S'abonner
Article de revue

Funerailles d'un double virtuel

Pages 381 à 390

Citer cet article


  • Guzman, G.,
  • Benoit, J.-P.,
  • Fiorin, M.-C.,
  • Vachey, B.,
  • Aidouni, S.
  • et Moro, M.-R.
(2012). Funerailles d'un double virtuel. Adolescence, T. 30 n°2(2), 381-390. https://doi.org/10.3917/ado.080.0381.

  • Guzman, Gabriela.,
  • et al.
« Funerailles d'un double virtuel ». Adolescence, 2012/2 T. 30 n°2, 2012. p.381-390. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-adolescence-2012-2-page-381?lang=fr.

  • GUZMAN, Gabriela,
  • BENOIT, Jean-Pierre,
  • FIORIN, Maria Chiara,
  • VACHEY, Bertrand,
  • AIDOUNI, Salima
  • et MORO, Marie Rose,
2012. Funerailles d'un double virtuel. Adolescence, 2012/2 T. 30 n°2, p.381-390. DOI : 10.3917/ado.080.0381. URL : https://shs.cairn.info/revue-adolescence-2012-2-page-381?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ado.080.0381


Notes

  • [1]
    Jeammet, 1980, p. 481.
  • [2]
    La fabulation serait d’ailleurs particulièrement fréquente dans ce tableau psychopathologique.
  • [3]
    Baranes, 2002, p. 1842.
  • [4]
    Nasio, 2007, p. 14.
  • [5]
    Freud, 1909, p. 158.

1Depuis ces dernières années, nous assistons à une utilisation croissante d’Internet, notamment par les jeunes générations, l’espace virtuel des nouvelles technologies prenant une place considérable en tant que lieu de rencontre et d’échanges entre adolescents. Le développement et la diffusion de ces nouvelles technologies obligent à nous interroger sur leurs conséquences dans la vie quotidienne de chacun. L’entrelacs de la vie charnelle et de la vie virtuelle crée une vision novatrice du monde adolescent que les experts sont appelés à étudier pour en comprendre le retentissement sur le développement psychique individuel : Internet représente-t-il un obstacle ou une ressource pour le processus adolescent ? Est-il porteur de potentialités évolutives, ou n’est-il qu’une pratique facteur de risque de régression ?

2Si les adolescents considèrent en général Internet comme un outil supplémentaire de communication qui ne se substitue pas au réel (Lancini, Turuani, 2009), les plus fragiles d’entre eux, ceux dont le narcissisme est atteint, peuvent en avoir un usage pathologique. Les adolescents timides, fragilisés dans l’estime d’eux-mêmes, isolés socialement, soumis à une ambiance de conflits parentaux ou d’abandon semblent par exemple particulièrement à risque d’addiction.

3Cependant, comme pour tous les phénomènes complexes, une réponse univoque serait réductrice, chaque modalité d’utilisation d’Internet devant être étudiée dans sa singularité. La place que prend Internet pour un sujet ne peut être comprise qu’en analysant la place qu’il occupe dans son économie psychique, dans son histoire socio-familiale, en fonction de l’existence ou de l’absence d’un trouble psychiatrique associé.

4Après un bref exposé théorique, nous présenterons le cas d’une adolescente reçue en consultation à la Maison de Solenn, pour illustrer comment une utilisation d’Internet initialement qualifiée de pathologique peut toutefois s’inscrire dans le processus de développement normal de l’adolescence.

Fonction socialisante et transitionnelle de la virtualité

5Étudiée sous l’angle psychanalytique, la dimension virtuelle ne semble pas s’opposer au réel, mais bien davantage au charnel (Tisseron, Missonnier, Stora, 2006). L’espace virtuel proposé par Internet possède sa propre réalité non charnelle : les exploits ou rencontres réalisés en ligne sont réels et non imaginaires, ce qui renforce leur valeur. Ce nouvel espace s’organise autour de ses propres règles et préside à un nouveau type de relations interpersonnelles.

