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Article de revue

La quête des origines inversée dans l’adoption internationale

Pages 245 à 255

Citer cet article


  • Skandrani, S.,
  • Harf, A.,
  • Maley Regley, S.
  • et Moro, M.-R.
(2020). La quête des origines inversée dans l’adoption internationale. Adolescence, T.38 n° 1(1), 245-255. https://doi.org/10.3917/ado.105.0245.

  • Skandrani, Sara.,
  • et al.
« La quête des origines inversée dans l’adoption internationale ». Adolescence, 2020/1 T.38 n° 1, 2020. p.245-255. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-adolescence-2020-1-page-245?lang=fr.

  • SKANDRANI, Sara,
  • HARF, Aurélie,
  • MALEY REGLEY, Sophie
  • et MORO, Marie Rose,
2020. La quête des origines inversée dans l’adoption internationale. Adolescence, 2020/1 T.38 n° 1, p.245-255. DOI : 10.3917/ado.105.0245. URL : https://shs.cairn.info/revue-adolescence-2020-1-page-245?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ado.105.0245


Notes

  • [1]
    Lévy-Soussan, 2002, p. 65.
  • [2]
    Golse, Moro, 2017, p. 19.
  • [3]
    Brillaux, 2007, p. 77.

1Dans notre société actuelle, les origines biologiques de l’individu sont fortement valorisées et idéalisées (Lévy-Soussan, 2002 ; Cadoret, 2012). Cette dimension est particulièrement mise sous tension dans les filiations spécifiques et notamment dans l’adoption. C’est souvent à l’adolescence que la quête des origines est la plus marquée (Mazeaud, Harf et coll., 2019). Avec l’avènement de la sexualité génitale et la possibilité physique de la procréation, la question de la transmission de facteurs génétiques inconnus peut se poser pour les adolescents adoptés. Mais cette quête ne prend pas seulement la forme d’une recherche des origines biologiques. Elle pose également d’autres questions, autrement fondamentales : quel désir ou absence de désir est à l’origine de la conception de l’enfant ? Quelle est l’histoire du couple de géniteurs ? Quelle est celle des parents biologiques et de leur famille ? Les doutes peuvent également concerner la grossesse, la naissance et les premières interactions (Golse, Moro, 2017).

2La quête des origines a suscité de nombreux débats, non seulement dans l’espace public mais également auprès des professionnels accompagnant les familles adoptives. Pour certains auteurs (Lévy-Soussan, 2002 ; Soulé, Lévy-Soussan, 2002), elle représenterait une « quête affective » ayant pour but de réparer la blessure originaire, celle de l’abandon. Elle représenterait une défense face au conflit œdipien et s’inscrirait dans le processus de séparation-individuation, propre à l’adolescence. Elle permettrait de « maintenir à distance toute interrogation réflexive au profit d’une interrogation projective » [1]. D’autres auteurs (Delaisi de Parseval, 2002 ; Golse, Moro, 2017) voient dans cette quête moins une recherche des origines qu’une recherche d’histoire. « Il ne s’agit pas seulement de sentiments, mais aussi d’attachement à un lieu, à des sensations, à une temporalité, à une narrativité qui est celle de ceux qui font la matérialité du lieu où vous êtes nés. Cela peut se situer au niveau des souvenirs, de l’imagination, des fantasmes ou du simple récit » [2].

3Dans le cadre de notre consultation d’adoption internationale (Harf, Skandrani et coll., 2013), les parents et les adolescents que nous rencontrons abordent souvent leurs interrogations sur les « origines », celles-ci pouvant recouvrir plusieurs niveaux : biologiques voire génétiques, mais aussi familiales ou culturelles (Skandrani, Grandclerc et coll., 2017). Cette quête se déployant principalement sur un plan fantasmatique, est l’occasion d’aborder l’histoire pré-adoptive de l’enfant, mais aussi celle des parents adoptifs et de leur famille. Depuis quelques années, nous rencontrons cependant aussi de nouvelles situations, inédites dans leur forme et leur ampleur. Des jeunes sont contactés par des membres de leur famille biologique, via les réseaux sociaux, parfois même sans que leurs parents n’en aient connaissance. Dans d’autres cas, les messages s’adressent directement aux parents, qui s’interrogent alors sur la nécessité d’en parler aux enfants. Cette prise de contact, à valeur effractante par son aspect soudain, non-préparé, ni médiatisé, amène les adolescents et leur famille en consultation. Il s’agit là de situations inédites, tant pour les adolescents et leurs parents, que pour nous en tant que professionnels qui tentons d’en démêler les différents niveaux de compréhension et d’analyse.

