Un cas particulier de « pari » à l'adolescence : quelques aspects de la prise de risques vis-à-vis du VIH chez des adolescents et jeunes adultes gays
- Par François Sauvagnat
- et Pierre Bonny
Pages 361 à 377
Citer cet article
- SAUVAGNAT, François
- et BONNY, Pierre,
- Sauvagnat, François.
- et al.
- Sauvagnat, F.
- et Bonny, P.
https://doi.org/10.3917/ado.072.0361
Citer cet article
- Sauvagnat, F.
- et Bonny, P.
- Sauvagnat, François.
- et al.
- SAUVAGNAT, François
- et BONNY, Pierre,
https://doi.org/10.3917/ado.072.0361
1La recherche financée par SIDACTION dont nous présentons ici un volet cherche à mettre en évidence les particularités psychiques éventuelles des circonstances de la contamination par le VIH chez les adolescents et les jeunes adultes gays. Même s’il peut bien entendu exister des circonstances purement accidentelles, nous avons mis en évidence un certain nombre de circonstances familiales, traumatiques et existentielles facilitant la prise de risques.
2Les sujets dont nous allons parler ont accepté de participer à cette recherche alors qu’ils surfaient sur un site de rencontre gay. Ce site, qui souhaite faire passer des messages de prévention et promouvoir la recherche, a en effet posté une annonce proposant des entretiens sur les vécus des risques de contamination. Il est peu douteux que les jeunes sujets rencontrés dans ces conditions présentent certaines particularités par rapport à des sujets recrutés de façon différente, par exemple via des services hospitaliers. Nous avons choisi d’en parler ici du fait de ’intensité des prises de risques – au moins fantasmatiques – en cause, permettant de mettre en évidence les conditions psychiques de ces prises de risques au-delà des déterminations sociologiques abondamment étudiées par la littérature sur ce thème (Velter, Bouyssou-Michel, 2007). Nous tenterons ainsi de spécifier ce qui peut particulariser les prises de risques des sujets gays, dont l’épidémiologie nous indique qu’ils présentent des taux de contamination supérieurs aux populations hétérosexuelles en Europe occidentale (Bonny, à paraître ; Bozon, Doré, 2007 ; Broqua, Lert, Souteyrand, 2003).
Paris et ordalies
3Le vécu adolescent tend à se situer comme une parenthèse par rapport à la vie commune (Reik, 1928), une zone où la sexualité prend une tournure inquiétante et remet en cause les aménagements antérieurs, maximisant l’écart entre demande d’amour désexualisée (envers les parents) et réalisation du désir (touchant un objet détaché du couple parental mais secrètement lié à lui). Les paris à l’adolescence se présentent comme des tentatives de médiation fortement dramatisées entre ces pôles extrêmes, qui de ce fait prennent une allure particulièrement risquée, dont la tonalité implicite est parfois peu éloignée de celle d’un chantage. Le personnage de Melchior, dans l’Éveil du printemps de Wedekind, en donne une version théâtralisée particulièrement frappante : errant dans le cimetière où Wanda a été enterrée (elle est décédée des suites d’un avortement), il doit alors choisir entre suivre un homme sans tête et un homme masqué – une version particulièrement dramatisée de la fonction paternelle (Sauvagnat, 1990b).
4Concernant la structure psychopathologique des sujets en cause, nous avons vu qu’ils se définissaient comme « gay », terme essentiellement « identitaire » qui a priori implique une certaine incertitude diagnostique. De nombreux travaux ont été réalisés pour tenter d’envisager tous les cas de figure qui peuvent être concernés [1]. Freud, en 1905, distinguait entre l’inversion absolue, amphigénique et situationnelle ; S. Ferenczi, en 1913, distinguait, en dehors des cas psychotiques, l’homophilie de sujet et d’objet, suggérant que la dernière était de nature obsessionnelle ; S. Rado (1949) distinguait entre homosexualité situationnelle, variationnelle et réparative. La classification la plus extensive reste celle de C. W. Socarides (1978), qui distinguait entre homosexualité pré-œdipienne ego-syntonique (avec deux types, pseudo-œdipien et ouvertement pré-œdipien), homosexualité œdipienne égo-dystonique, schizo-homosexualité (psychotique) et homosexualité situationnelle. Dans les cas dont nous allons parler, si la dimension « ordalique » est évidente, en revanche, la nature des activités sexuelles en cause tend apparemment à exclure les sujets présentant une problématique purement névrotique, au profit de sujets chez qui ce que nous appellerons une problématique fétichiste est prévalente. Des cas nettement psychotiques n’ont pour l’instant pas encore été rencontrés.
