Parents dans les situations de phobies scolaires
- Par Annie Birraux
Pages 465 à 479
Citer cet article
- BIRRAUX, Annie,
- Birraux, Annie.
- Birraux, A.
https://doi.org/10.3917/ado.089.0465
Citer cet article
- Birraux, A.
- Birraux, Annie.
- BIRRAUX, Annie,
https://doi.org/10.3917/ado.089.0465
1Si l’accompagnement des parents d’enfants et d’adolescents en souffrance psychique peut nécessiter des schémas différenciés selon la nature des troubles auxquels ils sont confrontés, il exige d’abord un minimum théorico-éthique commun à toutes les situations de prise en charge des familles. Je retiens quatre postulats qui soutiennent cette assertion, même s’ils mériteraient d’être plus largement argumentés.
- Les parents font ce qu’ils peuvent et ne sont, en aucune façon, responsables de la pathologie de leurs enfants. C’est une affirmation qui a ses limites dans le cas des violences agies ou des sévices corporels volontaires et sadiques, mais c’est une réalité avec laquelle nous devons travailler afin de ne pas être envahis par des tentations contre-transférentielles qui substitueraient le jugement et la condamnation à la compréhension de leur attitude.
- Les parents qui consultent avec leurs jeunes sont le plus souvent dans un état d’impuissance et de grande souffrance narcissique, ce que camouflent mal les griefs qu’ils peuvent avoir à l’égard de leur progéniture. Même si ceux-ci ont une grande teneur agressive, le seul fait de les exprimer est une manière implicite de dire en même temps leur sentiment d’échec. Et ceci est d’autant plus douloureux pour eux, comme démarche, que leurs idéaux étaient initialement très exigeants.
- Du côté des processus cliniques, prendre en charge des parents d’adolescents en souffrance, c’est les mettre en situation de revisiter leur propre adolescence et, à travers elle, les issues pubertaires de leur névrose infantile. Ce qui signifie que les troubles de l’adolescent peuvent trouver, dans ce qu’ils provoquent de désorganisation ou de décompensation familiale, un sens évident, mais ce qui signifie surtout qu’ils risquent de contraindre à ouvrir des placards où gisent les squelettes que l’histoire a préféré oublier.
- L’accompagnement des parents, nécessaire, indispensable, est donc un travail à risque qui a ses règles. Il supporte mal les improvisations.
2J’ai choisi de parler de l’accompagnement des adolescents phobiques scolaires parce qu’il s’agit d’une problématique beaucoup plus importante qu’on ne le croit, qui est de plus en plus souvent maquillée sous des notions comportementales (les adolescents décrocheurs, inadaptés ou violents), ou sociologiques (la phobie sociale, les retirés, sur le modèle des hikikomoris japonais), alors que la phobie scolaire, certes mal nommée, est une entité qui est par définition un trouble psychopathologique fréquent non seulement dans la petite enfance mais à la puberté et qui témoigne non seulement de la fragilité du moi mais d’une paralysie des mécanismes de pensée qui ne permettent plus d’en élaborer les causes et les remèdes.
De quoi s’agit-il ?
3La phobie scolaire est certainement mal nommée, puisqu’elle est qualifiée moins par un objet précis, que par une situation d’obligation et de contrainte définie, elle, par des éléments multiples et plus ou moins bien différenciés. À l’école, il y a les élèves, le personnel dans lequel chacun des professeurs a une place relativement propre, il y a des situations différentes d’implication en fonction des matières : sports, piscine ou athlétisme, sports collectifs ou individuels, arts, selon les thèmes et les supports : matières d’expression ou de raisonnement, etc. Bref la phobie scolaire, à la différence des phobies d’objets externes qui définissent avec précision un espace d’évitement, est moins une peur irrationnelle d’un objet inoffensif qu’une peur diffuse d’un espace dont les définitions sont multiples mais dont la caractéristique spécifique est que celui-ci contraint à la vie de groupe et à l’expression de ses aptitudes intellectuelles.
