La clinique de l'adolescence c'est le politique
- Par Serge Lesourd
Pages 297 à 312
Citer cet article
- LESOURD, Serge,
- Lesourd, Serge.
- Lesourd, S.
https://doi.org/10.3917/ado.068.0297
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Notes
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[1]
Pour de plus amples développements, impossibles à faire dans un texte si court, je renvoie le lecteur à mon livre : Comment taire le sujet ? des discours aux parlottes libérales (Lesourd, 2006).
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[2]
Trop souvent une confusion est faite entre démocratie et libéralisme du fait de leurs apparitions historiques concomitantes, or elles doivent être radicalement distinguées quant à leurs effets sur l’humain et sur le lien social. La démocratie est reconnaissance de l’autre et donc de la limite individuelle, le libéralisme est affirmation de l’individu contre le collectif.
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[3]
Mandeville B. (1714). La Fable des abeilles. Internet Wikipédia, 2008.
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[4]
Les autres aspects que je ne développerai pas dans ce texte sont l’immédiateté de la réalisation désirante, le refus de la place d’autorité et paradoxalement l’appel à l’ordre et à la Loi quand le bonheur n’est pas au rendez-vous des actes.
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[5]
Que l’on pense ici à la nouvelle culture et aux performances artistiques comme lieu de création, dont Orlan est une des plus belles illustrations.
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[6]
La crise des crédits subprimes a bien montré la logique de cette confusion moderne entre les deux formes de la jouissance.
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[7]
Peut-être n’est-ce pas pour rien que 1 mariage sur 3 se termine aujourd’hui par un divorce, l’autre n’est plus vraiment pris dans l’acte.
1Les traces d’adolescence que nous a léguées l’histoire, que ce soit au travers de la littérature, des récits épiques, voire des textes politiques, sont à la fois parcimonieuses, dans la mesure où elles ne concernent que certaines périodes mouvementées de l’histoire humaine, et nombreuses, puisqu’elles jalonnent l’ensemble du récit humain à son propos. Cette particularité de l’adolescence (Lesourd, 2005) qui disparaît dans les temps calmes de la vie publique fait de celle-ci un des marqueurs les plus pertinents pour repérer les bouleversements politiques du lien social. Quand le social parle d’adolescence, c’est que celui-ci est traversé de remises en cause, de mouvements tectoniques de l’organisation de l’ordre symbolique de la société. Discours sur l’adolescence et changement social semblent ainsi aller de pair.
2Les mythes d’ailleurs, en particulier les mythes fondateurs des civilisations, impliquent quasiment tous des actions adolescentes, ou des actions sur les adolescents. Ne prenons comme exemple que la saga des Labdacides, que Freud prit comme modèle de l’accession de l’humain à la Loi. C’est bien à cause d’une faute commise sur un adolescent, cet humain qui découvre la fascination du sexuel, que l’histoire de Laïos, et par suite de Jocaste, Œdipe, Antigone et ses frères, devient ce prototype du drame humain du désir. L’introduction de la Loi dans le désir humain, si elle se transmet à l’individu par les effets de la soumission infantile, ne devient vraiment Loi intériorisée, comme le reprendra Freud (1912-1913) dans Totem et Tabou qu’au temps de l’adolescence.
3Prenons d’abord cette question du côté individuel, à partir du plus intime de ce qui se joue pour chaque petit d’homme. La pacification du désir humain de complétude, de son rêve narcissique de toute-puissance compensateur de sa détresse originelle liée à sa néoténie (Dufour, 2005), n’est réellement intégrée au psychisme de l’homme que lors de l’assomption de la castration symbolique au temps adolescent (Lesourd, 1994). Non qu’avant ce temps le sujet humain ne connaisse pas de limitation à son désir, mais jusqu’à cette rencontre adolescente de la castration incontournable, chaque sujet humain peut croire que lors de la survenue de sa maturité physique et psychique, il lui sera possible de réaliser totalement son bonheur. La promesse œdipienne, ce moteur des rêves individuels de bonheur comme des rêves collectifs des « matins qui chantent », tient le sujet tourné vers un avenir radieux qui serait, comme le montre toute psychanalyse individuelle, une retrouvaille avec un objet perdu dès l’origine. Ce n’est que lorsque l’individu s’égale, au moins en grande partie, à ceux des générations précédentes, ceux qui ont pris soin de lui dans sa détresse d’enfant, que se révèle à lui l’impuissance de ceux que jusque-là il auréolait d’une puissance sans égale. Sa castration lui fait retour, non de son impuissance personnelle à réaliser son bonheur, mais de l’impossible de tout homme, d’accéder à cette réalisation hédonique. La castration est la maladie humaine, comme l’écrit si joliment F. Camon (1987), et chacun en est infecté. Tous n’en meurent pas, mais tous sont touchés, disait La Fontaine des animaux malades de la peste. Ainsi en est-il de l’homme dans son rapport à la castration. Cette assomption symbolique se fait dans les coordonnées du lien social dans lequel survient l’adolescence individuelle du sujet, et chaque culture impose une forme particulière et collective à ce passage éminemment individuel.