La question de la structure fétichiste et son incidence
5L’un d’entre nous (Sauvagnat, 2000) a proposé de remplacer la notion de « structure perverse » assez fréquemment employée par la notion de « structure fétichiste », au moins à titre d’essai, pour au moins trois raisons :
61) La confusion malencontreusement entretenue entre structure perverse au sens lacanien du terme et « perversité » au sens d’E. Dupré, y compris à travers des affirmations approximatives comme la notion que « le pervers cherche à diviser l’autre », ou « le pervers n’est pas divisé », ou encore les notions discutables de « défi pervers », de « déni pervers », de « certitude sur la jouissance » (Sauvagnat, 1999b, 2000, 2001). L’intention de nuire, estimons-nous, n’est aucunement réservée à une structure particulière. Le déni est une caractéristique de la méconnaissance du moi, accentuée inévitablement dans les défenses caractérielles, dont aucune structure n’est particulièrement privée. Le risque propre à cette option est bien évidemment l’impasse thérapeutique, alors même que les possibilités dans ce domaine sont bien documentées (Sauvagnat, 2004a).
72) La prévalence du fétiche comme condition de structuration de l’objet sexuel – mais également du corps propre du sujet (Balint, 1965) – dans ce qui a été défini par J. Lacan comme « structure perverse », selon une ligne de recherche directement héritée de Freud (après A. Binet, qui en faisait un usage beaucoup plus large), et qui présente un certain nombre d’analogies avec ce qui a été développé parallèlement par M. Boss dans le domaine phénoménologique.
83) Si le désir masculin présente toujours des traits « fétichistes » (au sens des « Liebesbedingungen » décrites par Freud, dans une certaine continuité avec le « petit fétichisme » d’A. Binet), on peut toujours montrer selon nous l’existence d’un fétiche beaucoup plus massif (cf. le « grand fétichisme » de Binet) dans la structure fantasmatique des sujets ayant une « structure perverse ».
9Selon les élaborations proposées par J. Lacan dans « Jeunesse de Gide » (Lacan, 1966), la structure du fétiche pervers ne serait pas tant une réponse à une horreur (et donc un refus) de la castration maternelle, qu’à la certitude du sujet que sa mère refuse radicalement le don phallique de la part du père, notée par J. Lacan phi zéro (même si l’instance paternelle, au sens du nom-du-père, est, elle, bien reconnue), en conséquence de quoi la transmission phallique père-fils serait compromise (Miller, 2001). Á partir de là, on peut tirer une série de conclusions :
101) L’effet fondamental auquel répond le fétiche est un phénomène comparable à l’angoisse de castration chez le névrosé – Freud notait que les thématiques de castration sont fréquentes dans la constitution du fétiche (Freud, 1927) – également bien attestée tant dans les travaux phénoménologiques (M. Boss) que dans l’étude de J. Lacan sur A. Gide (qui se plaignait d’un Schaudern, une angoisse envahissante [Lacan, 1966]).
112) Ce vécu spécifique d’angoisse envahissante – au contraire de ce qui se passe chez les névrosés – nous semble lié à cette certitude d’un refus maternel envers le don phallique paternel, instaurant des figures maternelles inquiétantes (cf. le cauchemar de Gide où sa mère, retirant sa chemise de nuit, disparaît tout entière) auxquelles le fils se sent appelé à remédier, selon diverses modalités, soit objectales, soit identificatoires (ce balancement du fétiche entre objet et travestissement a été bien repéré par M. Balint [Sauvagnat, 2000]).
123) Ce vécu est susceptible d’avoir une coloration dépressive massive (parfois proche d’un sentiment de damnation) à partir du moment où les procédés de compensation et d’idéalisation sont remis en cause brutalement (Sauvagnat, 2001).
134) Il existe deux versants du fétiche, l’un s’adressant directement à la figure maternelle, l’autre faisant intervenir différents objets devant recréer, avec des résultats divers, le don phallique détruit. Le second est en quelque sorte une tentative de réponse au premier. À partir de là, une stratégie thérapeutique générale peut être déduite, dans la mesure où le refus maternel pourra être relativisé et la position inconsciente du sujet modifiée en faveur d’objets moins frontalement dangereux (Sauvagnat, 2000).
145) Freud notait dès 1910 que le fétiche pouvait dans certains cas permettre des idéalisations particulièrement énergiques. Il est possible de considérer que ces idéalisations sont des tentatives de reconstruction du phallus paternel ressenti comme détruit au niveau maternel, qui peuvent avoir des réalisations diverses – certaines conduisant le sujet à nier la dangerosité de certaines pratiques, d’autres au contraire conduisant à des sublimations (Sauvagnat, 2001).
15Concernant les sujets de structure fétichiste, nous faisons donc l’hypothèse que les modes de prises de risques propres aux paris inconscients qui accompagnent la formulation de nouveaux désirs de réalisation sexuelle sont colorés fondamentalement par le drame du refus maternel du don phallique paternel.
16Selon notre hypothèse, ce drame constitue la base fantasmatique subjective sur laquelle vont résonner les différents types d’événements traumatisants dont certains ont été bien repérés par la littérature sociologique : confrontation à l’homophobie, incommunicabilité avec des jeunes hétérosexuels du même âge, rejet par le clan familial, ruptures sentimentales, etc.