4Il y a eu sur la phobie beaucoup de travaux et beaucoup d’hypothèses. Freud en a donné un modèle princeps dans le Petit Hans (1909), modèle qui demeure classiquement celui des phobies de développement de la névrose infantile, mais qui est insuffisant à rendre compte de certains accès phobiques (L’homme aux loups par exemple, 1918) et en particulier des phobies de l’école. On a longtemps invoqué aussi dans la genèse des troubles le déterminisme de l’angoisse de séparation, comme si elle était l’explication nucléaire du syndrome. C’est une hypothèse qui reste valable pour certaines angoisses scolaires. M. Sperling (1972) en a développé la théorie. L’auteur évoque l’angoisse suscitée par la représentation des objets libidinaux aimés et haïs dans un contexte où l’éloignement ne permet plus l’exercice sur eux du contrôle et de la maîtrise. Cette interprétation a donné lieu à discussion dans la mesure où, pour A. Freud (1965) et ses partisans, elle écornait le modèle de la « full-blown phobia », laquelle demeure dans la littérature psychanalytique celle du « Petit Hans ».
5À mon sens, le refus scolaire dans le primaire manifeste toujours une angoisse de quitter la maison, mais n’est pas le paradigme de la phobie scolaire adolescente, celle-ci d’ailleurs pouvant prendre des formes très diverses : fugues, délinquance, dépression, etc. D’abord parce que dans les signes objectifs qui la caractérisent, l’adolescent en général est en mesure de quitter la maison et ses parents. Ce qui lui est impossible, c’est de rentrer dans le collège ou le lycée ou d’y rester. Et même s’il est accompagné jusqu’aux portes de la classe, il s’arrangera pour subrepticement s’en échapper afin d’aller passer le temps « ailleurs », à l’infirmerie – ce qui est un moindre mal – ou dans la nature. L’absentéisme est donc le premier symptôme, soit sélectif, soit total, mais l’alternative n’est donc pas le retour à la maison. L’alternative entraîne le plus souvent l’isolement (à deux ou trois, ou seul) et la rupture progressive avec les camarades de classe dont le patient dit souvent (selon son âge) qu’ils sont nuls, ou qu’ils le harcèlent. Le même discours projectif est tenu à l’égard des professeurs et de l’encadrement : le niveau n’est pas bon, tel prof ou tel autre est critiquable en raison de son allure, de sa grossièreté voire de toute autre raison non vérifiable… De même que chez le jeune enfant l’angoisse de séparation témoigne d’une fragilité du moi, de même chez l’adolescent, ces jugements qui rendent l’autre responsable de son symptôme attestent l’incapacité à un examen introspectif qui l’obligerait à admettre ses peurs.
La diversité des modèles
6Il y a plusieurs sortes de phobies et je ne reviendrai pas sur le fait que la plupart d’entre elles ne se constituent pas comme le pensait Freud sur le modèle de la névrose de transfert, mais bien sur le modèle de la névrose post-traumatique. Elle met donc en question le narcissisme avant la sexualité, le déterminisme de la honte avant celui de la culpabilité. Les phobies les plus fréquentes à la puberté sont celles qui touchent le corps et la pensée. Dans les premières, plus fréquentes chez les filles, encore qu’elles ne soient pas rares aujourd’hui chez les adolescents mâles, tout se passe comme si la projection n’arrivait pas à investir un objet externe persécuteur, mais désignait celui-ci dans l’épaisseur de la chair et du corps. Dans les secondes, c’est l’activité de pensée et de représentation elle-même qui est affectée d’une qualité persécutrice au point qu’on peut interroger l’idée freudienne (Freud, 1915) que le moi garderait à l’intérieur ce qui est bon et rejetterait ce qui est mauvais, différent, étranger. Pourquoi et à quel moment l’activité de pensée, en-soi, devient-elle mortifère ? Il est intéressant d’ailleurs de noter qu’il existe des formes mixtes qui conjuguent et la honte du corps et la peur de son monde interne. Il n’est pas rare de rencontrer des dysmorphophobies associées à ce que J.-L. Donnet (2009) appelle une « psychophobie ». Sur le plan psychopathologique, ces troubles charrient un verdict évolutif assez lourd, en particulier en ce qui concerne l’inscription sociale ultérieure, problématiquement empêchée par des symptômes de retrait et d’inhibition invalidants.