4Si nous nous tournons maintenant vers le collectif humain et les liens sociaux qui ont pu constituer des sociétés humaines, nous trouvons dans la construction même des ensembles humains la même logique hédoniste d’une promesse de bonheur. Tous les systèmes politiques, religieux ou philosophiques ont pris appui sur cette promesse de la réalisation future du bonheur (ici-bas ou dans l’au-delà) pour mieux limiter l’accès au plaisir humain. Il est possible de repérer trois ou quatre grandes formes d’organisation de la limite, de justification de l’impossible réalisation du bonheur dans les recherches anthropologiques.
5La première organisation réserve le bonheur absolu aux forces supérieures du monde (dieux, esprits, etc.), et l’impuissance à jouir des hommes est due à leur condition humaine ou aux défaveurs des dieux. Dans cette théogonie, les dieux n’hésitent pas à se mêler aux hommes et à leurs affaires, favorisant ainsi un groupe ou un individu au détriment des autres, pour leur plus grand plaisir et celui de leur(s) protégé(s). La réalisation du bonheur passe donc par l’accession au royaume des dieux, ce qui pour la plupart des mortels, excepté quelques rares héros, n’est possible qu’après la mort. Ce modèle collectif, par son fonctionnement dans lequel les sujets dépendent entièrement des volontés et des caprices des dieux, ressemble fort au temps les plus précoces du développement de l’enfant, quand il est entièrement soumis aux aléas des demandes et des offres de son environnement premier. Régimes construits sur des mythes, les théogonies témoignent de la faiblesse humaine face aux forces naturelles, au destin.
6La seconde organisation du monde incarne la réalisation du bonheur dans une entité (divine en générale, mais elle peut aussi être purement symbolique comme ce fut le cas pour le Peuple dans les régimes communistes), qui a la charge de gérer le bien-être des hommes en proclamant les lois, les interdits. Le plaisir total, la connaissance absolue lui sont réservés. Dans cette théocratie, Le Grand Sujet, pour reprendre la terminologie de D.-R. Dufour, ne se mêle pas aux hommes, il est à une place d’extériorité, au-dessus du commun des mortels. Il veille de façon équitable au bonheur de chacun de manière jalouse et autoritaire. Figures du Père, le Dieu, Le Roi, Le Peuple qui jouissent totalement contrairement à l’homme qui ne peut donc plus, sauf à prendre leur place, jouir ainsi. La promesse de bonheur est reportée à après la mort ou la révolution, lorsque l’individu rejoindra l’entité supérieure. Seuls quelques privilégiés (les mystiques, les nobles ou l’avant-garde prolétarienne) peuvent de leur vivant approcher de cette béatitude de l’Autre. C’est en analysant cette organisation du monde et ses liens avec la construction de la subjectivité individuelle que J. Lacan a pu soutenir que « l’inconscient c’est le politique ». Dans son travail sur les quatre discours (1969-1970) qui régissent les échanges inter-humains, il découvre que le discours du Maître (celui de la politique) s’équivaut au discours inconscient qui préside à la construction du sujet dans son aliénation au langage [1]. Cette deuxième organisation du monde ressemble, dans sa forme et dans ses effets, à la construction du sujet au temps œdipien et à sa soumission à la loi du Père.