17Il tendrait à rendre plus tentant le court-circuit par lequel, dans l’approche de la contamination, un pari obscur se réaliserait par où le sujet pourrait retrouver ce dont il s’éprouve évincé, l’objet fantasmatique de la transmission paternelle. Le caractère disproportionné, exorbitant, de ce pari tendrait à être voilé avant tout par la prégnance des mécanismes d’idéalisation présents chez les sujets de structure fétichiste.
18Cette coloration nous semble différer de celle présente chez les sujets névrotiques, chez qui, certes, la transmission père-fils peut se faire souvent de façon négative, à travers par exemple une rivalité massive, des reproches agressifs, une indifférence affichée, mais néanmoins sur un fond d’acceptation implicite de cette transmission.
19Chez les sujets gays présentant des conduites à risques, la fascination obsédante qu’exerce cet objet du pari ne s’avoue pas directement le plus souvent, mais elle est déductible des promesses de rétribution magique qui composent les demandes qu’adresse le sujet à l’Autre. La prise de risques s’articule ainsi au niveau inconscient comme une tentative de séparation d’avec l’Autre, mettant en jeu l’impossibilité de s’y soustraire totalement. Le reste de cette opération constitue l’objet obscur du pari, à savoir le corps qui se présente alors comme gain. C’est en réduisant sa vie à un possible rien, un objet sécable du corps que le sujet accède à l’infinitude de la jouissance dans l’Autre (Sauvagnat, 1999a). Pris dans la trame symbolique de la demande à l’Autre, le corps et ses parties en effet ne sont jamais assurés d’appartenir au sujet – du moins le sujet reste-t-il divisé sur cette question en suspens. Il semble ainsi que ce soit dans des pratiques ordaliques de remise à l’Autre suicidaire du corps que celui-ci peut se réduire à une pure perte, et en ce sens parvenir à se rassurer sur son appartenance. En découlent différents types de paris, où dans tous les cas, l’aliénation à l’Autre manque à être recoupée d’une séparation viable et propose, à sa place, la mise en acte d’une pulsion de mort plus ou moins brute, c’est-à-dire où une médiation est particulièrement problématique.
20Dans la mesure où ces paris demeurent question adressée à l’Autre, les sujets ici présentés ont pu témoigner dans l’entretien de la dimension d’appel de leurs acting out, et la reformuler à l’orée de réorientations psychothérapiques. Comme le dit J. Lacan en effet, « la pensée a aussi quelque chose à faire avec la valeur d’échange. En d’autres termes, elle circule » [2] : il s’avère ainsi que faire part de ses pensées, c’est renoncer déjà un peu aux aspects les plus dangereux de ses pratiques ordaliques, au sens où le corps du sujet ne tente plus de réintégrer dans l’Autre la jouissance dont il a été séparé [3].
Vignettes cliniques
1) A., lycéen de dix-huit ans, suite à la découverte traumatique de son homosexualité et à sa déception d’être incompris des autres adolescents de son entourage, rencontre sur Internet des hommes plus âgés pour qui il se fait esclave : il réalise avec eux les idées fixes de viol et de soumission qui s’imposent à lui lorsqu’il est déprimé, au prix de s’en remettre à ceux qu’il juge dangereux pour voir s’il peut de cette façon se suicider. Nu et attaché par des fétiches qui le relient à ses maîtres, A. dépasse ses limites en obéissant à leurs ordres. Là où il n’a plus à réfléchir et où l’on pense à sa place, il tire une jouissance extatique, dont il ressort mort vivant, proche d’un état animal – à l’occasion en se prostituant ou lors d’anniversaires de ses maîtres. A. se fait dans ces règles du jeu objet utile par où il trouve un espace dans le domaine de l’autre, et une valeur. A. remarque par ailleurs que les ordres de ses maîtres n’appellent aucune traduction (il n’y a qu’à exécuter, se faire pur corps inerte et paralysé), qu’il parvient malgré tout à leur dire non (mais un peu tard) et à attiser leur tendresse en leur confiant ses difficultés subjectives.
A. nous explique qu’il ressort divisé de ces rencontres, les voulant et les regrettant à la fois, ne comprenant pas ce qui l’y pousse.
Le préservatif n’y a pas sa place : lors de ses conversations sur Internet, A. « tend des pièges » à l’autre pour découvrir une éventuelle séropositivité tue, et le vérifie dans les tests de dépistage réalisés après-coup. Cette confiance donnée lui permet de conserver l’autre en lui et de n’être plus rien, au prix de vouloir le sida… sans le vouloir.
Outre le repérage de ce avec quoi il est aux prises actuellement, les entretiens avec A. lui permettent de recouvrir des souvenirs refoulés. Depuis l’enfance A. a, sur fond d’énigme, des fantasmes où il se fait agresser et sauver. Il relie à la suite de ces souvenirs son homosexualité au fait d’avoir été soigné par des pompiers lors d’un accident à l’école : il a admiré leur courage. Autre énigme pour A. : un doute plane sur la présence d’une éventuelle boule dans sa gorge depuis l’enfance : vue par les parents, elle fut indétectable dans les examens auxquels consenti A. après s’être débattu de l’emprise physique des médecins qui voulaient l’immobiliser pour les radios. Des prises de sang pour le vih, A. attend aussi quelques nouvelles de ce corps étranger.