Spécificités de la phobie scolaire
7La phobie scolaire, elle, camoufle une blessure narcissique : sentiment de non valoir, image de soi inconsistante, fragile, qui ne résiste pas au face à face, au regard de l’autre dont le sujet pense, de manière projective, qu’il est nécessairement dévalorisant, mais qui n’est que le reflet d’une auto-appréciation péjorative. Tous les adolescents traversent une telle période dans la mesure où l’impact de la puberté met à mal le moi infantile, d’autant plus vivement que la latence n’a pas pacifié les conflits en les refoulant. Le moi pubertaire, qui doit se déprendre des imagos parentales intériorisées est en nécessité d’être réinvesti libidinalement. À notre sens, la puberté n’est pas anti-narcissique, mais met le moi en situation d’hémorragie narcissique qui doit être colmatée. Or, l’incertitude identificatoire que réveille l’irréversibilité de la sexuation, le désordre affectif qu’induit l’impact génital et les représentations incestueuses associées déstabilise son économie libidinale aussi bien que les repères infantiles sur lesquels elle s’était édifiée. Dans toutes les phobies qui s’expriment à l’adolescence, le terrain narcissique est effondré, mais il apparaît qu’il s’agit moins d’une situation traumatique ponctuelle que d’un état qui répond à un changement de statut auquel l’adolescent ne peut pas faire face. Et si l’on recoupe les anamnèses, on s’aperçoit effectivement que tout se passe comme si l’orage génital de la puberté avait dévasté un moi déjà fragilisé, ce qui témoigne de la nécessité d’une prévention qui cernerait les situations d’échec.
8D’une façon assez générale, la « phobie scolaire » constituée est en effet précédée d’un décrochage dont l’expression n’est pas toujours manifeste. Il s’agit de petits signes cliniques qui témoignent de la mise à distance de la chose scolaire – baisse des résultats, conflits d’autorité – sur un fond de désintérêt qui va progressivement envahir toute la vie relationnelle institutionnelle. Il arrive qu’un cercle de relations se reconstitue à l’extérieur, dans une bande ou dans un club de musique, mais très souvent la fuite de l’institution est un premier pas dans l’errance et la marginalité. Cette évolution mérite que l’on accorde le plus grand intérêt aux premiers signes d’appel qui sont éminemment variables, sauf qu’ils mettent en évidence, au fond, un désinvestissement de l’école sous des formes actives ou passives : fuite vers l’extérieur, fugues et petite délinquance ou dépression, repli sur soi, isolement. Dans les deux cas, il s’agira d’une rupture d’avec le comportement usuel et d’une indication de prise en charge.
Le retentissement familial
9La phobie scolaire est donc une pathologie qui a de gros retentissements sur la vie familiale pour plusieurs raisons, selon l’interprétation que la famille lui donne. Il se peut en effet que cette rupture scolaire soit interprétée, chez des adolescents un peu grands, comme un désir de quitter l’école pour un apprentissage. L’évolution montrera, dans la plupart des cas, des ruptures ultérieures successives avec le milieu du travail qui témoigneront du déplacement du malaise sur une scène sociale moins circonscrite.
10Dans les milieux socio-culturels modestes, le refus d’aller à l’école est quelquefois vécu comme une offense aux parents qui se vivent (bien que l’éducation soit gratuite) comme favorisant l’instruction de leurs enfants en vue de leur permettre une vie meilleure que la leur. C’est donc une blessure pour eux, d’autant plus qu’ils ne sont pas forcément familiarisés avec l’idée même d’une souffrance qui pourrait être liée au fait de fréquenter l’école.
11Enfin, un autre type de retentissement est le coût de ce symptôme qui, chez certains parents, entraîne l’adhésion au discours persécutif de l’adolescent et l’aménagement de cours particuliers ou d’écoles privées, situations coûteuses qui échouent assez systématiquement s’il n’y a pas une prise en charge psychothérapique associée. Mais la phobie scolaire, en raison de ses effets invalidants sur la vie sociale entraîne, plus que d’autres pathologies, des bouleversements de la vie des parents.
De l’impact de la puberté des enfants sur les parents
12La prise en charge des familles dans le suivi des adolescents en souffrance nécessite, pour le thérapeute, une représentation de l’impact de la puberté des enfants sur le climat intrafamilial. Il y a deux temps éventuellement simultanés dans cette affaire : d’abord celui de la sexualisation des relations et de ses effets sur l’organisation psychique de chacun des parents, et d’autre part, l’effet de résonance entre la personne de l’adolescent et les idéaux parentaux à son sujet, une dimension libidinale et une dimension narcissique. Là où l’omnipotence infantile devrait vivre ses derniers feux, débarrasser la famille des conflits qui émaillent l’éducation du jeune enfant, la génitalisation pulsionnelle ravive la problématique identificatoire du jeune et réveille simultanément chez les parents des conflits mis sous le boisseau autour de leurs propres identifications sexuelles. L’inceste n’est pas seulement une menace pour l’adolescent, c’est aussi une coloration de la vie fantasmatique des parents qui n’est pas sans incidence sur leur attitude (à l’intérieur ou à l’extérieur de la maison : l’adolescence de l’enfant est toujours un moment critique pour l’équilibre du couple).