Marcus

4

Dans le cadre d’une consultation d’adoption internationale, nous rencontrons Marcus, âgé de quinze ans, avec ses parents et son frère aîné, Paul. Ils viennent consulter en raison de ses nombreuses crises de colères débordantes qui inquiètent les parents. Ils nous rapportent d’emblée un épisode survenu sur le trajet. Pour passer le tourniquet de la gare, Marcus demande de passer derrière une femme. Celle-ci lui aurait répondu : « Vous vous croyez chez votre mère ? On ne colle pas les gens comme ça. » Il se met alors à crier et à l’insulter. Les parents précisent qu’il en pleurait de rage et voulait la retrouver pour lui « casser la gueule ». Le sens équivoque du signifiant « mère » apparaît insupportable pour l’adolescent – de quelle mère s’agit-il donc : de celle qui l’a mis au monde ou de celle qui l’élève ? D’autant plus qu’il est associé à un rapproché œdipien, particulièrement actif dans la relation entre Marcus et ses parents. L’absence de réassurance biologique vient ici fragiliser le support de l’interdit de l’inceste (Winnicott, 1955), donnant une tournure incestuelle aux conflits et menaces physiques de Marcus à l’encontre de sa mère et dont cette dernière parle longuement.
Nous apprenons rapidement que Marcus a fait récemment une tentative de suicide, dans un contexte marqué par l’annonce, via Facebook, de la mort de son père biologique. Dans le récit d’adoption, ce dernier est désigné comme étant à l’origine de l’abandon de Marcus. Le jeune précise avoir voulu « lui casser la gueule ». Mais aujourd’hui il ne va « quand même pas pisser sur sa tombe ». Ici le télescopage entre les mouvements agressifs fantasmatiques de Marcus et la mort réelle du père, annoncée brutalement via les réseaux sociaux, mène à un premier passage à l’acte dans un contexte qui peut être désigné de traumatique, de par ses aspects effractants et débordants.
Marcus, comme son aîné, a été adopté à Tahiti à la naissance, la mère les ayant tenus dans ses bras quelques heures seulement après l’accouchement. Les parents se sont tournés vers Tahiti, après qu’une de leur cousine y ait adopté un nouveau-né, « donné par quelqu’un sur place », précise la mère. Elle ajoute que cela leur « semblait d’un irréalisme absolu » mais que l’information leur ayant été confirmée par d’autres personnes, ils se sont dit : « Si la culture est comme ça là-bas, allons voir ». Se promenant sur le marché en Polynésie, madame et monsieur auraient été questionnés par les « locaux » : « Ils sont où vos enfants ? ». Ils auraient alors expliqué leur situation et auraient été mis en lien avec une femme, enceinte de cinq mois. La mère précise néanmoins que « les Polynésiens sont très versatiles… Quand ils disent oui ça n’est pas vraiment oui, ils peuvent le donner à quelqu’un d’autre ». Elle indique qu’il faut ensuite faire « vérifier la transaction d’achat », puis se reprend vivement : « faire vérifier qu’il n’y a pas eu de transaction d’achat » par les autorités locales. Ce lapsus est révélateur des fantasmes liés à cette situation de rencontre, avant la naissance de l’enfant, avec la famille biologique, inédite, « irréaliste » (comme le dit la mère) et difficilement déchiffrable et interprétable à partir de représentations culturelles communes. Ce fantasme d’une transaction financière, souvent rencontré dans les récits des enfants adoptés et parfois aussi de leurs parents, prend ici une coloration particulière, du fait de l’accompagnement de la grossesse de la mère biologique par les parents adoptifs. Il soulève la question de la dette des parents adoptifs vis-à-vis des parents de naissance, d’autant plus lorsque le lien a été direct et intense, notamment pendant un moment de vulnérabilité spécifique, qui est l’arrivée d’un enfant. Il interroge également la culpabilité inconsciente de la mère, devenue mère en prenant un enfant tout juste sorti du ventre d’une autre. On peut ici émettre l’hypothèse clinique, que cette expérience vient réactiver un fantasme œdipien, mettant en scène le vol des bébés de sa propre mère.
