Discontinuités adolescentes
- Par Xavier Giraut
Pages 101 à 110
Citer cet article
- GIRAUT, Xavier,
- Giraut, Xavier.
- Giraut, X.
https://doi.org/10.3917/ado.099.0101
Citer cet article
- Giraut, X.
- Giraut, Xavier.
- GIRAUT, Xavier,
https://doi.org/10.3917/ado.099.0101
Notes
-
[1]
Baudelaire C. (1859). Mon cœur mis à nu. In : Œuvre complètes, T. I. Paris : Gallimard, 1975, p. 703.
-
[2]
Ibid.
-
[3]
Grunberger, 1971, p. 38.
-
[4]
Koltès B.-M. (1986). Dans la solitude des champs de coton. Paris : Les Éditions de Minuit, p. 50.
-
[5]
Ibid., p. 43.
-
[6]
Ruggierio, 2013, p. 482.
-
[7]
Richard, 2015, p. 97.
-
[8]
Aulagnier, 1989, p. 194.
-
[9]
Dans sa lettre qu’il adresse au « très honoré et très avisé M. Hugo Boxel » (lettre 54), B. Spinoza débat du sexe des spectres, et ne manque pas de faire appel aux rêves – pour ne pas dire au fantasme – en se moquant gentiment de son interlocuteur qui voulait attribuer un genre aux spectres. Spinoza B. (1674). Lettre 54. In : Correspondance. Paris : Flammarion, 2010, pp. 299-304.
-
[10]
Klein, 1923, p. 90.
-
[11]
Cabanès A. (1930). Grands névropathes. Malades immortels, T. I. Paris : Albin Michel, p. 265.
-
[12]
Baudelaire C. (1861). Les fleurs du mal. In : Œuvres complètes, T. I. Paris : Gallimard, 1975, p. 7.
-
[13]
Cabanès A. (1930). Grands névropathes. Malades immortels. T. I., Op. cit., p. 267.
-
[14]
Freud, 1905, p. 113.
1 L’adolescence est l’âge des rencontres et des possibles, où l’effroi et l’envie se disputent la première place avec toute la conflictualité que cette dialectique suppose. B. Grunberger (1971) rapporte cette belle formule de Baudelaire tirée de ses journaux intimes : « Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie » [1]. Et le poète d’ajouter : « C’est bien le fait d’un paresseux nerveux » [2] – ce qui révèle si bien l’enjeu de l’affirmation de soi et du corps en émoi, ou en éveil narcissique, chez l’enfant. C’est dans son corps, avec sa valence narcissique sans arrêt remise sur le métier, et en particulier dans la phase adolescente, que l’enfant doit négocier avec psyché pour la rencontre avec le pubertaire et l’après-coup de la sexualité infantile. « En fait le narcissisme est inaltérable et ce qui évolue, c’est le Moi, qui à chaque étape de son évolution, doit recevoir le label narcissique pour reprendre modifié sa place dans le Moi global » [3].
2 Il est banal de dire que la première des rencontres que fait l’adolescent a lieu avec son corps changeant. Cette rencontre s’inscrit dans le champ de la discontinuité, dont la plus perceptible est corporelle, mais elle porte aussi, au sens d’un holding, d’autres discontinuités – psychiques, familiales et environnementales – propres à cet âge. Cette discontinuité est aussi porteuse des traces des premières phases de développement psycho-corporel qui vont faire chambre d’écho pour une reprise de développement après le calme de la phase de latence. « Reprendre – modifié – sa place », soutient B. Grunberger. À partir de quel originaire enfant et jusqu’à quel remaniement, à chaque étape de son évolution, l’adolescent trouve-t-il ou non sa place, au risque d’être confronté à une discontinuité inquiétante avec son enfance et son infantile pour engager une nouvelle histoire ? Comment cela se décline-t-il lors de la première rencontre avec un adolescent, lui-même engagé dans la prise en compte d’un corps doté d’une psyché d’enfant, en route vers un devenir adulte ?
Identification et environnement
3 Il n’est pas inutile de rappeler que ce sont l’environnement familial et sa dynamique propre, l’environnement scolaire et sociétal et leurs dynamiques en écho, qui ne cessent de se répondre pour que les adolescents trouvent leur place, leur singularité et leur identité dans un corps en voie de génitalisation. En effet, leurs capacités de symbolisation utilisent de nouvelles modalités d’expression, pour un meilleur renoncement aux fixations aux premiers objets d’investissement et à la phase œdipienne génitalisée, non sans difficulté. « Je ne veux pas du risque d’être confondu avec vous », dit l’un des deux protagonistes de la pièce de B.-M. Koltès, Dans la solitude des champs de coton [4], qui met aux prises un dealer avec son client. On devine que c’est le client qui envoie cette adresse au dealer. Or, l’adolescent est-il dealer ou client de sa relation à ses parents et à ses premiers objets d’investissement ? A-t-il peur d’être confondu avec eux ?