13L’enfant, désormais pubère, aborde son adolescence sans véritable schéma directeur conscient, sauf celui d’idéaux labiles mais qui s’organisent toujours autour de la figure d’un héros. S’il croit savoir ce dont il dispose, il ne sait rien quant à la nature de l’épreuve qu’implique le travail d’adolescence. Il aspire seulement à une jouissance dont il est convaincu qu’on lui a fait la promesse : « Quand tu seras grand ». Ce qu’il est, est advenu dans une dépendance aux images parentales faite, certes contradictoirement, d’opposition et de consentement, mais dont il ne mesure pas qu’il va devoir se déprendre. Ou plutôt, s’il le mesure, c’est en demi-dieu, en faisant valoir ses droits et en ignorant le tribut qu’il devra acquitter en termes de renoncement. Si l’adolescence est initiatique et appelle imaginairement au festin, l’adolescent veut ignorer que la table attendra pour être mise qu’il s’implique dans les préparatifs de la fête.
14Du côté de l’adolescent, ce qui va de pair avec les modifications physiologiques de la puberté concerne la sexualisation de la pensée et des comportements, qui visent à la satisfaction sexuelle « agie » et non plus fantasmée ou auto-érotique, et qui permet, en raison de l’importance de ce « cogito orgasmique » dont parle E. Kestemberg (1962), de solutionner une question ontologique, puisque au « Qui suis-je ? » que se pose l’adolescent répond l’évidence d’une sensation consciente d’avoir acquis la maturité génitale.
15Les parents ignorent aussi ce que la sexualité génitale de leur enfant va réveiller en eux. Ils découvrent que l’enfant a grandi, qu’il est devenu « une personne », un miroir plus ou moins flatteur pour leurs rêves que la puberté problématise. C’est une épreuve difficile de réalité qui met en effet en évidence l’écart entre l’enfant rêvé et l’enfant réel. La relation nouvelle avec un être qui manifeste le désir de s’approprier son corps, ses pensées, ses désirs, confronte d’abord le couple à un « tiers » sexuellement mature, un homme, une femme, qui demeure néanmoins leur enfant, mais qui n’en est pas moins, d’abord, un tiers « interdit ». Ce « tiers », étranger et pourtant si proche d’eux, réactive chez chacun des parents, la découverte en propre de sa sexualité génitale et ravive leurs propres relations aux imagos parentales. Mais à cette dimension libidinale, intime et singulière de l’événement, la puberté ajoute une dimension narcissique, car elle donne à chacun l’occasion de mesurer l’écart entre ses propres idéaux et la réalité. L’adolescent qui vient consulter est rarement l’enfant dont les parents ont rêvé.
16Au plan pulsionnel, l’adolescent, « ce tiers » interne/externe, excite. Des images de séduction parentale, féroces pour l’adolescent, peuvent tout à coup faire irruption sur la scène familiale. Une petite patiente me disait sa honte d’avoir surpris sa mère en boîte, « fringuée comme une minette » et qui cherchait à danser au milieu de ses copains ; un jeune adolescent me disait de manière ambivalente la fierté qu’il éprouvait vis-à-vis de ses « potes » d’avoir un père qui faisait du surf avec eux ; et quand je lui fis remarquer qu’il semblait partagé en me rapportant cela, il ajouta, « Ouais, parce que c’est bien qu’il soit sportif, mais il nous casse tous nos coups » ! Cet adolescent met le moi des parents à l’épreuve d’une éventuelle vacuité lorsque celui-ci est dessaisi de ses idéaux. Les dépressions maternelles (ou les somatisations diverses que l’on peut observer alors chez les parents) peuvent relever de cette hémorragie narcissique et libidinale à la fois, car l’émancipation des enfants nécessite chez les parents un quasi travail de deuil de l’investissement infantile et une réorganisation de leur aménagement libidinal. Si le moi s’effondre, c’est parce qu’il n’était nourri que d’idéaux fragiles, ceux-ci s’étant quelquefois substitués à des positions surmoïques. Face à cet effondrement (qui met en question les valeurs éducatives), le parent concerné régresse et interroge ses propres identifications. S’il n’a pas l’insight nécessaire, ou s’il n’est pas aidé, la pilule amère de l’irréversibilité du cours des choses peut se colorer des feux de poussées libidinales par procuration. Cet adolescent qui devient un homme, cette adolescente qui devient une femme, peuvent pousser père ou mère à déserter le lit conjugal pour quelque rafraîchissante aventure, quelquefois seulement imaginaire. L’adolescent devient l’objet qu’il faut s’approprier dans l’imaginaire, pour tenter de rejouer une partie qu’on n’a pas très bien réussie. L’adolescence de leur enfant, en cours d’achèvement, fragilise la représentation que les parents ont de leur propre vieillissement, entraînant incertitude et fragilité.