Les entretiens conduisent à repérer ce qui déprime A. et le précipite à réinstaurer via son corps la jouissance qui semble sinon manquer dans l’Autre. Nous avons précisé cinq motifs : a) Les ruptures amoureuses avec des petits amis de son âge, eux aussi rencontrés sur Internet, et surtout le deuil irrésolu d’un petit ami suicidé ; b) Le désinvestissement de ses loisirs dans lesquels il occupe une place d’organisateur de jeux collectifs (A. tend actuellement à les délaisser au profit de prises de responsabilités associatives) ; c) L’épreuve du baccalauréat et le fait de cacher son homosexualité au lycée ; d) Des relations conflictuelles avec ses parents : ils ont selon lui un discours ambigu dans lequel A. ne sait pas où il peut faire des choix, et n’attendent de lui que de bons résultats scolaires. A. a précisément des difficultés avec son père, depuis qu’il s’est rendu compte qu’il « ne tenait pas ses promesses ». L’absence de réponse consistante de leur part à l’annonce de son homosexualité pour ses seize ans l’a profondément déçu. A. ne sait pas s’il « intéresse vraiment » ses parents et pense plus largement ne pas avoir d’interlocuteurs pour parler de ses difficultés ; e) Le travail de « journal intime » auquel s’astreint A., dont il reconnaît la pente mortifère. A. a décidé de nous laisser ce journal en témoignage de sa décision de nous faire confiance.
La manœuvre transférentielle avec A. a consisté à lui offrir un espace où il puisse avoir la preuve qu’un autre destin à sa jouissance est possible s’il se fait sujet de l’énonciation, ce qui signifie pour le clinicien : a) De ne strictement jamais prononcer d’injonctions, et ainsi de lui proposer un autre objet transférentiel que celui que constituent pour l’instant ses maîtres ; b) De ramener la division que produit A. dans l’entretien au plan du contre transfert, c’est-à-dire de ne pas lui imputer une volonté de jouissance dans le transfert qui légitimerait par exemple d’éviter l’éclaircissement des coordonnées subjectives de ses pratiques sadomasochistes ; c) De relativiser la certitude qu’il a d’être appelé à se faire objet de l’Autre sans médiation possible, ce en questionnant l’interprétation qu’il fait de son impossible rapport de transmission à l’Autre (concernant notamment ses relations avec ses parents et ses petits amis) ; d) De valoriser ses activités sublimatoires ; e) Et surtout de l’aider à repérer dans quels contextes il se fait objet de l’Autre et comment le limiter.
2) C’est juste après une rupture avec son ancien petit ami que B. vingt-quatre ans, a cessé de mettre le préservatif avec ses partenaires occasionnels. Il sait qu’ils peuvent mentir ou ne pas savoir leur statut sérologique, et fait pour cette raison des tests de dépistage dans l’après-coup : il vérifie le vrai du faux, et met en jeu sa bonne santé. Elle était, dit-il, un cadeau qu’il avait offert à son petit ami, comme en échange de son amour pour lui. Depuis leur rupture sa santé ne revêt plus cette valeur, il ne sera pas étonné de devenir séropositif dit-il. C’est d’ailleurs un « reste de pente suicidaire » (par ailleurs mise en acte) qui se joue dans ses prises de risques, où il occupe une position passive avec un fort désir de rentrer en contact direct avec le sperme de l’autre. Il m’explique en outre qu’il ne couche pas avec tout le monde : « Je suis entre la salope de base et la vierge effarouchée » résume-t-il. « Salope » est aussi le signifiant qu’a utilisé son père pour nommer sa mère lorsqu’à dix-huit ans B. avait souhaité le revoir, attendant de lui qu’il « reconnaisse ses torts ».
C’est B. qui a demandé à quinze ans à sa mère de quitter ce père dont il n’a d’autres souvenirs que les insultes et les coups. B. regrette qu’il ne l’ait jamais emmené voir « un match de base-ball comme dans les séries américaines entre un père et son fils ». Il semble d’une certaine manière en avoir pris son parti : B. s’est très tôt dans l’enfance figuré être une princesse. Il envisage que son homosexualité poursuit ce statut précieux : elle est « la recherche d’un témoignage d’affection de la part d’un homme », celui qui précisément lui a manqué note-t-il. B. considère qu’il y a eu un déséquilibre entre ses parents : il a eu trop d’amour du côté de sa mère, car elle cherchait à compenser celui qu’il n’avait pas du côté de son père. De son côté B. a voulu la protéger de cet homme. Il semble par ailleurs qu’aucun membre de la famille ne soit intervenu pour le retirer des violences du père. La seule intervention qu’évoque B. est celle d’un oncle homosexuel venu le toucher au cours d’une nuit. C’est après cet événement que B. s’est adressé à un psychologue, sans poursuivre cependant.
