Dynamique de l’institution comme groupe
Pages 65 à 82
Citer cet article
- LAURENT, Véronique,
- DUCHÊNE, Simon
- et LATHIÈRE, Claire,
- Laurent, Véronique.,
- et al.
- Laurent, V.,
- Duchêne, S.
- et Lathière, C.
https://doi.org/10.3917/ado.095.0065
Citer cet article
- Laurent, V.,
- Duchêne, S.
- et Lathière, C.
- Laurent, Véronique.,
- et al.
- LAURENT, Véronique,
- DUCHÊNE, Simon
- et LATHIÈRE, Claire,
https://doi.org/10.3917/ado.095.0065
Notes
-
[1]
Winnicott, 1962, p. 13.
-
[2]
Bick, 1967, p. 136.
-
[3]
Anzieu, 1985, p. 59.
-
[4]
A. Green (1972) attribue aux processus tertiaires une fonction d’articulation entre processus primaires et secondaires, assurant les possibilités d’un jeu (au sens de D. W. Winnicott) entre les deux. Au contraire des deux autres, ces processus tertiaires ne sont pas observables et donc seulement inférés.
-
[5]
Pankow cité par Tisseron, 1993, p. 81.
-
[6]
Anzieu, 1975, p. 239.
-
[7]
Villier, 2002, p. 70.
-
[8]
Ibid.
-
[9]
Anzieu citant Turquet (1974), 1985, p. 51.
-
[10]
Ibid.
-
[11]
Lavallée, 1993, p. 90.
-
[12]
D. W. Winnicott associe le terme de réagir à celui d’exercer des représailles, ou d’avoir disparu, en réponse à la pulsion destructrice du sujet. Si au contraire l’objet survit aux attaques, tout en se laissant toucher par celui-ci, il sort de son aire d’omnipotence. Il acquiert une réalité objective et peut être utilisé (Winnicott, 1969, pp. 261-262).
-
[13]
Le démantèlement autistique en est le contre-exemple. Selon G. Lavallée : « Ainsi, cet éloignement du corps, cette “ décorporation ” imposée par la vue et marquant les représentations de choses purement visuelles, se trouvent-ils compensés par l’association avec les représentations de choses étroitement liées aux sensations corporelles. Tandis que – en échange – des sensations corporelles qui resteraient informes trouvent à se figurer et à se représenter (en deçà du langage) grâce aux liaisons inconscientes avec les représentations de choses visuelles » (Lavallée, 1993, p. 125).
-
[14]
Green, 1983, p. 125.
-
[15]
Freud, 1923, p. 238.
-
[16]
Houzel, 2005, p. 15.
« Selon Winnicott (1958) l’esprit (mind, distinct du self) est l’intériorisation de l’enveloppe maternelle. L’esprit enveloppe le psychisme comme la mère a enveloppé le bébé de ses soins ».
1Personne ne serait surpris si l’on dit d’une institution de soin qu’elle se donne pour vocation d’être contenante. Soutenue par un fantasme unificateur, cette idée apparaîtrait même plutôt banale. Mais comment penser les articulations entre les paramètres d’accueil du patient inscrits dans leur réalité géographique et temporelle, les moyens thérapeutiques dont la structure se dote, et le registre psychique qui fonde l’intérêt que les psychanalystes portent aux métaphores d’enveloppe et de contenance dans ces situations, sans sacrifier à des raccourcis simplificateurs ? L’intériorisation par le sujet de la capacité de contenance n’est pas une donnée en soi. Elle relève d’une exigence d’élaboration qui s’appuie sur la portée symbolisante d’un cadre conçu pour son adéquation suffisante avec l’organisation psychique du patient, ses niveaux représentationnels et les particularités de ses complexes défensifs. Nous nous proposerons de concevoir l’institution comme un groupe psychothérapique en nous appuyant sur des référentiels théoriques développés par les groupalistes. Un travail de transformation portant sur les enveloppes éclaire alors les étapes successives d’un processus psychodynamique chez des patients dont les aléas de la subjectivation obscurcissent les limites dedans-dehors et Moi-non Moi. Une unité de soin destinée au suivi prolongé de jeunes patients accueillis à l’âge primaire et accompagnés jusque dans leurs premières années d’adolescence illustrera notre propos. Nous nous centrerons sur ce deuxième temps de la prise en charge à partir de la clinique d’un groupe restreint, notamment le moment où un dégagement vis-à-vis des liens de dépendance aux objets primaires, transférentiellement projetés sur le couple de thérapeutes, se manifeste. Mais cette mobilisation ne prend sens qu’inscrite dans une trajectoire transformationnelle et comme reprise en après-coup d’une étape préalable, celle de la rencontre avec l’inconnu du groupe large, institutionnel, et des aménagements défensifs qu’elle a sollicités.