La nomination de Marcus s’est faite de manière conjointe avec la mère biologique, « dans une grande harmonie » précise la mère. Cette merveilleuse entente, dont toute ambivalence est niée, n’a cependant pas empêché les parents de retirer par la suite juridiquement le second prénom de leur fils, donné par sa mère biologique, pour éviter la « stigmatisation » dit la mère. « C’est leur deuxième prénom, leur prénom de cœur, ils le gardent où ils veulent ». Dans cette situation de rencontre et de liens entre les familles de naissance et d’adoption, l’ambivalence est difficilement dicible, intégrable, élaborable. Elle vient alors s’exprimer de manière déplacée, par le retrait du prénom de naissance, ou encore par des propos dévalorisants sur « les Polynésiennes », inconsistantes, ne vivant que dans l’instantané. Cette dette de vie horizontale, contractée à l’encontre des parents de naissance et plus précisément de la mère de naissance, est d’autant plus grande que la passation de l’enfant entre les mères se fait de manière directe, sans tiers – ni institutionnel, ni symbolique.
Arrivée à la maternité après la naissance de Marcus, la mère adoptive évoque son incertitude : « Pour moi c’est quand même elle (la mère de naissance), la mère à ce moment-là. » Cette dernière lui indique qu’elle peut donner son premier biberon à Marcus, ce qu’elle fait. Ce n’est ainsi pas seulement l’enfant qui est donné, mais également la fonction maternelle qui est transférée de l’une à l’autre. Non seulement dans le réel, mais aussi de manière symbolique, la mère de naissance permet à la mère adoptive de le devenir, une transmission qui s’avère difficile à négocier psychiquement. Elle introduit un flou générationnel et identitaire et questionne la relation entre la mère adoptive et sa propre mère. Cette dernière reste la grande absente des séances familiales et elle n’est évoquée ni par la mère, ni par les autres membres de la famille. Ce flou impacte la génération précédente et l’inscription de Marcus dans la filiation imaginaire.
Lorsque le rapport actuel aux familles biologiques est abordé, les parents évoquent des « retrouvailles » via Facebook, qui auraient eu lieu dernièrement. Selon la mère, ce fut d’abord la « grande effusion ». Les échanges ont principalement eu lieu avec les frères et sœurs biologiques. Les parents adoptifs disent ne pas être affectés par ces « retrouvailles », car ils auraient le « cerveau souple et le cœur souple » et pourraient « assimiler des idées qui peuvent sembler initialement incongrues », comme le don d’enfant tel que pratiqué en Polynésie. Mais la mère précise à l’adresse de son fils cadet : « Il n’y a pas quelqu’un au bout du monde qui t’attend, c’est ici que ça se passe ».
À une séance ultérieure, durant laquelle les parents reviennent longuement sur les crises de colère de leur fils, ses difficultés à s’inscrire à l’école, ses relations conflictuelles avec ses pairs, Marcus évoque un échange téléphonique avec sa mère biologique. Celle-ci lui aurait dit, qu’en raison de toutes les « bêtises » qu’il fait, « il n’aurait pas dû naître ». La mère biologique apparaît ainsi dans le discours du fils mais aussi des parents, comme figure omnipotente, impossible à déchoir dans sa toute-puissance, non seulement dans le fantasme mais aussi dans le réel. Elle a toujours droit de vie et de mort sur l’enfant. Comment négocier alors sa place fantasmatique, comment construire le roman familial ? Elle ne peut représenter une imago maternelle secourable dans la construction du roman familial, puisqu’elle existe non seulement dans le réel – une des spécificités de le la filiation adoptive – et qu’elle intervient par ailleurs dans le réel, de manière tout à fait virtuelle, autrement dit dépersonnalisée et désincarnée (ajoutant à sa puissance). Cette figure psychique de la mère de naissance apparaît comme terrifiante, comme juge suprême non seulement de Marcus, mais également de ses parents, maintenant la mère adoptive à une place fétichisée, comme simple exécutante des tâches maternelles. Le positionnement des parents dans leur fonction parentale s’en trouve fragilisé, donnant une tournure beaucoup plus déstabilisante, inquiétante voire destructrice aux attaques inéluctables par leur fils adolescent de ses imagos parentales.