B. reconsidère progressivement lors des entretiens l’attachement démesuré qu’il a voué à son ex-petit ami, qui lui semble dans l’après-coup ridicule au regard des preuves d’amour pour le moins rares dont ce dernier faisait preuve. Il se pose alors de façon inédite la question de savoir comment faire confiance à l’autre, comment trouver un homme « qui ne soit pas pourri », et quelle distance entretenir alors avec lui pour rendre la relation vivable. B. cependant poursuit l’usage de drogues qu’il fait depuis l’adolescence et qui a accru après la séparation d’avec son petit ami. Il doit également faire face à ses difficultés pour vivre socialement son homosexualité et pour aller vers les autres homosexuels.
3) C., Sud-américain de vingt-quatre ans, vient d’apprendre sa séropositivité au moment où l’un de nous le rencontre. Les entretiens s’orientent alors vers un éclaircissement des circonstances de contraction du virus et l’élaboration d’une prise de position pour faire avec ce trauma – sans que cela ne favorise chez lui une identité sinistrosique de « séropositif ». La posture clinique a consisté à mettre en évidence la position subjective de C., ce en évitant tout interventionnisme psychothérapique sur le vih. Autrement dit, il s’est agi d’appuyer le travail de réélaboration psychique de C. en mettant en évidence l’envers des difficultés subjectives qui ont favorisé sa séroconversion.
Depuis l’enfance, C. est confronté à une mère qui n’accepte pas qu’il pense différemment d’elle et à un père aimé et en retrait. C. reproche à cette femme son catholicisme, dont sa vie est le reflet et auquel il attribue son inflexibilité.
À neuf ans, sans pouvoir y répondre, C. essuie le refus amoureux d’une camarade d’école qui ne prend pas au sérieux sa demande. De dix à onze ans, il entretient des rapports sexuels poussés avec un voisin plus âgé de cinq ans. Lorsque celui-ci jouit, il refuse de dire ce qu’est le sperme à C. pour le « conserver innocent » et maintenir la relation cachée. Concernant le rapport de cette relation à son homosexualité, C. dit : « Quand on est jeune, une possibilité s’ouvre et reste ouverte : on continue à avoir du plaisir. » À cette période C. se rend compte qu’il est homosexuel : il vit difficilement la découverte de ce signifiant. Pour lui le langage vient annuler les sentiments qu’il désigne, telle la novlangue dans 1984. Durant toute sa scolarité il se fait insulter à cause de son allure efféminée, sans pouvoir l’arrêter. Il « apprend » alors à se viriliser et à cacher qui il est, à créer un personnage qui subsiste encore aujourd’hui et ne lui permet pas d’être naturel dans ses relations sociales. Pour ne pas décevoir ses parents, C. ne leur a jamais parlé de ces insultes à l’école et n’a semble-t-il reçu l’aide de personne. Il a décidé à ce moment de ne plus se confier à eux (d’autant que sa mère a toujours tenu des propos injurieux sur l’homosexualité), partant du sentiment que personne ne pouvait ni l’aider, ni le comprendre. Il reçoit à cette époque une éducation sexuelle sur le sida, notamment de la part de ses parents : ce discours lui apparaît « comme un rêve où le sida ne pourrait pas le toucher ». Le discours de son père sur la sexualité lui apparaît également très mécaniciste et déconnecté de proximité affective.
Lorsque C. a quatorze ans, le frère homosexuel de son père dont il était proche meurt du sida à trente ans. « De cette maladie cachée, on savait que c’était le sida car mon oncle était homosexuel, malade et mort, dit C. Dans mon pays, on dit célibataire mûr, pédé sûr, et si l’on rajoute mort à célibataire et mûr, on obtient sida. Être mûr commence à 30 ans ; ce qui est mûr est ce qui n’est pas adolescent. » La grand-mère paternelle de C., en apparence une sainte, condamna durement la vie de son fils homosexuel (notamment parce qu’il se faisait battre par ses petits amis de la capitale), et ne prit soin de lui que lorsqu’il fut malade. Elle dédia après la mort de son fils sa vie à soigner des sidaïques. C. a appris cette histoire d’une sœur de son père, qui l’a dite à sa mère, sans que cela n’en passe jamais par son père. La grand-mère fut condamnée après-coup par les oncles de C. « pour avoir résolu le problème de l’oncle en le laissant mourir, alors qu’il aurait voulu en parler ».
Au début du lycée, C. a son premier petit ami qui le quitte car son homosexualité est en contradiction avec son catholicisme. À cette période C. découvre son intérêt pour la mode. Il s’engage dans cette filière et vient à vingt et un ans en France poursuivre des études dans ce domaine. Il y rencontre un garçon dont il tombe amoureux, ils sortent ensemble. Il retourne en fin d’année dans son pays. À vingt-quatre ans C. revient en France poursuivre ses études et reconquérir son ex-petit ami – C. n’avait pas souhaité entretenir une relation à distance lors de son retour en Amérique du Sud. Confronté ensuite à l’ambiguïté amoureuse de son ex-petit ami, C. l’interprète comme un refus d’être ensemble à nouveau et le ressent violemment : il n’y a pas de place pour lui dans la vie de son ex-petit ami, il se sent insulté, dévalorisé, sa présence en France n’a plus de sens (il est arrivé six mois avant le début de ses cours).