J’ai souvenir ainsi d’un patient qui racontait comment son père, qu’il décrivait comme un homme de devoir (travailleur bénévole dans de nombreuses associations), tentait de séduire ses petites amies dès qu’elles franchissaient le seuil de leur maison. Il les invitait dans de bons restaurants (ce qu’il ne faisait pas pour sa propre femme) ; il était partant pour des vacances de ski avec son fils et sa copine, etc., il lui donnait de l’argent pour un cadeau d’anniversaire. Quand ce patient s’est marié, les largesses du père se sont dissipées pour faire place à une attitude distante et rageuse vis-à-vis de sa femme, attitude dont mon patient avait encore du mal à se remettre, d’autant plus qu’entre temps, un accident cardiaque avait considérablement réduit l’activité et « la virilité » de ce père. J’ai souvenir de ce père, que je fus amenée à voir des années après, père dont l’éducation avait escamoté la propre adolescence et la possibilité de désexualisation de ses identifications : la tradition familiale ne lui avait pas laissé le choix de ses modèles, et il avouait avoir découvert très tard que les valeurs éducatives qu’il prêchait répétaient le discours de son propre père, alors même qu’il percevait maintenant qu’il ne les avait pas intégrées.
18Qu’est-ce qui fait la confusion des places à l’adolescence ? C’est la fragilité du surmoi. Celui-ci est resté infantile et sexualisé, il est l’intériorisation du contenu du surmoi parental et il demeure attaché à une identification narcissique à leur idéal ce qui compromet, et la formation d’un moi autonome qui reste infiltré d’un moi idéal, et la désexualisation ultérieure du surmoi. La rivalité tangible, excitante, qu’engendre la génitalité acquise de l’enfant met à l’épreuve la solidité de l’appareil psychique des parents et révèle ses points de fragilité – ici, l’absence d’écart subjectif entre le moi et le surmoi – le fonctionnement étant sous l’emprise d’un moi idéal restauré par l’identification au fils et qui permet de sauter à pieds joints sur les interdits surmoïques.
19Le climat d’incestualité qui caractérise notre modernité ne facilite pas cet équilibre souhaitable entre les places des parents et celles des adolescents dans la famille. Notre modernité ne facilite pas la désexualisation des imagos parentales infantiles ni l’avènement d’un surmoi autonome, ni l’avènement d’une conscience morale qui y veillerait. Mais un autre risque menace les familles : c’est la conséquence du fait que les adolescents « incarnent », en la dévoilant, la réussite ou la faillite des rêves de leurs parents à leur sujet. Il faut donc tout un travail pour dénouer les conflits qui peuvent surgir au moment où se chevauchent des conflits libidinaux, incestuels et des blessures narcissiques, anciennes et actuelles. Et les symptômes qu’affiche l’adolescent ne sont parfois que ceux d’une famille dont il n’arrive pas à éponger le malaise, voire la souffrance.
Une histoire de famille
Une maman, un jour, téléphone au secrétariat du cmpp pour savoir dans quelles conditions sont reçus les adolescents en rupture scolaire. La secrétaire interroge à son tour afin d’avoir des informations qui lui permettront de répondre de manière adaptée. Elle apprend que le jeune ne va plus au collège depuis plusieurs mois, qu’il a d’abord été arrêté par son médecin généraliste pour une dépression, et que depuis qu’il va mieux, selon le médecin, il refuse de retourner en classe. Il est en troisième. Ses résultats n’ont jamais été très bons : il a seize ans.