5Le suivi de cette famille va s’avérer particulièrement compliqué, car mis sous tension et neutralisée par la multiplication des lieux de prise en charge sollicités par les parents. La famille est perplexe et perdue face à la multiplicité des intervenants, dont elle ne parvient pas à identifier les rôles et spécificités – et nous professionnels non plus d’ailleurs, malgré nos nombreuses tentatives de clarification et de mise en lien. Ce flottement de la famille entre de nombreux professionnels aux rôles mal définis et flous vient répéter ce qui n’est pas encore clairement élaboré par la famille, concernant les places respectives de chacun – parents adoptifs et parents biologiques –, immobilisant tout le monde dans ses capacités d’élaboration et ne laissant place qu’à des « explosions volcaniques », pour reprendre les termes de la mère, autrement dit des passages à l’acte court-circuitant le travail psychique.

Les adoptions à tahiti : pratique coutumière du don d’enfant

6Dans la clinique de l’adoption, les adoptions à Tahiti correspondent à des situations spécifiques, mettant directement en lien famille de naissance et famille adoptante, et ceci dès la grossesse et au plus tard à la naissance de l’enfant. La circulation des enfants est une pratique traditionnelle en Polynésie française, qui consiste, pour les familles dans l’incapacité d’assurer l’avenir de leurs enfants, à pouvoir les confier en adoption à la famille proche, puis de manière plus élargie, aux amis. Les parents biologiques ne sont alors pas inconnus, ni inconnaissables. D’après M. Brillaux, « dans la tradition polynésienne l’adoption faa’amu consacre le droit du lien social en quelque sorte et permettrait ainsi d’élargir les liens familiaux au-delà des liens du sang et d’alliance » [3].

7Ces adoptions à Tahiti mettent en tension des représentations culturelles différentes du statut de l’enfant et du don/abandon d’enfant. La pratique de l’adoption représente en elle-même déjà une pratique culturelle, à réinscrire dans différents contextes historiques et socio-politiques (Skandrani, Harf et coll., 2012). Avec leur notion d’organisateurs socioculturels, D. Anzieu (1975) et R. Kaës (1976, 1993) ont montré que la culture représente un contenant à l’intérieur duquel se construit la psyché individuelle. En nous appuyant sur cette notion, nous interrogeons ici les possibilités d’élaboration psychique de cette expérience inédite.

8En France, c’est la rupture des liens entre familles biologique et d’adoption et le modèle de l’adoption plénière qui priment (Cadoret, 2012). Ces parents Français de métropole n’auraient ainsi à leur disposition, aucune représentation culturelle, aucun contenant culturel à la fonction symbolisante pouvant leur permettre de déchiffrer, de donner du sens à ce contact soutenu avec la famille biologique au moment de l’adoption et encore moins à cette reprise de contact au moment de l’adolescence de leur enfant. Les contacts virtuels via les réseaux sociaux viennent par ailleurs complexifier le tableau, les laissant souvent seuls et démunis pour élaborer cet évènement.