Deux semaines après cette rupture, C. se sent toujours « dans une période destructive ». Il rencontre un homme sur Internet et alors qu’ils ont un rapport, son partenaire enlève le préservatif. C. à ce moment se demande combien il vaut, regarde la scène et décide de rester silencieux si son partenaire l’est aussi, pensant à l’adresse de son ex-petit ami : « c’est à cause de toi ». Il considère alors avoir été « comme une pute ». « Son éducation sexuelle sur le préservatif depuis ses quatorze ans n’a rien pu faire dans ce moment si intense », dit-il. Quelques jours après, C. fait attention aux premiers symptômes de la séroconversion qui apparaissent. Il se fait dépister quelques semaines plus tard et apprend sa séropositivité. Il avait auparavant toujours mis le préservatif, à l’exception d’une fois : quelque temps avant son retour en France, C. a eu un rapport non protégé et a souhaité faire un test de dépistage du sida pour « ne pas demander à son ex-copain d’être avec lui s’il était malade ». Le test s’était révélé négatif.
C. a dit à sa mère son homosexualité récemment, et se pose la question pour son père. C. considère que hormis son père, tous les membres de la famille de ce dernier portent des choses douloureuses – et que sa séropositivité vient casser cet état de fait : « [il] pense que lorsqu’[il dira] son homosexualité, [il projettera] l’image de [son] oncle ». C. découvre lors de nos entretiens son identification à cet homme, ainsi que les difficultés qu’il a à parler de son père : il hésite à lui faire des reproches sur son manque de proximité avec lui et d’interventions dans les relations compliquées de C. à sa mère.
Dans les circonstances de notre rencontre, bien que se confier lui soit difficile, C. reconnaît qu’il lui est nécessaire de s’en remettre un peu à l’Autre de la parole – l’occasion d’éclaircir les coordonnées subjectives qui l’ont conduit à la séropositivité et de renégocier son rapport à l’Autre. C. ne sait pas dans quelle mesure demander conseil pour savoir comment vivre avec le VIH : il craint de se faire influencer et ne sait pas de quelle partie de lui parler tant il se sent caché aux autres et à lui-même obscur. Il a donc convenu d’appuyer son désir d’être acteur de sa vie, mais pas de n’importe quelle façon : nous avons tempéré dans les entretiens la solution que tendait à trouver C. par rapport à ce trauma, à savoir se présenter comme séropositif à tous (« l’assumer, se montrer comme exemple gay et séropositif, comme un poster boy, être transparent »), pour laisser une place libre à l’émergence d’une énonciation inconsciente mettant en jeu l’objet regard.
La prégnance de l’image est en effet essentielle chez C. et semble pouvoir décider des destins de ses symptômes. Il a donc convenu d’en appuyer une réalisation stable et pacificatrice, ce qui implique d’en passer par une mise à distance du corps.
Le sida est pour C. « plus grand que son corps et comme en dehors », « ça [le] déprime, ça prend [son] énergie, il [se sent] puni d’avoir eu ce rapport sexuel que son corps demandait ». Il ne sait pas comment il va pouvoir plaire à quelqu’un à présent, et envisage même de ne pouvoir rencontrer que d’autres séropositifs « stupides comme lui ».
C. reconnaît dans les entretiens qu’il attribue nombre de ses difficultés actuelles à la séropositivité, alors qu’elles y préexistaient et n’en sont que renforcées. C. ne sait pas jusqu’où se montrer aux autres pour pouvoir partager quelque chose de sincère avec eux et parvenir ainsi à nouer des relations amoureuses. Il demeure ambivalent quant à cette part de féminité en lui qui le pousse à désirer des hommes sans savoir ce qu’il attend d’eux et le conduit parfois à des rapports à tendance sadomasochiste (où il domine et se fait dominer) qui ne lui permettent pas de nouer de l’amour et l’empêchent d’être créatif humainement et professionnellement. De la jouissance totale qu’il retire de ces rapports sexuels et lui vide l’esprit, C. ressort dépité, se demandant pourquoi il se retrouve dans ces situations qu’il compare à des rituels religieux catholiques. Il aime l’innocence et ne se la sent plus en lui, il se sent volé et aspire à des relations plus naturelles qui seraient moins déconnectées de sa personne normale. Il fait surtout des rencontres sur Internet où il tente d’attirer les hommes par de belles images de lui : cette façon de faire ne lui convient pas car les canons de la beauté dans le milieu gay le dégoûtent.