4 L’adolescent est bien le client de ses parents. En effet, il se débat en permanence avec le même et la répétition, en conflit avec le changement proposé par d’autres identifications possibles au fil de ses rencontres et peut-être encombré par les identifications parentales. Mais, « il n’y a pas de honte à oublier le soir ce dont on se souviendra le matin » [5] s’exclame le dealer de B.-M. Koltès. On oublie, puis on finit par se souvenir que la trace de la période infantile est inscrite et encore active, qu’on le veuille ou non, addictive peut-être, faisant déjà histoire avant même toute rencontre.
5 Quelle identité en risque d’identification et quel environnement aujourd’hui pour cette identité pouvons-nous interroger lorsque nous soignons des adolescents ? Quel environnement pour les adolescents d’aujourd’hui, demande I. Ruggierio (2013) dans un article sur la perspective terminable et interminable de l’adolescence ? « Lors du dilemme entre dépendance et indépendance, entre appropriation subjective de soi et adhésion à des identifications aliénantes, entre acceptation de l’interdit œdipien et stagnation dans des positions narcissiques, le rôle de l’environnement dans la construction du soi et dans ses défaites devient vital et crucial » [6]. Je ne peux qu’y souscrire.
6 L’environnement est constitué des murs et des personnes qui habitent ces murs, tout autant que de la remémoration liée aux murs de l’enfance – pour retrouver la « symbiose primitive normale » aurait dit R. Spitz (1965) – puis, peut-être ensuite, s’approprier un environnement différencié et symboliser dans le meilleur des cas. C’est probablement ce qui va s’actualiser dans une perspective transférentielle au fil des traitements proposés à ces adolescents en crise ou en panne de développement. J’entends ici par crise ce qui fait évènement psychopathologique et amène à consulter.
Penser c’est prendre le risque d’agir
7 La clinique que je propose est celle de la première rencontre d’un adolescent avec une institution soignante. Il s’agit des premières semaines qu’il passe dans l’établissement où, si relation de transfert il y a, c’est bien sur l’institution dans son ensemble qu’elle se déploie.
9 Cette temporalité très présente dans le récit d’Antoine qui ne cesse de faire des allers et retours entre passé, présent et futur, dit bien l’effroi du basculement vers l’adolescence et le risque de discontinuité que révèle ce passage. Cette discontinuité génère des angoisses très corporéisées où le risque semble être celui de la perte d’une unité acquise grâce au holding parental. Un adolescent pris dans sa gangue phobique est porteur de la trace et de la crainte du changement. On peut penser que la régression temporelle d’Antoine conduit au fantasme originaire de scène primitive ou à celui de retour dans le sein maternel. Pour F. Richard, « l’adolescent qui présente des fonctionnements limites ne sait pas créer et sans cesse recréer le sein à l’intérieur de lui à partir de ses besoins instinctuels lesquels sont d’abord connus comme des éprouvés corporels » [7]. En effet, le risque de destructivité par le démantèlement corporel est fort pour ces adolescents porteurs d’une sensorialité angoissée, où le repli phobique est parfois la seule issue pour garder un semblant d’unité.
L’adolescence, âge des possibles
11 L’adolescence, âge des agirs, âge des possibles, ne peut se déployer sans réflexion et suppose un retour sur soi à condition que la régression qui l’accompagne ne soit pas trop massive. « Des fois, le soir, je pense que je ne vais plus aller à l’école, j’ai fait un rêve où je suis content d’aller à l’école, je prends le chemin de l’école, j’arrive, je monte les marches et ça se transforme en ma maison ». « Je suis ou ne suis plus à la maison ? », interroge Antoine dans son rêve.
12 Avec son corps en plein bouleversement, l’adolescent se place désormais dans un rapport brutal et incertain avec sa réalité propre. C’est un temps pour l’affirmation d’identité, un temps pour l’expérience, contingent avec les traces du passé dont il pense tout autant se défaire que les garder vivantes, plus ou moins à son insu. Il doit trouver et créer cette réalité en dehors de la famille pour achever son processus de développement, dont l’étayage du groupe doit faciliter la digestion. On oscille de la recherche d’une identité propre, où il faut trouver des échos en soi face à l’absence de l’objet, à une identité groupale où les échos se trouvent chez les autres qui sont des « mêmes », des pairs, mais aussi des « différents sexuellement ».