Récits de l’adoption à Tahiti

9Dans les récits de l’adoption que déroulent les parents durant notre consultation d’adoption internationale, Tahiti apparaît comme une île paradisiaque, sur laquelle on peut trouver/créer des nourrissons à la naissance, vierges de toute inscription familiale, de toute inscription culturelle. Cette possibilité, qui ne serait par ailleurs pas donnée à tous les parents adoptants, puisque certains reviennent sans enfant, peut être à l’origine de fantasmes d’engendrement. Ces enfants, ils les auraient fait eux-mêmes, leur désir les aurait fait apparaître. Ainsi le récit du père d’une adolescente rencontrée, fait émerger le fantasme qu’il aurait lui-même conçu sa fille avec la mère biologique. Ces fantasmes d’engendrement s’accompagnent bien souvent d’une culpabilité inconsciente importante, venant renforcer celle liée à la dette de vie, contractée à l’encontre des parents biologiques.

10À Tahiti, les parents adoptifs rencontrent la mère de naissance durant sa grossesse. Parfois, ils sont également amenés à faire la connaissance du père, voire de la fratrie. Quels fantasmes cette rencontre dans le réel avec la mère de naissance, enceinte, fait émerger dans le psychisme de la mère adoptive ? Lors de cette rencontre, elle peut être confrontée en miroir à son incapacité procréatrice, pouvant déclencher une envie (Klein, 1968), associée au désir de s’emparer de ce qui est désiré. Cette envie peut être vécue comme destructrice, avec des sentiments d’angoisse et de culpabilité qui en découlent. Intégrer psychiquement, la présence dans le réel de cette mère, de surcroît rencontrée et accompagnée durant sa grossesse, peut donc s’avérer particulièrement complexe. Il s’agira d’aménager les liens réels, et surtout fantasmatiques, avec la mère de naissance et de négocier la dette de vie contractée à son encontre. La mère de naissance permettrait en effet dans le réel mais également symboliquement, à la mère adoptive d’accéder à une fonction maternelle, une transmission qui peut s’avérer très encombrante. Cependant, cette rencontre dans le réel des parents de naissance, rencontres souvent intenses et pouvant s’étendre sur plusieurs semaines, apporterait trop d’éléments du réel. Cette sursaturation par le réel, peut venir entraver la capacité de rêverie maternelle et parentale et la construction narrative commune dans la famille. L’omniprésence de la mère rencontrée laisserait peu de place à l’élaboration de la position maternelle par la mère adoptive.

11Les récits des parents adoptifs rencontrés, charrient par ailleurs bien souvent des représentations stéréotypées, réductrices et ethnicisantes des mères de naissance, voire des « Polynésiens » de manière générale. Ces représentations viennent traduire le sentiment d’étrangeté par rapport à l’enfant, une certaine difficulté d’identification et d’inscription dans la filiation. Mêmes si ces représentations se rencontrent aussi dans des familles ayant adopté ailleurs, elles s’exprimeraient plus explicitement dans ces familles ayant adopté à Tahiti. Cette prévalence serait à mettre en lien avec l’omniprésence, dans le psychisme des parents adoptifs, de la mère biologique rencontrée, comme une représentation s’activant à chaque fois qu’un comportement de l’enfant paraît étrange, incompréhensible ou répréhensible. Cette dévalorisation viendrait alors exprimer une certaine agressivité vis-à-vis de la mère de naissance et représenter une tentative de la déchoir de sa place omnipotente. Ainsi un des adolescents rencontrés est décrit comme « lent » par sa mère, comme le sont « les Tahitiens » de manière générale, dit-elle. Une autre adolescente n’aurait, selon les dires de sa mère, « pas accès à la pensée conceptuelle », là encore, une caractéristique récurrente chez « les Polynésiens » selon elle.