Il a pu considérer que l’idéalisation de ses partenaires aimés pouvait le conduire à dévaluer son être et à déprimer si ses fantasmes avec eux ne se réalisaient pas. Il a ainsi nombre de fois préféré se faire quitter plutôt que de vivre des moments de flottement amoureux, tout comme il préfère éviter ces moments en ne faisant que des rencontres sexuelles : ça lui évite d’être touché. Concernant son ex-petit ami français, C. reconnaît avoir vécu dans le rêve de revivre avec lui avant de se confronter à l’ambiguïté de sa réponse, avoir préféré ne rien savoir et s’être senti coupable de ne pas avoir tenté d’entretenir de relation à distance avec lui.
C. a eu après sa séroconversion des rapports non protégés avec des séropositifs, au risque de contracter d’autres maladies sexuellement transmissibles. S’il n’a semble-t-il pas eu de rapports avec des séronégatifs, C. a pu nous faire part dans les entretiens d’une pensée encombrante : « [son] virus peut lui permettre de changer la vie de quelqu’un, il se sent comme une divinité supra-puissante négative et coupable de pouvoir contaminer quelqu’un ». Nous avons donc soutenu le désir de C. de choisir avec son médecin quel type de thérapie choisir contre le sida, qui est également une façon pour lui de se rendre acteur de son existence. C. se plaint en effet de sa difficulté depuis toujours à se projeter dans le futur. Il semble que sa créativité dans les vêtements le lui permette cependant.
La création de vêtements consiste pour C. à « projeter sur la réalité surréalisme et lyrisme. Elle [le] stimule, [lui] permet de se valoriser et de partager quelque chose avec les autres ». « [Il] cherche avec quelqu’un ce qu’il cherche dans les vêtements : se sentir à l’aise, se mouler à son corps et à ses idées, être fait pour lui. » C. souhaite « créer quelque chose que l’on utilise tant que ça devient une partie de notre corps qui nous rend plus à l’aise ». Hormis cela il n’a pas vraiment de loisirs : « Tout est lié. Lorsqu’[il lit] par exemple, c’est pour habiller des personnages dans [son] esprit. »
Actuellement C. est en prise avec l’origine de son inquiétude sur la mort, l’élaboration d’une solution pour vivre avec quelque chose de mortel en lui, la renégociation de son rapport avec ses partenaires, et l’éclaircissement de son rapport avec son père. Il est possible que la faille symbolique imaginarisée par son rapport avec son père soit venue s’incarner dans le sida et qu’il convienne non pas de l’accepter (et donc de renforcer l’identité du « gay séropositif »), mais de vivre différemment avec ce point mortel en lui en soutenant la création fétichiste de vêtements. Sans les entretiens, C. pourrait en effet s’orienter vers une fétichisation de son corps propre, via le virus, qui le conduirait à se faire voir comme séropositif et gay. Si cette solution pourrait être une réponse à sa difficulté pour vivre l’homosexualité, elle n’est probablement pas tenable si elle demeure déconnectée de sa création fétichiste de vêtements.
Remarques sur les cas présentés
22Les cas évoqués mettent en évidence, nous a-t-il semblé, des coordonnées fantasmatiques assez typiques tendant à faciliter une prise de risques chez des jeunes sujets gays.
23Dans chaque situation ressort :
241) Une constellation familiale impliquant un rapport à la mère jugé trop proche et un rapport au père jugé trop distant par le fils, confirmant les travaux de I. Bieber (Bieber et al., 1962). Cette distance se traduit par un sentiment de déconnexion d’avec ce qui fonde le père entraînant des reproches à son égard, teintés de culpabilité. Le sujet vit son désir clivé de son amour – les partenaires qui réunissent ces deux aspects sont fortement investis, d’où des déstabilisations brutales lors de ruptures sentimentales.
252) Un sentiment de féminisation de soi qui peut se traduire par le fait d’occuper une place d’objet passivé et dégradé dans des rapports à connotation sadomasochiste. Une idéalisation forcenée de certains objets en est concomitante, soit via le corps de partenaires masculins, soit via la création d’objets à dimension artistique (dans les deux cas, le degré d’élaboration subjective et donc de stabilisation n’est évidemment pas le même).
263) Le sida comme signifiant venant imaginariser un point symbolique défaillant dans la structure subjective, lequel ressort du sentiment d’être hors rapport de transmission à l’Autre. La contraction du sida apparaît comme une façon a) de s’en remettre à l’Autre par dépit de « promesses non tenues » par les personnes de référence du sujet (d’abord le père, et ensuite les partenaires amoureux), et b) de fétichiser le corps (ce qui se traduit au niveau de la présentation sociale de soi par la volonté d’être un gay séropositif qui s’assume).
274) Les prises de risques semblent ainsi s’intégrer à une façon de vivre l’homosexualité où le sujet se fait, dans des rituels masochistes, l’objet qui manquerait, sinon, à l’Autre en un don du corps propre semblable à l’offrande faite aux Dieux. Cette posture semble se fonder sur des vécus d’angoisse diffus et être liée au type de rapport à l’Autre expliqué ci-dessus : elle ramène l’angoisse à une jouissance du corps propre qui semble demeurer hors phallus même si elle se fonde sur une tentative de réinstaurer le phallus dans l’Autre. D’où la répétition de ces pratiques si cette angoisse ne trouve pas à se sublimer dans des objets hors corps impliquant un travail de créativité fétichiste de la part du sujet. C’est ce qui semble devoir être soutenu par le clinicien au niveau thérapeutique.