Rendez-vous est donné avec un consultant dans la semaine qui suit. Le rendez-vous est annulé le matin même au prétexte que le jeune que j’appellerai Mario, ne veut pas voir de psychiatre, ni de psychologue. La secrétaire tente de mettre la mère en confiance et interroge sur la situation familiale. Mario a une sœur de trois ans son aînée qui réussit bien, ce qui peut évoquer un problème de rivalité mal supportée et une angoisse de castration en rapport avec cette réussite de la sœur à laquelle il ne peut prétendre. La mère décrit par ailleurs un adolescent gentil, mais qui a depuis sa dépression d’énormes conflits avec son père, qu’elle dit autoritaire, et qui semble ne plus supporter la situation de passivité de son rejeton au point d’avoir avec lui des comportements violents, dont la mère s’empresse d’ajouter, « en paroles ».
Sur les conseils du secrétariat, elle consent à prendre le temps de parler avec son fils de l’utilité d’une consultation qui ne soit plus celle, régulière, avec le généraliste qui lui prescrit des médicaments, et de nous rappeler. Pas de nouvelles pendant deux ou trois semaines, et rappel de la mère à laquelle le secrétariat demande si elle accepte de parler avec un consultant, ce à quoi elle consent sans hésiter. Madame dit qu’elle est inquiète parce qu’elle pense que son mari prendra une décision d’autorité qui consiste à mettre son fils en pension, ce qui serait à son avis terrible, et qu’en même temps elle sent bien que la situation ne peut plus durer parce que « c’est une perte de temps et qu’il risque encore de doubler sa classe ». Elle arrive à dire que Mario refuse ce rendez-vous parce qu’il dit qu’il n’est pas fou, et elle évoque sa crainte qu’il le soit. La tonalité de l’entretien permet de mettre en évidence le conflit du couple et la surprotection de la mère qui parle de son adolescent comme s’il s’agissait d’un enfant, en particulier lorsqu’elle évoque combien Mario n’aime pas la cantine du collège. La proximité mère/adolescent se révèle aussi dans cette inquiétude autour de la folie qui permet de penser que l’attitude maternelle de la mère est une manière de ne pas savoir. Le consultant évoque que la santé psychique de Mario est plus importante pour l’instant que ses résultats scolaires, et il conseille aussi d’essayer de convaincre Mario d’accepter ce rendez-vous en lui montrant combien son attitude le dessert en étant préjudiciable à sa scolarité et à son avenir. Et pour permettre à la mère de prendre un peu de distance par rapport aux angoisses de son fils, il lui dit : « D’ailleurs, la meilleure façon de montrer qu’on n’est pas fou serait de venir le dire à un psychiatre. » Dans l’après-midi qui suit, rendez-vous est pris pour le samedi matin suivant.
Le consultant voit arriver la mère, seule. À la question « où est Mario ? », elle répond : « On l’a emmené de force. Il croyait qu’on partait en vacances. Mais il est dans la voiture, il ne veut pas descendre. Son père est avec lui. » Devant une situation aussi rare, le consultant reçoit la mère seule, avec l’arrière-pensée qu’il va tenter de comprendre ce qu’il s’est passé et éventuellement, de faire en sorte que Mario et son père puissent les rejoindre. Mais l’affaire ne se présente pas bien. À la question « qu’est-ce qui vous a amenés à procéder ainsi ? » Madame s’effondre en larmes et se raconte. L’entretien met en évidence chez elle des éléments dépressifs contre lesquels elle lutte depuis longtemps, médicamentée par le même généraliste que celui qui suit Mario. Elle n’a jamais travaillé, est originaire d’une famille aisée d’artisans. Son mari était un employé de l’entreprise familiale. Il s’est fait lui-même, dit-elle, avant d’ouvrir sa propre entreprise. Elle dit avoir une vie de famille difficile, non pas parce qu’elle n’aime pas son mari, mais parce que depuis l’adolescence de Mario, celui-là est irritable, brutal quelquefois. Il voulait que son fils rentre dans une école Sports/Études, mais Mario n’avait pas le niveau et a été refusé, et elle pense que son mari en a été blessé. « Mon mari, dit-elle, aurait bien aimé être un grand sportif », mettant en évidence des processus identificatoires qui se rejouent sur une scène narcissique, bien des années plus tard. Elle parle aussi de Mario, qu’effectivement elle surprotège parce qu’elle craint qu’il n’y ait, de la part du père, un acte irréversible de violence. Elle raconte que ça s’est passé sans qu’elle s’en aperçoive, mais que maintenant elle pense qu’il s’est déprimé en même temps qu’elle. C’est sur cette interrogation que le consultant interrompt la séance en proposant de les revoir après les vacances puisqu’ils partent au ski et que Mario a l’air heureux de partir. Néanmoins, il ajoute à l’intention de la mère qu’il aimerait qu’elle reprenne contact afin d’estimer si les comportements et attitudes de Mario nécessitent qu’à la rentrée, on l’hospitalise quelques jours dans un service de médecine pour adolescents, afin de voir de quoi il souffre exactement. Dans l’esprit du consultant, cette proposition dédramatisera la « peur de la folie » dont est entaché pour la mère, comme pour Mario, le refus scolaire, et rendez-vous est fixé afin de soutenir le désir maternel, de trouver une issue à cette situation et à sa souffrance dépressive.