7Une troisième forme d’organisation du monde peut être décrite. Elle prône la réalisation du bonheur comme but de la vie terrestre et comme réalisation possible de tout individu. Le bonheur n’est plus l’apanage des dieux, ni promesse de futur, il est une réalisation collective des hommes dans une égalité, une fraternité et une liberté qui se régulent par les lois proclamées d’un commun accord par les représentants du peuple. Ce régime, la démocratie élective, porte en lui-même la limite imposée au plaisir individuel. Le commun surplombe l’individu, l’humanité prime sur le sujet, le collectif est la règle. Ainsi devient interdit tout plaisir individuel qui porte atteinte à la réalisation du plaisir collectif. Si nous l’écrivons en termes psychanalytiques, la démocratie est l’acceptation de la castration individuelle au nom du collectif, ce que F. Dolto (1984) décrivait comme castration anale : ne fais pas à l’autre ce que tu ne veux pas qu’il te fasse. Ce principe démocratique qui oppose un individu à un autre pour la réalisation du bonheur, est, dans son essence même, conflictuel. Le désir d’un individu s’oppose à celui de l’autre quand il porte sur le même objet, et la régulation du conflit impose un partage, une collaboration qui limite la réalisation pleine et entière du bonheur par l’un des deux. Ce n’est que par l’expression du conflit, puis par sa résolution, toujours frustrante pour les deux parties, que se nouent les rapports entre individus, comme entre groupes. La démocratie, politique basée sur le conflit et sa résolution, sur les tensions entre instances différentes, ressemble à l’organisation psychique individuelle idéale de l’adulte, telle que la décrivait Freud, et à sa suite les psychanalystes. Faits de compromis, de renoncements, de limitations mais aussi de réalisations de désirs, ces deux modes d’organisation, la structure psychique individuelle et la démocratie collective, semblent fonctionner selon des principes quasiment similaires, et chacun, et nous y reviendrons dans la suite de ce texte, ne peut fonctionner que dans une logique conflictuelle.
8Une dernière forme d’organisation politique du monde semble émerger sous la poussée des progrès technologiques qui donnent l’illusion à l’être humain qu’il est « maître du monde ». Son émergence se fait parallèlement à celle de la démocratie élective, sans devoir être confondue avec elle [2]. Les premières traces de cette construction du monde se repèrent au début du XVIIIe siècle (Mandeville, 1714) [3]. Elle change radicalement le rapport de l’humain aux limitations des plaisirs qui ne peuvent plus être attribuées à des puissances tutélaires mais sont alors directement attribuables à chacun. Le plaisir individuel devient une exigence actuelle et immédiate (Sloterdijk, 2008). Rien ne doit venir entraver la liberté de l’individu dans sa réalisation hédoniste, et chaque sujet est alors responsable de sa capacité ou de son impossibilité à réaliser sa jouissance. Le règne de l’efficacité humaine, soutenue par les prouesses technologiques, organise les rapports de plaisirs et de jouissance. Cette dernière organisation du monde, le libéralisme, réfute le principe de la limite à la réalisation du bonheur, et dénie la castration comme limite inhérente à l’individu. Or la castration, comme le montre bien le principe démocratique, est la force psychique interne qui permet à l’individu d’accepter la limite à son plaisir que représente la nécessaire dépendance de tout être humain à ses semblables, sa nécessaire vie collective. Ce que le libéralisme prône, en son fond, c’est le refus de cette limitation de l’individu par le collectif, la négation de la dépendance aux autres, au nom de la liberté individuelle à « jouir ». Cette forme d’organisation du monde induit quelques conséquences sur le lien social et sur les rapports de l’individu à ses semblables. Quand la visée collective de la réalisation du bonheur est pensée comme réalisation totale du bonheur individuel ici et maintenant, alors l’autre de toute relation, le semblable, ne peut plus être conçu que comme un objet servant à la réalisation du bonheur individuel. Au mieux, la réalisation de soi peut se combiner avec la réalisation de l’autre et se met en place la politique centrale de la logique libérale, celle du contrat. Les nouvelles formes d’union de vie (union libre, PACS), les nouvelles politiques universitaires (contractualisation à court terme de la recherche et des embauches) témoignent de la façon dont le contractuel, dans sa domination des rapports entre