Le concept d’enveloppe et la dyade mère-enfant
2Les notions d’enveloppe et de contenance qui vont soutenir la ligne théorique choisie se fondent sur les relations primaires à un stade où l’indistinction sujet-objet domine. Le bébé doit pouvoir s’appuyer sur la dyade qu’il forme avec sa mère pour trouver auprès d’elle les conditions de constitution de son narcissisme primaire et du passage du narcissisme primaire au narcissisme secondaire. Différents auteurs, notamment W. R. Bion (1961, 1962), E. Bick (1967, 1986), D. W. Winnicott (1962, 1969, 1971), D. Anzieu (1975, 1985, 1994), s’y réfèrent en concevant ce temps primitif comme un préalable à l’organisation pulsionnelle et à l’établissement d’un Moi. Les hypothèses de D. W. Winnicott, qui se basent sur cette période initiale à partir de l’idée de holding, lui font reprendre la conception bien connue de Freud (1923) en annexant une précision importante : « Le moi se fonde sur un moi corporel, mais c’est seulement lorsque tout se passe bien que la personne du nourrisson commence à se rattacher au corps et aux fonctions corporelles, la peau étant la membrane-frontière » [1]. Le parti pris théorique infère aussi l’inter-psychique et s’écarte donc de celui solipsiste auquel Freud a d’abord consacré l’essentiel de son œuvre – avant que les tournants de 1920 puis de 1938 n’infléchissent sa pensée – au profit de l’idée d’une transitionnalité ou d’une relation contenant-contenu. L’approche thérapeutique se fonde sur un changement de paradigme, d’une part en soutenant pour le patient un projet de subjectivation, et non seulement d’un retour du refoulé, d’autre part en sollicitant le thérapeute plus activement que ce qui est requis dans une cure classique en termes d’écoute flottante. Dans l’abord institutionnel de l’enfant, les registres de holding, handling et object-presenting de W. R. Winnicott (1971) sont même métaphoriquement engagés, la présentation du sein au bon moment s’apparentant ici à la notion d’action spécifique introduite dans Esquisse d’une psychologie scientifique par Freud (1895) et retrouvant aussi le choix de la technique active défendue par S. Ferenczi (1920). L’acceptation retenue ici s’écarte cependant du point de vue d’une psychologie réparatrice.