6La fonction socialisante est au centre de la majorité des comportements addictifs sur Internet. La mise à distance du corps et l’anonymat entraînent une désinhibition des rapports sociaux. Les échanges sur le web s’inscrivent dans une quête de socialisation et d’insertion dans le groupe de pairs, permettant le jeu des identifications et le soutien du processus de séparation-individuation. La protection qu’apporte la virtualité, par la distance qu’elle crée entre soi et l’autre, construit une sorte de refuge où la sensorialité est cependant très sollicitée. Plus ces sensations sont fortes, plus cette fonction de refuge est grande, et plus un risque addictif apparaît, comme le prouve par exemple l’utilisation massive des réseaux sociaux tels que Facebook.

7« Qui suis-je ? ». L’adolescence représente une période de profond questionnement où chacun est appelé à répondre avec sa propre subjectivité à cette question. La construction de l’identité est un processus difficile et bouleversant qui s’établit au fur et à mesure de remaniements identificatoires et d’une renonciation à la toute-puissance infantile. Pour avancer dans cette construction, l’adolescent s’autonomise en cherchant un soutien dans le miroir de ses semblables. Le groupe de pairs devient ainsi un prolongement du Self, un espace d’exercice de nouvelles compétences et d’exploration du nouveau corps adolescent. La parole des autres, et en particulier celle des amis, acquiert une dimension fondatrice dans la constitution de l’image de soi.

8Internet forme un espace transitionnel entre réalité et imaginaire (Winnicott, 1951), un lieu protégé où l’adolescent peut expérimenter différentes façons d’être, comme s’il s’accordait une multiplicité de Self. Comme la couleur des cheveux, les piercings et les vêtements, le « profil » sur Facebook ou sur d’autres réseaux sociaux leur permet d’externaliser des processus psychiques trop difficiles à soutenir au-dedans. En ce sens, Internet prend aujourd’hui, selon l’expression de Ph. Jeammet, la fonction « d’espace psychique élargi » [1].

L’invention d’un double virtuel

9Marie, quinze ans, a demandé à ses parents de prendre un rendez-vous dans notre service suite à la découverte par ses amies d’un de ses mensonges. Pendant deux ans, l’adolescente a inventé un personnage fictif, Dimitri, qu’elle a fait vivre sur Facebook.

10Marie vit avec ses deux parents et son frère cadet, âgé de huit ans. Elle est élève de seconde générale, interne dans l’établissement depuis plusieurs années, revenant chaque week-end au domicile parental. Ses parents ont un écart d’âge important : son père est âgé de soixante-dix ans et retraité, tandis que sa mère a une quarantaine d’années. Nous apprendrons qu’ils envisagent de divorcer depuis deux ans, Marie étant la seule de sa fratrie à être au courant, sa mère l’en ayant informée sur le ton de la confidence.

11L’enfance de Marie a été marquée par des difficultés relationnelles précoces avec ses parents, qui la décrivent comme une enfant « sans limites » et tolérant très mal la frustration ; ils se souviennent avoir toujours dû céder à ses demandes. Au lycée, l’adolescente est insolente avec ses professeurs, sans que soient cependant décrits de réels troubles du comportement. Sur le plan des compétences, elle est une bonne élève.

12Ses difficultés dans les relations d’altérité aux adultes ont conduit à la réalisation de deux évaluations psychologiques à quelques années d’intervalle. Une première évaluation psychométrique en CP a conclu à une précocité intellectuelle. Au collège, un diagnostic de trouble de déficit attentionnel avec hyperactivité a été posé [2]. Marie bénéficie toujours d’un traitement par méthylphénidate et d’un suivi neurologique. Plusieurs tentatives de psychothérapie ou de simple suivi psychologique ont échoué, l’adolescente ne semblant pas avoir réussi jusqu’à présent à investir les relations thérapeutiques.