Réémergence de la famille biologique

12De telles prises de contact par la famille biologique, via les réseaux sociaux, se rencontrent de plus en plus fréquemment et pas seulement dans les situations d’adoption à Tahiti. La question des origines s’y décline alors différemment. Dans toutes les familles adoptives, le roman familial des enfants se construit en devant intégrer l’existence dans le réel, d’autres parents. Il y aurait donc la rencontre entre un fantasme universel – celui du roman familial – et la réalité de la situation adoptive (Soulé, 2012). Dans ces situations cliniques rencontrées, les parents fantasmés du roman familial existent non seulement vraiment dans le réel, mais ils font irruption dans la vie des enfants, souvent à l’adolescence. Cette prise de contact peut recouvrir un aspect éventuellement effractant voire sidérant pour les jeunes adoptés, car ils sont seuls devant leur ordinateur, sans tiers, sans filtre parental, ni possibilité d’élaboration familiale commune. Ils ne sont pas préparés à cette rencontre virtuelle, dans le réel. Une des adolescentes rencontrées, fugue à la suite d’un message envoyé en instantané par une sœur biologique. Ces fugues répétées vont la mettre sérieusement en danger, l’exposant à des violences extra-familiales traumatiques. Ces expériences posent la question du comportement traumatophilique de cette adolescente (Guillaumin, 1999), venant répéter le premier traumatisme qu’a pu représenter cette intrusion de la famille biologique.

13Ce mode de prise de contact, neutralise la possibilité des parents d’accompagner et d’étayer mais aussi de protéger leurs enfants dans leur éventuelle quête des origines. Celle-ci se joue habituellement principalement sur un plan fantasmatique. Ici elle se fait dans le réel. Une quête des origines qui apparaît par ailleurs inversée, puisque c’est la famille biologique qui prend contact, et plus précisément la fratrie, en se passant de la génération précédente – des parents, biologiques et adoptifs. Quelque chose du réel vient faire effraction, s’impose à l’enfant, faisant fi de son élaboration intime de la problématique des origines. L’enfant est mis dans une position d’impuissance, entrant en résonance avec l’impuissance vécue une première fois – lors de l’abandon/séparation. Ici, rien ne se fait au rythme de l’enfant ; l’environnement facilitateur est mis en échec.

14Cette neutralisation des parents adoptifs peut par ailleurs être vécue par eux comme une annulation voire un déni de leur fonction parentale, concernant aussi bien leur autorité parentale que leur rôle protecteur. Des sentiments de menace, d’intrusion et d’impuissance sont alors souvent évoqués. Les réseaux sociaux viennent ainsi chambouler les places de chacun, dans l’adoption et dans la famille. Une prise de contact dont l’aspect virtuel prive tout le monde de l’épaisseur de la relation dans le réel, se caractérisant par une immédiateté, court-circuitant tout travail d’élaboration.

15Cette situation clinique toujours en cours nous amène à poser la question, en tant que professionnels de l’adoption, du devenir des pratiques de l’adoption et plus particulièrement de la quête des origines, à l’aune des réseaux sociaux (Gozlan, 2018). Les questionnements sur les origines des adolescents adoptés font l’objet dans le cadre des consultations cliniques d’un travail d’élaboration, permettant d’en démêler les différents niveaux d’analyses : la dimension fantasmatique de cette quête dans le contexte de la réactivation œdipienne à l’adolescence et du processus de séparation-individuation, mais aussi sa dimension historique, interrogeant l’histoire pré-adoptive ainsi que familiale et transgénérationnelle. Dans la plupart des situations, cette quête des origines ne se traduit pas dans le réel par une recherche active des parents biologiques. Et lorsque celle-ci a lieu, elle est souvent accompagnée par les parents et parfois par des instances tierces (comme le Conseil National d’Accès aux Origines Personnelles par exemple). Dans toutes ces situations, la demande émane de l’adolescent lui-même, parfois de ses parents. Ce travail d’élaboration et d’accompagnement est aujourd’hui mis en échec par des situations inédites de prise de contact, directe et virtuelle, par les familles biologique elles-mêmes. Elles nous forcent en tant que professionnels à en penser la signification et l’impact éventuellement effractant sur la prise en charge des adolescents adoptés. Et en amont, dans une dimension préventive, elles sont à penser dans la pratique même de l’adoption.


Mots-clés éditeurs : Adoption, Quête des origines, Réseaux sociaux

Date de mise en ligne : 16/04/2020

https://doi.org/10.3917/ado.105.0245