3Les notions de peau et d’enveloppe pour D. W. Winnicott (1962, 1969, 1971) comme pour E. Bick (1967, 1986) émanent du besoin ressenti par le nourrisson d’un objet qui puisse tenir passivement les parties non intégrées de sa personnalité. La nature de cette quête objectale précoce est impérieuse, effrénée, car elle conditionne le sentiment continu d’existence. Lorsque la confrontation au groupe entraîne des vécus de perte de l’unité du Moi, l’identification en urgence à un objet – quel qu’il soit : affect, stimulus extérieur, idéalité – fait appel à cette même exigence. Le dit objet est alors « expérimenté concrètement comme une peau » [2]. La mère se doit d’abord d’être en parfaite adéquation avec son bébé jusqu’à ce que la maturation rende celui-ci capable de pallier mentalement aux inévitables (et nécessaires) insuffisances de celle-là. W. R. Bion (1962) conçoit un rapport contenant/contenu qui place dans une intime communication la mère et l’enfant à travers les mouvements de projection identificatoire et de ré-introjection. La fonction α de la mère est objectalisante, elle qualifie, soutient la transformation symbolisante des éléments-choses bruts non intégrables. Elle relève d’une capacité de rêverie maternelle dont la localisation, dans le préconscient, se distingue radicalement d’un mode éducatif. Les développements de D. Anzieu (1985, 1994) sur le Moi-peau s’inscrivent dans cette lignée. L’auteur développe ses conceptions à partir d’une pulsion d’attachement, de nature non sexuelle, qui répond au besoin primaire d’une cavité primitive protégeant à la fois des dangers extérieurs et de l’état de détresse interne. L’expérience rattachable aux orifices et aux zones érogènes n’est rendue possible, selon cet auteur, « que par rapport à une sensation, fût-elle vague, de surface et de volume » [3], déjà-là qui renvoie à la figuration élémentaire de ce Moi-peau à partir de la surface du corps. La constitution d’une peau limitante et d’une peau-frontière travaille ainsi à l’établissement d’un axe narcissique et anti-traumatique et la rend capable de soutenir un conflit dynamique avec l’axe œdipien et la sexualisation par l’objet.
4Si l’on admet les thèses complémentaires de ces différents auteurs, il devient possible de concevoir le processus collectif et d’individuation par l’approche groupale comme œuvrant à une reprise dans les réseaux de représentations, et les remaniements de l’organisation défensive des patients de ces dites enveloppes à partir des éléments du cadre. Les phases de régrédience et de progrédience témoignent d’un travail de déconstruction-reconstruction de ces limites comme autant d’étapes transformatrices susceptibles de tendre vers de meilleurs niveaux d’intégration. Le lieu du processus, décentré de la préoccupation sur les contenus représentationnels, se situe essentiellement sur celui de ces limites et des capacités de contenance du Moi. La clinique de patients non névrotiques ne manque précisément pas de se heurter à la difficulté d’en stabiliser les structures comme aussi d’en disposer avec souplesse. L’excès de fonctionnement en processus primaire ou figé dans un fonctionnement en processus secondaire en signe souvent les écueils [4], renvoyant réciproquement à des enveloppes déhiscentes et perçues comme incapables de contenir les contenus, ou au contraire à des enveloppes rigides.
L’institution comme groupe large
5Le principe de l’association libre appliqué au groupe suppose que le parler-ensemble, et même l’être-ensemble, s’affranchissent du parti pris peu ou prou éducatif qui organise généralement l’essentiel des temps de mise en groupe des patients dans les institutions de soin, type hôpitaux de jour. Quoique non théorisés comme tels, les intermèdes récréatifs qui ponctuent les habituels sous-groupes d’activités s’en rapprochent. Mais les soignants savent les risques de dérapages qui sont attachés à ces moments informels de la prise en charge et ne livrent pas durablement à eux-mêmes des patients psychotiques ou autistes que cette liberté expose surtout à la répétition traumatique. Si le choix arrêté par l’unité de soins que nous allons maintenant présenter est d’avoir établi en principe thérapeutique la libre circulation de ses jeunes patients, c’est qu’elle peut s’appuyer sur la capacité d’une certaine auto-organisation groupale dont ceux-ci disposent. C’est elle qui rend compte de sa pertinence, garantissant que des remaniements défensifs tant individuels que collectifs soient non seulement possibles mais favorisés par cette disposition posée comme cadre. Elle tient au registre plus narcissique-identitaire que psychotique de leur pathologie. Cette libre circulation se déploie en l’occurrence dans un hôpital de jour fonctionnant le soir après l’école et mettant en présence quotidienne pendant une heure et quinze minutes une vingtaine de patients (sur une cohorte de trente, ce qui signifie que tous ne sont pas là tous les jours) âgés de six à quinze ans et des soignants (une quinzaine, constitué de deux tiers de psychologues et de un tiers de stagiaires qui s’engagent pour l’année scolaire) pour des soins prolongés (plusieurs années). La surface au sol est d’environ 250 m², constituée de sept grandes pièces ouvertes (avec des médiations utilisées à leur guise par les patients) et d’un couloir. Les enfants peuvent donc prendre appui sur les médiations et sur l’appareil à penser les pensées de l’équipe de psychologues. Cette équipe est elle-même adossée à un personnel encadrant (médecins et cadre institutionnel) et aux réunions cliniques hebdomadaires qui assurent l’élaboration et la détoxification commune d’un matériel, souvent brut ou partiellement symbolisé et donc peu compréhensible, issu de l’observation des patients et des produits du contre-transfert. Le groupe est qualifié de large du fait du nombre des membres impliqués.