13Lors de notre première rencontre, Marie semble prise dans le déni de la virtualité de son histoire avec Dimitri, racontant celle-ci sans immédiatement nous faire comprendre qu’il s’agissait d’une invention. C’est au terme de plusieurs demandes d’explication que nous avons mieux saisi l’ampleur du mensonge, soutenu pendant deux ans face à ses amis et à sa famille, qui ont cru à son existence réelle.

14Marie nous explique avoir inventé Dimitri pour pouvoir échanger par procuration, notamment avec sa meilleure amie, Jade. Cette dernière se confiant à Dimitri, Marie avait ainsi accès subrepticement à l’intimité de son amie, « à tout ce que je voulais », nous dit-elle.

15Les conversations sur Facebook entre Marie et Dimitri, puis entre Jade et Dimitri, se sont poursuivies durant un certain temps. Par la suite, l’adolescente a fait du personnage de Dimitri son petit ami, le présentant à son entourage comme son grand amour. Après quelques mois, elle décidait de « rompre » et inventait le déménagement de Dimitri en province, dans le sud de la France.

16Malgré cet éloignement, les échanges continuaient par le biais Facebook. Progressivement, Dimitri séduisait Jade comme « à l’insu de Marie ». Des rendez-vous entre Jade et le faux Dimitri étaient même organisés. L’adolescente nous explique ne pas avoir pu s’empêcher d’entrer dans cette démarche de séduction de sa meilleure amie par le truchement du faux Dimitri. Elle pourra nous dire, sans reconnaître cependant un quelconque sentiment amoureux : « Même si je savais que je la faisais souffrir, j’étais folle d’elle. » Quelques mois plus tard, craignant une éventuelle découverte de sa mascarade et cherchant une solution pour sortir du mensonge, Marie décide de faire disparaître le faux Dimitri, en inventant un accident de voiture. Se sentant alors très triste, elle en parle à tout son entourage, très en détail, racontant le lieu et les circonstances de l’accident, le lieu des obsèques auxquels elle disait avoir décidé de ne pas assister… Jade s’est effondrée, manifestant des affects de deuil, très touchée par la disparition de Dimitri dont elle était devenue amoureuse.

17Mais quelques semaines avant cette première consultation, ses amies, prises de doutes, ont cherché plus d’éléments dans la presse et sur Internet concernant le lieu et les circonstances du décès accidentel et dramatique de Dimitri. Elles ont alors découvert le subterfuge et ont immédiatement confronté Marie à son mensonge.

18Depuis, Marie se sent rejetée, inquiète, et souhaite rencontrer des tiers pour exprimer son mal-être. Par ailleurs, dans un chantage bien intentionné, ses amies l’ont menacée de ne plus lui parler tant qu’elle ne serait pas suivie psychologiquement.

19De l’invention de ce personnage masculin à celle d’une mort accidentelle, Marie racontait son histoire facilement, avec une distance affective et une froideur étonnante. Nous ne retrouvions pas d’éléments dépressifs.

20Une semaine plus tard, lors d’une deuxième consultation, Marie se sent angoissée, nous dit se réveiller précocement et s’alimenter excessivement. Souffrant de la perte de sa relation privilégiée avec sa meilleure amie, ayant honte de son agissement, elle s’alcoolise abusivement au cours notamment de soirées festives, « pour oublier ». Nous décidons alors de lui prescrire un traitement anxiolytique. Un mois après, l’angoisse s’apaise et l’insomnie disparaît, mais Marie se sent envahie de tristesse et confrontée à une grande solitude. Sans parvenir à regagner l’amitié qu’elle partageait avec Jade, elle continue de regretter ses agissements virtuels mensongers. Son autocritique, sous forme de ruminations anxieuses, est particulièrement sévère.