La mère reviendra seule au retour des vacances. Elle est plus détendue et annonce qu’elle pense que Mario voudra bien être hospitalisé. Elle raconte les vacances pendant lesquelles il a beaucoup skié, mais pendant lesquelles elle a dû le protéger des critiques acerbes de son père que tout contrariait. Et le consultant après avoir pris contact devant elle avec un service d’hospitalisation pour adolescents et obtenu un rendez-vous pour une pré-admission éventuelle, conclut l’entretien en lui formulant qu’il souhaiterait la revoir avec son mari. Son impression est que Mario veut protéger sa mère d’une souffrance dont le mari n’a cure.
Dans les semaines qui suivirent, les deux parents se présentèrent ensemble physiquement, mais avec des demandes tout à fait individualisées. Monsieur afficha qu’il n’avait rien à dire maintenant que son fils acceptait d’être soigné (Mario avait en effet rencontré le médecin de l’hôpital et acceptait de le revoir), Madame retenait des larmes et pensait que c’était parce qu’elle avait été bien conseillée par le consultant qu’ils étaient moins anxieux. Il semblait important de ne pas laisser perdurer cette divergence de points de vue à l’intérieur du couple puisque de l’avis du consultant, ou plutôt de son intuition, c’était dans la faille de cette mésentente à son sujet que Mario s’était engouffré, consolateur de sa mère, et lui-même consolé par sa présence si tendre. Dans un mouvement d’identification contrôlée au père, le consultant évoqua le fait que les hommes pensent souvent qu’ils ne sont pas compris par leur femme lorsqu’il s’agit d’élever un garçon. Et à cette évocation, Monsieur raconta son enfance et commença à lever une partie du voile qui couvrait ses blessures enfantines. Mort de son propre père, conflits avec sa mère qui avait peur de tout et lui interdisait toute activité, fût-elle sans risques, au point que les copains le traitaient de « lavette », et qu’il avait dû attendre le service militaire pour s’en affranchir et conquérir une image de soi plus sécurisante.
La fin de l’histoire fut assez heureuse : Mario fut pris en charge dans le service pour adolescents, et les parents suivis pendant quelque temps au cmpp. Le diagnostic concernant Mario était celui d’une hystérie, mais l’évolution de la thérapie le questionna dans la mesure où il fit surgir une problématique infantile assez lourde. La réintégration au collège ne se fit pas sur le champ. Mario acceptait d’aller voir le médecin qui l’avait reçu, qui était en fait un thérapeute qui le recevait deux fois par semaine, mais il refusait l’école, au prétexte habituel que les élèves étaient « cons » et les professeurs « pourris ». Le discours projectif témoignant d’une absence d’élaboration de la situation, il fut convenu avec le thérapeute que la prise en charge psychothérapique allait se doubler de prises en charge individuelles en ville sur le plan scolaire. Ce qu’il accepta. Et il reprit sa scolarité l’année suivante dans un autre établissement privé où il disait se sentir mieux, tout en continuant sa thérapie.