6Les caractéristiques morphologiques du groupe complexifie à divers titres le modèle paradigmatique de la cure individuelle avec l’enfant ou l’adolescent, en ajoutant au face à face la pluralité et l’interdiscursivité (Kaës, 1999) mais aussi en ouvrant à l’espace physique dans lequel le groupe se tient. Toute mise en groupe non éducative mobilise immédiatement des angoisses extrêmement archaïques qui suscitent individuellement et collectivement des défenses spécifiques pour les contrôler et les élaborer. Elle confronte à la perte d’unité du Moi (narcissisme primaire) et non seulement d’identité du Moi (narcissisme secondaire). L’appui se cherche d’abord « dans le corps » car, quand les structures psychiques se perdent, c’est « là où on a pied » [5]. Les manifestations somatiques et l’agitation, en particulier chez les enfants, sont à ce stade fréquentes. Dans ces temps inauguraux, le groupe souffre cruellement « de manquer d’un corps commun sur lequel étayer l’appareil psychique groupal » [6] explique D. Anzieu. On comprend l’impasse dans laquelle le patient psychotique ou autiste se trouve placé. R. Kaës (1974) conçoit une quête de correspondance imaginaire entre corps individuel, corps groupal et espace. C’est de l’évolution de ces premières articulations que dépend la possibilité pour le groupe et pour l’individu d’engager un processus de maturation.
7La place des expressions motrices est d’autant plus marquée que l’enfant est plus jeune et l’appareil psychique encore instable. Elle se majore chez ceux pour qui le recours à la motilité protège de la passivité et de la dépendance à l’objet, donc s’oppose à sa figuration. La référence à la notion de seconde peau musculaire mentionnée par E. Bick (1967) serait ici pertinente. Mais le perceptivo-moteur sert aussi d’étayage à la représentation lorsque les capacités de mentalisation sont fragiles. L’activité de pensée travaille donc souvent aux limites entre le versant de l’issue agissante comme décharge, ou comme voie de délestage d’un excès d’excitation qu’il contribue à réguler, et comme expression pré-langagière. La fragilité narcissique des patients concernés par le soin institutionnel est responsable en outre d’un surinvestissement du vu. Or le regard est particulièrement sollicité dans les groupes par le fait d’un face à face surdéterminé par la pluralité. J. Villier soutient que la confrontation avec le groupe comme « ensemble atomisé, […] chaos » [7] est responsable d’une « horreur perceptive » [8]. L’irreprésentable précipite la chute dans l’au-delà du miroir de cet autre démultiplié, l’effroi précédant l’espoir de tirer des bénéfices de la spécularité. Il y a mise en tension des limites dedans-dehors, effraction des enveloppes psychiques individuelles, ce qui concourt à l’agir. On peut aussi parler d’une extrême extension de la peau, extension pouvant aller jusqu’à la déchirure ou l’éclatement, tout particulièrement dans un groupe large. P. M. Turquet, souvent cité à ce propos (Anzieu, 1985), a observé que le sujet est poussé à se désolidariser de l’étendue du groupe pour s’en protéger. Il réengage ainsi le travail d’individuation. Cette désolidarisation passe par « la peau de mon voisin » [9] grâce à un contact cutané, visuel ou verbal « avec son voisin » [10] et le fantasme d’une peau commune avec ce, voire ces deux, voisin(s). La vue, comme le souligne G. Lavallée, impose une « décorporation » [11], un éloignement du corps, qui affecte en cela aussi les fondements corporels de l’unité et de l’identité du Moi. La vision a en effet ceci de spécifique qu’elle ne s’accompagne pas d’une satisfaction d’organe. L’œil n’est pas une zone érogène. Le regard engage certes une forme de toucher au loin mais un toucher décorporé. Il constitue une exigence de représentation qui va dans le sens d’un réinvestissement secondaire de la symbolique du jeu et du langage. Pour que celle-ci soit disponible, il faudra qu’une négativation (atténuation) de l’impact du perçu ait d’abord lieu. Une double intériorisation des données sensorielles issues du rapport corps-espace et du regard sera ainsi requise. La force