Marie dans les deux mondes

21Depuis l’enfance, Marie vit dans un monde où les adultes ne semblent pas en mesure de lui donner un contenant ou des limites. Piégée dans la solitude de son narcissisme blessé, elle se comporte en tyran, manipulant parents et enseignants, ce sans pouvoir faire confiance à l’autre ni investir une quelconque relation thérapeutique. Ces difficultés avec les adultes contrastent néanmoins avec la description des relations à ses pairs, avec lesquels elle s’était toujours bien entendue jusqu’alors, leur portant beaucoup d’intérêt et se présentant même parfois comme un « leader » du groupe.

22Vers l’âge de treize ans, ses parents commencent à parler de divorce. La mère, sur le ton de la confidence, dit tout à Marie, lui demandant de ne rien répéter, ni à son frère, ni à son père. Quels ont pu être les fantasmes évoqués par la perspective de séparation des parents, au moment où les adolescents doivent progressivement se séparer d’eux ? Pour franchir le cap de l’adolescence, Marie se doit de prendre de la distance par rapport au couple parental, mais en même temps il lui est demandé de garder le secret d’une éventuelle séparation de ses parents. L’adolescente peut alors penser que cette demande de complicité maternelle lui impose inconsciemment de rester près d’elle, de créer une alliance comme s’il fallait retarder toute séparation, l’empêchant ainsi de parler et la plaçant, déjà là, dans un mensonge.

23Du fait du risque d’effondrement dépressif maternel qu’elle a perçu, Marie reste donc encore la petite fille de la maison, comme la « belle endormie » recluse dans sa chambre, retardant son évolution adolescente. Internet devient alors un moyen d’exploration du monde extérieur, loin du regard des parents, mais toujours dans une proximité certaine avec eux.

24Dans les infinies potentialités d’Internet, la toute-puissance de l’adolescente se réveille, lui procurant des sensations de bien-être. Dans l’espace virtuel, ses désirs imaginaires prennent le pas sur le réel. Marie invente un double, masculin, parfait : un personnage qui représente tout ce qu’elle ne peut pas être dans la réalité.

25Nous avons d’emblée été interpellés par l’intensité de l’identification à Dimitri et l’ingérence de sa présence dans la vie psychique et relationnelle de Marie. La fuite dans la fantaisie signait-elle l’évolution vers une structure de personnalité narcissique, dont le double aurait été un outil de manipulation des autres, niant de surcroît la différence de genres et maintenant le contrôle sur le monde extérieur ? Ce contrôle est-il une défense contre une angoisse d’abandon ? Ou bien est-il l’expression d’un plaisir sadique ? Ce mensonge correspond-il à une stratégie destinée à surmonter les étapes du processus de séparation-individuation ?

Une fabulation aux bénéfices multiples

26Aux premiers temps du mensonge, Marie explique avoir inventé Dimitri pour se rapprocher de sa meilleure amie Jade. Elle le crée, le présente à ses amis, puis l’utilise comme un masque, accédant ainsi à des échanges et des confidences qu’elle n’aurait pu avoir sous son identité propre. Par ce moyen, Marie, animée par une curiosité intrusive, dans une velléité de connaissance complète de l’autre, entre dans toujours plus d’intimité. Son invention s’inscrit donc dans un désir de relation fusionnelle.

27Puis Marie fait croire à ses lecteurs qu’elle partage une histoire d’amour avec Dimitri. Grâce à lui, elle n’est plus une petite fille, elle prend le statut d’une adolescente capable de vivre une histoire passionnelle qu’elle décrit comme un « amour fou ». Cela se sait et se voit sur Facebook, où les échanges font état de la force de cet amour. Dimitri devient une figure virtuelle qui permet à Marie de se mettre en valeur, qui lui sert d’appui narcissique : l’adolescente est alors admirée par ses amies qui rêvent toutes d’une telle histoire, elle parvient à atteindre l’image enviée de celle qui a réussi, et intègre ainsi le cercle si prisé des adolescents qui ont une histoire d’amour. La fabulation lui apporte cette plus-value narcissique dont elle semble avoir besoin pour franchir son adolescence, comme s’il lui était difficile de faire ce passage naturellement, sans l’aide de ce mensonge très élaboré.

