responsabilisation progressive des jeunes font, au moment de l’adolescence le lit de certaines maladies mentales et/ou d’une rupture générationnelle radicale et défendue. Ne pas répondre aux besoins développementaux des jeunes exerce sur eux une pression qui induit en elle-même un choix forcé : s’affilier à ces folies des adultes (la destructivité d’un parent suicidaire, la pression scolaire extrême d’une société) au prix du clivage interne ; ou bien mettre toute son énergie à se différencier de ces adultes, à se construire seul, au prix de l’exclusion. C’est le choix impossible de Todd Anderson dans Le cercle des poètes disparus[7]. Ce jeune étudiant d’une prestigieuse école américaine goûte au plaisir de l’épanouissement sensible de sa personnalité grâce à la poésie. Il se retrouve alors tiraillé entre la liberté de questionner l’autorité que lui insuffle Mr. Keating, son professeur de littérature anglaise, et la rigidité de son père qui veut le voir renoncer au théâtre pour devenir médecin. L’écart narcissico-objectal a été par trop distendu.

18Avant la génération Z, probablement aucune autre génération n’avait connu d’angoisses de perte et de dislocation de cette nature, car ici elle concerne le vivant, la menace de toute forme de vivant, partout sur la planète. Petits, ils ont observé l’effondrement d’un contenant majeur, l’Occident et ses valeurs, attaqués de plein fouet. Puis, les attentats se sont enchaînés dans leur société jusque dans leurs foyers, via les écrans et leurs images violentes non filtrées. Enfin, depuis dix ans, les données des plus grands scientifiques internationaux condamnent leur avenir proche. Malgré tout, ils dépassent leur sidération et se lèvent pour agir et réparer leur contenant bien malade, Gaïa, la terre mère, au prix de leurs projets individuels. Malgré tout, et contrairement à Camélia qui ne demandait plus rien et retournait toute sa colère contre elle dans ses tentatives de meurtre de soi (sui-cide), des jeunes arrivent à interpeller les adultes dans la rue ou à l’ONU. Que ces adultes s’estiment heureux : non seulement les jeunes s’expriment encore, et par des mots, de surcroît, mais aussi leur énergie vitale physique et psychique, associée à leur lucidité extrême, fait d’eux les meilleurs acteurs du changement d’un groupe. À une condition : que les adultes soient à la fois capables de remise en question et de co-construction (l’attitude qui consiste à les gratifier par des mots élogieux sans action commune est déjà un abandon). Une remise en question nécessaire pour accepter le bilan et déclencher le changement. Une capacité de co-construction pour assurer aux jeunes un projet commun, porté par les adultes mais qui les inclut, et les enrichisse des expériences des anciens, positives ou négatives. C’est leur permettre ainsi qu’ils ne s’épuisent pas seuls, mais au contraire participent à une intelligence collective, terreau de résilience sociale (Robin, Cassini et coll., 2019).

19Le mode survie indique en aéronautique un fonctionnement dégradé déclenché par la perte de contrôle (direction, énergie) de l’engin spatial, et qui priorise le rétablissement de la liaison avec la base de contrôle terrestre au détriment d’autres fonctions moins essentielles à ce moment (exploration, recueil d’informations), ceci afin de retrouver les pleines capacités du système. Les mouvements de sauvetage de la planète par les plus jeunes en lieu et place de leur scolarité témoignent d’une inversion de l’ordre des choses. Si les adultes ne le perçoivent pas, c’est qu’ils ne se sentent probablement pas à la hauteur de la difficile tâche, extrêmement difficile il faut le reconnaître, de rétablir cet ordre. C’est une remise en question des liens intergénérationnels, des places de l’individu et du groupe, de la nature du contrat social qui nous relie, de l’existence même d’un contrat social, de la valeur donnée à l’exploitation (de l’humain, de l’enfant ou de la planète) et à son pendant le sacrifice, de la valeur donnée à la coopération et à l’entraide, cette autre loi de la jungle (Servigne, Chapelle, 2017) [8]. Mais puisque la cécité des uns renforce la douloureuse lucidité des autres, commençons au moins par considérer l’enfant qui nous annonce que le roi est nu.

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Mots-clés éditeurs : Contenant, Jeunesse, Sauvetage

Date de mise en ligne : 16/04/2021

https://doi.org/10.3917/ado.107.0015