attractive du groupe joue à cet égard un rôle important. Elle met en tension les besoins psychologiques de chacun et la recherche d’appartenance au groupe qui nécessite de lui céder une part d’individualité en renégociant les limites entre soi et l’extérieur. Le groupe apporte en retour sa fonction régulatrice et de fond de stabilité pour la psyché. Sa fonction unifiante, grâce aux différents niveaux identificatoires progressivement impliqués, entraîne un conflit dynamique avec les structures individuelles et leurs singularités psychopathologiques pour soutenir le travail d’élaboration nécessaire. Les enjeux transformationnels qui permettent le rétablissement des limites différenciatrices, séparatrices et contenantes, individuelles et groupale, prennent ainsi une dimension anti-traumatique et de continuité psychique.
8La pluralité et l’étendue du collectif, une fois rendues familières, se montrent adaptées à la discontinuité d’un fonctionnement psychique soumis à des mouvements disruptifs qui profite ainsi des éléments diffractés du dispositif (différents espaces, médiations, personnes). Néanmoins, le groupe large a pour caractéristique un manque de stabilité qui entrave la maturation requise du groupe pour stimuler l’activité du préconscient, potentialité reconnue de la groupalité. Les agrippements mutuels qui s’observent cliniquement de façon durable, que ce soit avec un alter ego ou avec un adulte, s’ils soulèvent la question de la fonction remplie par le double matérialisé dans ces pathologies, témoignent aussi des limites d’un tel dispositif groupal comme cadre. Il risque en effet de restreindre le procès d’accroissement de la réflexivité et de la subjectivation qui s’est pourtant initié grâce à lui et à l’expérience d’une certaine utilisation (au sens de Winnicott, 1969) de l’objet-groupe, voire de s’y opposer.
Du groupe large au groupe restreint à l’adolescence
9La mise en avant des caractéristiques corporelles et visuelles rattachables à l’étendue et la pluralité du groupe large, a maintenu au second plan l’interdiscursivité et l’interpsychique. Il faut une disposition plus constante des membres dans un groupe restreint et la limitation à un espace mieux circonscrit pour contribuer à un appareillage groupal plus étroit et à son articulation avec l’appareil de langage. Ici encore, on retrouvera dans le principe qui vise à alterner prise en charge en groupe large et en groupe restreint un point commun à la plupart des institutions. La particularité du dispositif pris en exemple tient à une conception évolutive du cadre s’appuyant sur ces deux modes groupaux. L’admission dans un petit groupe fermé (ou slow-open) y est en effet réservée aux adolescents et pré-adolescents, alors que la recherche des pairs subit à cet âge un habituel renforcement et que le langage tend à prendre le relais de ce qui, chez l’enfant plus jeune, reste attaché à la symbolique du jeu. Comme la prise en charge débute toujours à l’âge primaire, il y a concomitance entre la physiologie de l’irruption adolescente et le fait qu’un temps suffisant se soit écoulé entre l’entrée dans l’institution et l’intégration dans un tel petit groupe. Rarement inférieur à deux ans, il repose aussi sur des critères psychodynamiques, l’omnipotence devant avoir suffisamment cédé de terrain. Précision importante, les enfants comme les thérapeutes qui composent le groupe restreint sont issus du collectif, donc se connaissent déjà, mais pas dans cette disposition particulière. Le passage d’un dispositif à l’autre renouvelle l’expérience perceptive, d’autant que l’implication plus active du thérapeute dans le collectif s’efface pour en limiter la valeur séductrice et que le support de la médiation, largement offert dans le groupe large, se réduit autant que possible. Il contraint à l’élaboration de la part symbiotique de soi qui a été abandonnée au cadre antérieur (Bleger, 1970). L’adolescence est un moment propice pour cela alors que l’appel à l’objet exogame soutient le deuil d’une certaine qualité de lien aux objets infantiles. L’étude d’un fragment de l’histoire d’un groupe va venir l’illustrer.