13 « Je m’émerveille que ceux qui ont vu des spectres nus n’aient pas jeté un œil sur leurs parties génitales ! Était-ce par peur ? Ou parce qu’ils ignoraient la différence ? », disait B. Spinoza [9] à l’un de ses correspondants bien avant que les psychanalystes et M. Klein en tête, nous disent combien l’appropriation sexualisée du corps fait peur et envie ; combien elle doit se négocier en libidinisant un corps désormais biologiquement prêt à une sexualité adulte et combien l’école et la réflexion jouent leurs partitions dans le développement de l’enfant. « Le rôle extrêmement important de l’école provient en général du fait que l’école et l’étude reçoivent une signification libidinale. Les exigences scolaires obligent en effet à sublimer son énergie pulsionnelle libidinale. La sublimation de l’activité libidinale joue, plus que toute autre, un rôle décisif dans l’étude des diverses disciplines ; cette étude sera donc inhibée, pour la même raison, par la peur de la castration » [10].
14 Voici ce que dit C. Baudelaire à son ami G. Barral : « J’ai un tempérament exécrable, par la faute de mes parents, je m’effiloche à cause d’eux. Voilà ce que c’est que d’être l’enfant d’une mère de vingt-sept ans et d’un père de soixante-deux ! Union disproportionnée, pathologique, sénile. Pense donc, trente-cinq ans de différence ! Tu me dis que tu fais de la physiologie avec Claude Bernard, demande donc à ton maître ce qu’il pense du fruit hasardeux d’un tel accouplement » [11]. On voit avec quelle rage ce grand poète interroge les origines et la première rencontre de la scène primitive dont il est le fruit : « Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères/où mon ventre a conçu mon expiation ! » [12], se plaint la mère du poète dans le magnifique et effroyable « Bénédiction » qui ouvre « Les fleurs du mal » et porte clairement dans ses vers la trace des fantasmes originaires. On précisera que le poète en herbe avait été renvoyé du lycée Louis le Grand au cours de son année de Terminale. Il finira cette année en pension chez les Lasègues dont le fils, futur aliéniste, est son répétiteur. Ce renvoi était motivé « par une vétille » selon certains auteurs, une aventure ou une « inversion sexuelle aurait joué un rôle » selon d’autres, une histoire de billet à un camarade qu’il aurait refusé de communiquer [13].
16 J’essaye toujours de suivre chez les patients adolescents ce qui fait trace d’une enfance comme un temps inachevé des différents stades de développement. En effet, l’enfant qui organisait ses pulsions sexuelles sur un mode autoérotique va découvrir l’objet sexuel génitalisé. Or, cette ouverture vers l’objet ne se fait pas sans angoisse car il faut renoncer sinon à tout, du moins à une partie des objets primaires. Ce qui se révèle, c’est une fragilisation de l’investissement narcissique du corps, c’est-à-dire, celui qui avait été offert par ce lien de proximité « tout contre », sensuellement et tendrement avec la mère, prolongement narcissique d’elle-même, ne l’oublions pas, et face à laquelle il devra trouver une bonne distance.
17 Freud, à propos des transformations de la puberté, dit clairement dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité qu’« Ainsi s’est constitué, un appareil d’une grande complexité prêt à être utilisé » [14]. Ajoutons que ce n’est pas sans danger. L’adolescence est donc une première mais aussi une nouvelle rencontre avec les discontinuités corporelles.
Bibliographie
- aulagnier p. (1989). Se construire un passé. Journal de la psychanalyse de l’enfant, 7 : 191-219.
- freud s. (1905). Trois essais sur la théorie de la sexualité. Paris : Gallimard, 1962.
- grunberger b. (1971). Le narcissisme. Essais de psychanalyse. Paris : Payot.
- klein m. (1923). Le rôle de l’école dans le développement libidinal de l’enfant. In : Essais de Psychanalyse. Paris : Payot, 2005, pp. 90-109.
- richard f. (2015). Winnicott, le corps et l’adolescence. Revue Française de Psychosomatique, 47 : 91-106.
- ruggiero i. (2013). Adolescence terminable et interminable. Rev. Fr. Psychanal., 77 : 474-489.
- spitz r. a. (1965). De la naissance à la parole. La première année de la vie. Paris : PUF, 1979.
- winnicott d. w. (1964). Le nouveau-né et sa mère. In : Le Bébé et sa mère. Paris : Payot, 1992, pp. 57-75.
Mots-clés éditeurs : Corporel, Discontinuité, Narcissisme, Pubertaire
Date de mise en ligne : 24/04/2017
https://doi.org/10.3917/ado.099.0101