28Par la suite, Marie choisit d’éloigner Dimitri en inventant son déménagement en province tout en mettant un terme à leur relation amoureuse. À ce stade, elle a ainsi pu faire croire avoir vécu une grande histoire d’amour maintenant terminée. Le déménagement lui permet d’éviter de le présenter à ses amis. Mais le mensonge ne peut s’arrêter là. Un deuxième scénario surgit : les échanges se poursuivent sur Facebook entre Dimitri et Jade. Celle-ci croit discuter avec le jeune homme, mais c’est Marie qui répond. La conversation devient progressivement plus ambiguë, se teintant de séduction mutuelle. Jade tombe même sous le charme de Dimitri et va jusqu’à accepter des rencontres qui n’ont bien sûr pas lieu. Marie, de son côté, accède à l’intimité de Jade dont elle se sent follement éprise. Tout se passe comme si, se dédoublant sur Facebook en créant cette identité virtuelle masculine pour séduire sa meilleure amie, l’adolescente renonçait sur le terrain du virtuel à l’assignation sexuelle de sa réalité.

29On retrouve ici un exemple de ces liens adolescents souvent difficiles à qualifier. Dans sa relation à son amie Jade, s’agit-il pour Marie d’une relation affective déjà teintée d’homosexualité ? Le choix d’une identité masculine est-il de l’ordre du jeu ordinaire et souple de la bisexualité, ou est-il plutôt le reflet d’une difficulté plus profonde dans les choix identitaires ? Cet appui sur un double doit-il inquiéter sur le plan psychopathologique ?

30Le double a depuis longtemps intéressé la psychanalyse (Rank, 1932). L’analyse de sa fonction a montré qu’il ne devait pas être considéré seulement sous l’angle pathologique du symptôme (Decourt, 1998), mais également comme un élément important au cours d’un processus maturatif. Les amitiés fusionnelles, même teintées d’homosexualité, peuvent se situer dans ces registres à l’adolescence. À cet âge en effet, la figure du double peut permettre d’atténuer les effets des mouvements dépressifs lors des remaniements liés au mouvement de séparation et d’individuation (Gassmann, 2004). Comme possible relais du compagnon imaginaire de l’enfance, le double peut être « interface, médiateur ou passeur entre des mondes différents, entre masculin et féminin, entre vie et mort, entre dedans et dehors, entre soi et l’autre » [3]. À la manière des enfants qui inventent des personnages pour affronter une réalité conflictuelle et difficile, Marie a créé Dimitri pour l’accompagner dans la solitude de son processus adolescent et lui donner confiance en elle. Comme dans toute relation d’étroite dépendance, l’adolescente s’est appuyée sur sa création virtuelle pour remplir un vide intérieur et compenser ses difficultés narcissiques : Dimitri aura été pour Marie un objet identificatoire transitionnel sur lequel s’appuyer pour faire face à un moment de crise, dans l’attente d’un futur plus lumineux pour rentrer dans le réel.

31Dans un troisième temps, Marie organisera la disparition de Dimitri en inventant une mort accidentelle. On pourrait s’arrêter à penser que l’éloignement par le déménagement restait insuffisant pour sortir du mensonge, poussant Marie à faire disparaître Dimitri. Mais l’adolescente aurait pu, pour cela, se contenter de le désinscrire de Facebook, arrêter de parler pour lui et attendre que ses amies et Jade en particulier l’oublient à force de silence. Elle choisit au contraire de le faire mourir, dans un acte qui s’apparente à un meurtre du double, toutes proportions gardées grâce à la virtualité du personnage. Dimitri rejoint ainsi le statut qu’ont pris de nombreux doubles dans les mythes les plus anciens, certains auteurs n’hésitant pas à lire dans ces meurtres mythiques des doubles une fonction subjectivante (Defrenet, 2003).