10Quand bien même adultes et enfants se connaissent, on voit que le passage du grand au petit groupe ne se fait pas sans difficulté, en réinterrogeant les relations entre les uns et les autres qui subissent, dans une métaphore optique, comme un fort grossissement. Si la perception d’un petit groupe d’individus connus ne ravive pas l’horreur d’une réalité fragmentaire comme dans la rencontre inaugurale avec le groupe large, elle n’en constitue pas moins une épreuve de re-qualification du perçu. La singularité immédiate de chacun est impliquée tandis que les possibilités de s’affranchir du trouble qu’elle induit se restreignent. C’est pourquoi la tension agissante ne s’avère, là non plus, jamais loin, que ce soit sous forme de fuite, d’agitation ou d’actes violents. D’abord, Aline concentre toute l’attention perceptive de Brian qui se débarrasse sur elle de contenus inintégrables, du type des éléments ß. Aucune reconnaissance en celle-ci de parties de lui-même n’est alors possible. La jeune fille figure, comme la co-thérapeute, ce qui doit être évacué, détruit, ce qui fait obstacle au fantasme d’omnipotence et d’emprise sur le groupe et sur le thérapeute homme qui représente son Moi idéal. Le rappel des règles va installer une perplexité que la participation collective rend possible et soutient. En effet, des ébauches de réorganisation affleurent, Aline s’allie à Brian contre les adultes plutôt que de s’opposer à lui, chacun fait une place à la tension émotionnelle partagée et s’engage à tour de rôle dans des hypothèses sur les causes du trouble. On peut questionner la nature de l’embarras qui gagne les participants, à partir du moment où les interdits sont rappelés et tolérés par le groupe, et faire l’hypothèse d’un mouvement commun de régression installant une matrice sensorielle indifférenciée. La possibilité de régresser à ce registre de communication inconsciente représente une étape fédératrice pour le groupe, le constitue comme tel. Située à un niveau préverbal d’interaction, la valeur unifiante et stabilisatrice de cette matrice joue un rôle d’autant plus déterminant que le groupe se heurte au défaut de mentalisation des jeunes. W. R. Bion (1961) situe dans le champ du protomental et d’un en deçà de la différenciation psyché-soma cette émotionnalité groupale ou valence. Activée en chacun, elle cherche à s’accorder avec l’ensemble et est propre à chaque groupe. Lorsque ses modes de régulation empruntent la voie de la représentation fantasmatique et du langage, ce qui s’avère le cas ici après quelques aléas, elle est à concevoir comme une préconception du fantasme unificateur de la peau, fondateur d’un être-ensemble. C’est l’impossibilité de sacrifier une partie du narcissisme à l’objet-groupe qui aurait, au contraire, rendu compte du blocage dans l’agitation dont P. Privat et J.-B. Chapelier ont mentionné le caractère défensif dès leur article de 1987. Cette hypothèse n’était d’ailleurs pas à exclure. Ici, la capacité groupale à survivre au vécu persécutoire des participants et aux attaques, conscientes mais surtout inconscientes, rejoint la capacité maternelle d’être utilisée. Elle se retrouve dans le fait de n’avoir pas réagi [12] c’est-à-dire, pour chacun comme pour l’ensemble, de n’avoir pas retiré son investissement, ni agi de rétorsion, ni ne s’être dérobé à l’expérience induite par le rappel des interdits. Cette matrice sensorielle indifférenciée témoigne plutôt que le groupe a été touché, ce qui l’installe dans une réalité objective et sort chaque membre de l’aire d’omnipotence dans laquelle il aurait pu rester bloqué. La tension qui pesait sur les Moi individuels se diffuse dans le Moi groupal, en soulageant le Je dans un retour sur investissement. Il est intéressant de remarquer également que ces mouvements de régrédience et progrédience prennent appui sur une expérience vécue, ici celle de Brian, dans le groupe large. La reviviscence de la tiercéité liée au changement de cadre stimule la possibilité d’une reprise élaborative. L’admission dans le groupe restreint ouvre d’abord à une répétition jusqu’à l’effet d’après-coup qui donne forme au renoncement à la satisfaction du besoin d’exclusivité maintenu dans le lien fusionnel à Madame S., puis Monsieur D. La quête de satisfaction peut tendre vers d’autres buts libidinaux, dominés par l’angoisse de castration. Ces remaniements défensifs contribuent à la liquidation de ce qui, du transfert, restait dans le champ de l’impensé, du fait de la fusion de la partie symbiotique de la personnalité avec le cadre.