285) Des prises de risques facilitées par des positions subjectives présentant les trois points précédents, et accrues par : a) des affects dépressifs liés à la difficulté (réalisée très tôt par les sujets) de vivre avec épanouissement leur homosexualité dans des contextes homophobes où personne ne les protège ; b) des expériences sexuelles précoces dans l’enfance avec des partenaires plus âgés ; c) un manque d’investissement sublimatoire dans des activités fétichistes de création.
296) L’usage fait par les sujets du sida comme d’un objet à valeur fétichiste, dans la métonymie du corps de leur partenaire et circulant là où gît le sentiment d’absence de don du phallus de l’Autre. De façon contingente et liée à l’histoire du rapport des gays au sida, le virus vient donner l’occasion de traduire via le corps des difficultés subjectives qui concernent le rapport symbolique à l’Autre et à ce qui en lui fait défaut au sujet.
30L’effet d’une écoute impliquant le transfert et supposant l’inconscient à l’œuvre semble pouvoir favoriser l’évitement de la contraction du vih, chez les sujets encore indemnes de cette affection, en proposant au sujet des alternatives à sa remise au caprice de l’Autre. Dans le cas où la séroconversion a déjà eu lieu, les entretiens psychothérapiques semblent pouvoir appuyer la réélaboration psychique que va faire le sujet de cette annonce, dans un sens qui traite les difficultés subjectives qui l’ont conduit à cette contamination et donc lui évitent de vivre avec dommages ce nouveau statut.
31Des entretiens semi-directifs puis libres sur la question des circonstances vécues ayant déterminé une prise de risques à l’égard de l’infection par le vih, proposés à des sujets gays dans des sites de rencontre, ont permis de mettre en évidence un certain nombre de résultats non triviaux.
32Le rapport au partenaire amoureux prend le relais de la position problématique du sujet par rapport au couple parental : il tient lieu d’Autre où le sujet tente de se recréer une place idéalisée par laquelle il médiatise une séparation d’avec sa position dans l’infantile et tient de ce fait l’angoisse circonscrite. Dès lors que cette place ne tient plus (par exemple lors des ruptures amoureuses), la fétichisation de ce rapport conduit le sujet à une pente dépressive massive, contre laquelle le sujet se défend par une mise en acte ordalique de pratiques à risque par rapport au sida, dont la tonalité est nettement suicidaire. L’appel qui structure cette mise et fuite en avant du corps est adressé au partenaire perdu (et donc en soubassement aux parents) : le sujet s’identifie à sa perte en se faisant pur objet déchet de l’Autre.
33C’est semble-t-il en recouvrant ce lien identificatoire et son texte à l’Autre que les stratégies inconscientes de mise en danger de soi peuvent être limitées. De là peut s’engager une formalisation nouvelle du pari qui, une fois accomplie, mérite d’être approfondie dans un cadre psychothérapique. Reste la question de savoir jusqu’à quel point le repérage par le sujet lui-même des règles du jeu qui structurent son rapport à l’Autre peut l’aider à se rendre compte de ses choix inconscients, et à tempérer les aspects pulsionnels qui peuvent l’amener à basculer (Sauvagnat, 1999a). Autrement dit, dans quelle mesure ce type de pari est-il modifiable ? Jusqu’à quel point est-il possible de proposer des cadres thérapeutiques aux sujets présentant des prises de risques répétées par rapport au vih, qui puissent en limiter les réalisations ?
34La spécificité de la structure fétichiste est de donner dans ces cas une coloration particulière à la pulsion de mort en jeu : la rupture au partenaire est d’autant plus douloureuse qu’elle résonne avec le sentiment de non-transmission du phallus, du don qu’a le sujet. Renvoyé alors à sa « damnation » subjective, il l’éponge et l’évite en se remettant comme objet à l’Autre : c’est en se faisant phallus mort qu’il recrée le phallus détruit en l’Autre. Dans ces circonstances, la prise de risques apparente peut être vécue sur la ligne du masochisme – par lequel le sujet se fait objet de pari en l’Autre – comme une fétichisation de soi, et donc comme une idéalisation du rapport à l’Autre faute de mieux (c’est-à-dire faute d’amour). C’est ainsi que nous comprenons l’importance particulière que donnent ces sujets au fait de « se donner à l’Autre », qu’importe son statut sérologique, ou plutôt d’autant plus si son statut sérologique est incertain : ce sont les conditions par lesquelles leurs paris se formulent.
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Mots-clés éditeurs : contamination, fétiche, pari, psychanalyse, risque, VIH
Date de mise en ligne : 20/09/2010
https://doi.org/10.3917/ado.072.0361