Quant aux parents, leur prise en charge fit apparaître chez chacun la reviviscence de blessures infantiles que la paternité et la maternité avaient mises au silence. Deuils non faits de relations privilégiées bien qu’ambivalentes avec le parent incestueux, adolescences torpillées par une idéalisation massive des standards sociaux de la réussite dont ils étaient l’un et l’autre à peine revenus, en tout cas qui les avaient plongés dans l’amertume pour l’un et la dépression pour l’autre quand ils avaient réalisé que Mario ne ferait pas Sport/Études ou comme dit le père, qu’il n’aurait qu’à postuler dans les ptt. Il n’est pas certain que la prise en charge de Mario ait contribué à reconsolider ce couple qui semblait bien bancal. Après leur prise en charge au cmpp, qui dura peu de temps compte tenu des impératifs administratifs de cette double prise en charge institutionnelle, Madame demanda si elle pouvait voir quelqu’un « en payant ». Monsieur estima que c’était bien pour Mario, mais qu’il n’en ressentait pas le besoin, témoignant par là de l’incapacité dans laquelle il était de s’imprégner, ne serait-ce que par empathie, de la souffrance de ses proches, et montrant plus encore les défenses qu’il érigeait pour éviter l’élaboration de ce qu’il avait pu exprimer spontanément et selon le consultant, avec un certain soulagement.
21J’ai choisi cet exemple de prise en charge familiale pour plusieurs raisons : d’abord parce qu’il s’agit d’une famille qui est très abîmée. Nous ne savons pas grand-chose de la fille aînée, qui selon les parents va bien, mais qui ne semble pas exister dans la dynamique familiale, sauf peut-être pour Mario qui, selon sa mère, l’admire. Mais nous constatons que Mario s’enfonce dans une pathologie invalidante et qu’il souffre, que Madame est profondément déprimée et que Monsieur, qui se dissimule derrière des conduites machistes et phalliques peu sympathiques, il est vrai, souffre aussi terriblement de la situation que lui fait endurer son fiston. Les quelques séances que nous avons consacrées à cette famille ont permis d’ouvrir un espace de requalification des rôles qui a suffi pour que Mario accepte les soins (vraisemblablement parce que son père, et surtout sa mère étaient suivis).
22Ensuite parce que le scénario de la première consultation, et la violence dont il témoigne, méritent un commentaire. C’est une démarche que rien ne justifie, qui se comprend dans la mesure où le père, blessé de n’avoir pas d’autorité et à bout de nerfs (c’est lui qui le dit) imagine ce stratagème en espérant piéger son fils et avoir barre sur lui. Mais c’est une démarche qui s’adresse à l’enfant dans son adolescent, et qui dénie la maturité de celui-ci et sa qualité d’arbitrage pour les questions qui le concernent d’aussi près qu’une rencontre avec un psy. On a donc là un indice intéressant qui témoigne de la difficulté du père à parler avec un fils qui devient son rival. La prise en charge des parents permettra d’aborder le fait que l’on ne s’adresse pas à un adolescent comme on s’adresse à un enfant.
23Enfin parce que cette prise en charge relativement courte a permis de redynamiser des relations entre Mario et ses parents, relations qui s’appauvrissaient de jour en jour et dont on a vu qu’elles avaient nécessité beaucoup de subtilité pour permettre à Mario d’accepter un espace pour lui, dans la mesure où on en proposait un à ses parents.
24Que signifiait dans ce contexte l’émergence de la phobie scolaire ? On peut imaginer que ce qui s’est élaboré dans sa thérapie a concerné son attachement incestuel à sa mère et sa rivalité œdipienne au père (et à la sœur) et qu’en retrouvant une capacité de penser ces questions dans un contexte où il se sentait narcissiquement soutenu, il retrouvait aussi la capacité de penser d’autres questions et de ne plus craindre de s’effondrer en s’exprimant. Outre le fait que le suivi de Mario n’a pu se mettre en place que dans la mesure où les relations du couple parental, grâce à l’aide apportée, ont permis à Madame de prendre un peu de distance par rapport à son adolescent et secondairement d’alléger son masochisme et de sortir de la dépression, ce suivi a permis de faire la preuve que la rupture scolaire n’était pas une affaire névrotique mais « une panne de développement », équivalent ici d’un effondrement narcissique qui s’explique, dans un effet d’après-coup, par l’impact violent de la génitalité sur un moi pré-pubère fragilisé par des conflits identitaires œdipiens.
25Cette prise en charge a aussi confirmé, si besoin en était, que dans les cas de réticence des adolescents à une proposition de traitement, il est indispensable de prendre en charge, d’abord les parents, pour comprendre et élaborer si possible ce qui fait obstacle à un mieux-être de chacun.
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Mots-clés éditeurs : famille, idéaux infantiles parentaux, phobie scolaire
Date de mise en ligne : 13/10/2014
https://doi.org/10.3917/ado.089.0465