11La théorie qui surgit, unit le couple de thérapeutes : ils ont « été dans le même ventre ». Ce fantasme rétablit un sens et témoigne de la fonctionnalité retrouvée de l’enveloppe psychique individuelle adossée au fantasme de peau groupale, né de la matrice sensorielle indifférenciée. Dans la trajectoire transformationnelle qui a opéré, Brian a pu rétablir un écran filtrant et signifiant lui permettant de voir en Aline, et dans le groupe, une partie réfléchie et non plus étrangère et rejetée de lui-même. L’élément β atténué et modifié en élément α peut être alors réintrojecté. Le projeté au dehors devient un écho du dedans et non plus le retour du rejeté. G. Lavallée (1993) propose les termes de boucle contenante et subjectivante de la vision et d’enveloppe visuelle pour rendre compte de ce travail d’intériorisation. Il est concomitant de celui qui s’effectue dans d’autres registres sensoriels, la consensualité [13] assurant les correspondances nécessaires entre ceux-ci et l’accès aux fonctions symboliques de l’unité corporelle. L’hallucination négative, retrouve ce qui, du holding maternel et de la fonction miroir du visage de la mère selon D. W. Winnicott (1971), est au fondement du sentiment continu d’existence. L’esprit (Mind) est en capacité d’envelopper le psychisme (Anzieu, 1994). On insistera, en paraphrasant A. Green, sur le fait que la mère-groupe appréhendée comme totale, ne l’est pas « sous la forme d’une perception […] mais au contraire sous la forme d’une hallucination négative de cette appréhension globale » [14] pour l’établir comme structure encadrante. Le renversement des polarités centre sur le Moi lui-même et sur l’aspiration narcissique groupale l’effort d’unification, avec en particulier un renversement de l’activité en passivité, ce qui ouvre à la réflexivité et à l’espace de pensée. L’énoncé du fantasme de peau utérine apparaît comme un moment créatif qu’il faut saisir dans le rapport détruit/créé plus que dans le classique trouvé/créé. Le groupe se hisse à un niveau plus élaboré d’unité groupale sur la base d’identifications narcissiques gémellaires et accède alors à la phase dite d’illusion groupale (Anzieu, 1975 ; Chapelier, 2002).