32Ces développements concernant les bénéfices recherchés dans la fabulation ne sont bien sûr qu’hypothèses, puisque comme dans toute analyse, seul le sujet peut dire le sens que prend pour lui son imaginaire. Mais ils montrent quels ressorts peuvent être donnés à ce qui pourrait être seulement pris pour un mensonge regrettable. « [Le] mensonge est lui-même vérité, il est la vérité d’un désir » [4]. J.-D. Nasio reprend là les mots de Freud (1909, 1913) pour lequel les « rêves diurnes […] servent à accomplir des désirs, à corriger l’existence telle qu’elle est » [5]. Freud avait bien perçu combien les constructions imaginaires pouvaient avoir pour fonction le soutien du narcissisme, décrivant comment l’enfant en phase de latence s’inventait des origines illustres pour surseoir à sa réalité plus difficile à accepter.

Une solution au processus de séparation-individuation

33Le sentiment de solitude et les sensations d’abandon, parfois jusqu’au seuil pathologique de l’angoisse, sont particulièrement fréquents et difficilement vécus au cours du processus adolescent de séparation-individuation. Le groupe des pairs acquiert une fonction fondamentale de soutien narcissique. Internet, et les espaces virtuels qu’il procure, offre via les réseaux sociaux une nouvelle modalité de lien, particulièrement adapté au fonctionnement adolescent. L’imaginaire et la créativité fantasmatique du processus adolescent s’appuient sur ces nouveaux espaces. La fabulation y prend place sans pour autant revêtir les traits pathologiques de la mythomanie. Elle peut n’être qu’une solution apportée à un processus de séparation-individuation fragilisé par un risque narcissique.

Bibliographie

  • BARANES J.-J. (2002). Penser le double. Rev. Fr. Psychanal., 66 : 1837-1843.
  • DECOURT P. (1998). Le double : fonctions et paradoxes. Psychiatrie Française, 29 :151-160.
  • DEFRENET B. (2003). La fonction subjectivante du fratricide dans les mythes. Le meurtre du double, Topique, 84 :125-147.
  • FREUD S. (1909). Le roman familial des névrosés. In : Névrose, psychose et perversion. Paris : PUF, 1973, pp. 157-160.
  • FREUD S. (1913). Deux mensonges d’enfant. In : Névrose, psychose et perversion. Paris : PUF, 1973, pp. 183-187.
  • GASSMANN X. (2004). Double narcissique à l’adolescence. La lettre de l’enfance et de l’adolescence, 55 : 25-30.
  • JEAMMET PH. (1980). Réalité externe et réalité interne. Importance et spécificité de leurs articulations à l’adolescence. Rev. Franç. Psychanal., 44 : 481-521.
  • LANCINI M., TURUANI L. (2009). Sempre in contatto. Relazioni virtuali in adolescenza. Milano : FrancoAngeli.
  • NASIO J.-D. (2007). Préface. In : P. Ekman et al. (1989), Les mensonges des enfants. Comment les parents peuvent-ils encourager la sincérité ? Paris : Payot, 2007, pp. 11-14.
  • RANK O. (1932). Don Juan et le double. Paris : Payot, 1973.
  • TISSERON S., MISSONNIER S., STORA M. (2006). L’enfant au risque du virtuel. Paris : Dunod.
  • WINNICOTT D. W. (1951). Objets transitionnels et phénomènes transitionnels. In : Jeu et réalité. L’espace potentiel. Paris : Gallimard, 1975, pp : 7-39.

Mots-clés éditeurs : double, identité, internet, réseaux sociaux, séparation-individuation

Date de mise en ligne : 23/07/2012

https://doi.org/10.3917/ado.080.0381