12La réorganisation groupale sous forme de groupe de pairs manifeste que chaque sujet se sent uni à l’autre par son double, par le fantasme d’une même peau gestationnelle, en même temps qu’unifié par une peau commune de groupe. Le processus de transformation est passé par la possibilité de substituer une théorie à l’irreprésentable – où s’entretiennent l’accrochage perceptif, le recours à l’agir et l’excès de projection hostile – et d’engager un mouvement identificatoire, quitte à ce que le maintien d’une relation sensorielle au double matérialisé soit nécessaire encore quelques temps. Il ne s’agit plus ici d’un agrippement à l’autre mais d’une voie de passage, d’un palier de régression. Le fantasme d’avoir « été dans le même ventre » réinvente une scène primitive avec un principe de couplage qui n’affilie plus les enfants du groupe au couple de thérapeutes mais les lie deux à deux sur un mode homo-générationnel. L’adolescence soutient une quête de retrouvailles avec l’objet dont le corollaire est le deuil des liens infantiles aux objets. J.-B. Chapelier (2005) a montré que ces transformations passent par une déconstruction de la scène primitive et par le réinvestissement de liens homo-générationnels, homo et hétérosexuels. On parlera plutôt ici d’une tentative de désexualisation et de neutralisation de la scène sexuelle primitive transformée en scène fraternelle plus que d’une déconstruction sollicitant l’efflorescence fantasmatique sado-masochique décrite par l’auteur dans son expérience de groupes d’adolescents. Elle est vraisemblablement à mettre sur le compte du noyau psychotique des patients de ce groupe. Pour cet auteur, le fantasme d’auto-engendrement est déterminant dans le travail d’adolescence et sous-tend les mouvements de transformation des liens aux objets primaires. La poussée créatrice et subjectivante expérimentée par le groupe que nous décrivons en porte la marque. La relation au double matérialisé, le binôme que chaque enfant fait avec un autre du même sexe, contient et met en attente le travail d’intégration de la bisexualité qui se rejoue à cet âge et précède la possibilité de la rencontre avec l’objet hétérosexuel. Comme le rappelle encore J.-B. Chapelier (2005), la voie de la re-différenciation dans les groupes d’adolescents s’effectue en effet, au contraire des groupes de latence, en passant d’abord par la différence des sexes pour rétablir ensuite la différence de génération.
13Il est difficile de modéliser les conditions de la processualité psychique dans les institutions, chacune ayant ses particularités de dispositif et de cadre. Certaines trouveront peut-être à se reconnaître dans les paramètres de groupe et d’enveloppe qui servent au présent article à éclairer les mouvements transformationnels qui affectent les rapports corps-espace, les effets du face à face et de la pluralité, l’interpsychique. Si Freud a avancé que le Moi peut « être considéré comme une projection mentale de la surface du corps, et de plus […] il représente la surface de l’appareil mental » [15], il revient à ses successeurs d’avoir explicitement fait référence aux termes d’enveloppes et de contenance. Loin d’un usage analogique qui ne donnerait pas toute sa portée à ces prolongements théoriques, le point de vue processuel qui porte sur les limites s’avère au contraire fécond avec des patients pour lesquels le procès de subjectivation domine sur celui de la levée du refoulement. Le rétablissement de structures ou contenants de pensée plus fiables, grâce à leur portée anti-traumatique, satisfait à une meilleure fonctionnalité des processus primaires et secondaires et de leur articulation. Comme l’énonce D. Houzel, la « métaphore d’enveloppe, qui nous sert à décrire les structures limitantes de la psyché, est sous-tendue par un processus de stabilisation des motions pulsionnelles et des turbulences émotionnelles » [16]. Le groupe offre des conditions intéressantes mais complexes pour mobiliser des adolescents relevant du soin institutionnel, du fait de l’attrait pour leurs pairs. L’expérience créatrice du groupe dépend de sa possibilité à se réorganiser et à survivre aux pulsions impitoyables de ces patients. La mise en crise induite par l’entrée dans le groupe réinterroge le registre perceptivo-moteur et travaille à une négativation à laquelle l’appel à un être-ensemble doit pouvoir concourir. Dans le modèle institutionnel présenté, les variables du dispositif thérapeutique se déplacent au fil de la trajectoire du patient pour tirer les mouvements transformationnels vers la liquidation des parties symbiotiques qui tendent, tout particulièrement avec de tels patients, à se déposer dans le cadre et constituent un des enjeux majeurs du destin des suivis prolongés.
Bibliographie
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Mots-clés éditeurs : Contenance, Enveloppe, Groupe, Institution
Date de mise en ligne : 14/06/2016
https://doi.org/10.3917/ado.095.0065