humains, fait de chacun un objet pour l’autre. Au pire, l’autre est vécu soit comme un pur objet toujours en droit assujetti au bon vouloir de l’individu, soit comme un empêcheur à la réalisation du bonheur personnel. Dans le premier cas (l’autre devient objet) s’ouvrent les voies de la domination de l’homme par l’homme au nom du plaisir individuel. Les licenciements collectifs en vue d’une maximisation du bénéfice des actionnaires, l’usage des enfants pour les plaisirs adultes (pédophiles ou économiques), l’obligation de résultat de toute action sociale ou médicale, sont quelques-unes des pratiques modernes qui signent cette objectalisation du semblable dans les rapports libéraux. Dans le second cas (l’autre est un persécuteur) s’ouvrent soit les chemins de la destruction de l’autre quand il empêche la réalisation du bonheur individuel, soit la revendication d’une responsabilité de l’autre qui met en place le champ aujourd’hui exponentiel de la victimisation. Nombreux sont les événements récents qui témoignent de la destruction de l’autre quand il empêche de jouir : affaires judiciaires telles que le procès de ce jeune homme qui a immolé son ex-petite amie ou ces violences exercées contre des enseignants qui osent faire respecter un ordre en classe ou une notation ; affaires internationales telles les guerres contre « l’axe du mal » ou contre le voisin d’une autre ethnie (Rwanda, Yougoslavie, etc.), affaires crapuleuses comme la reprise, assez généralisée, de la guerre des gangs dans les milieux mafieux, etc. L’autre versant de la persécution par l’autre que soutient le libéralisme est patent dans quasiment tous les domaines du lien social. La victimisation de l’humain et la revendication d’un droit au bonheur pour chacun ont envahi l’espace public des relations, depuis la sphère affective (femmes victimes, homosexuels victimes, enfants victimes, etc.) jusqu’à la sphère économique (class actions américaines, procès sur l’amiante ou sur le sang contaminé, etc.).
9Ainsi le libéralisme peut être conçu, en termes psychanalytiques comme une éternisation, comme une réalisation ici et maintenant de la complétude individuelle, comme la réalisation en acte de la promesse œdipienne. La promesse œdipienne, rappelons-le, est ce mouvement psychique qui permet au sujet de supporter le renoncement à la réalisation du bonheur au temps de l’enfance. L’enfant pour accepter son impossibilité à la réalisation du désir incestueux se crée une promesse : quand je serai grand, je pourrai. Construction imaginaire, la promesse œdipienne est une force nécessaire qui permet au sujet humain de supporter la réalité de la castration œdipienne, mais elle doit rester imaginaire. Elle est le moteur de la phase de latence et permet à l’enfant de s’inscrire dans les apprentissages sociaux de cette période de la vie. Elle cède normalement après le passage pubertaire et sa phase première de croyance en une complétude (Lesourd, 2004), au moment où l’enfant devenu grand croit, avant que la réalité ne le démente, qu’il est enfin possible de réaliser vraiment son bonheur individuel. Le libéralisme fonctionne donc comme un refus de l’acceptation des manques inhérents au sujet humain et comme une mise en acte dans la réalité de la promesse œdipienne, de la promesse de la réalisation possible d’un bonheur complet. En cela le libéralisme conjoint avec la première adolescence, celle de la complémentarité des sexes et des passions (Gori, 2002) adolescentes.
Le refus libéral de la valeur de l’acte
10Le libéralisme met au cœur du fonctionnement social la mise en acte de l’individu. C’est par les actes qu’il pose dans la réalité que l’individu doit trouver la réalisation de son bonheur et la réalisation de soi au regard des autres. Comme le dit un des slogans publicitaires les plus repris par le discours commun : Just do it ! Tout acte ne peut être jugé que par l’efficacité de son résultat, et c’est dans son acte que l’individu trouve la réalisation de soi. Le libéralisme considère l’acte comme purement performatif, au sens où la linguistique conçoit le performatif dans le langage. C’est, en cela notamment que le libéralisme peut être considéré comme une socialisation qui fonctionne selon le modèle de la subjectivation pré-adolescente, sur le modèle de la croyance en une réalisation ici et maintenant de la promesse œdipienne [4].
11La sortie de la latence, quand l’individu devient effectivement égal à ceux qui prenaient soin de lui depuis l’enfance, donne l’illusion au sujet qu’il peut enfin réaliser pleinement la complétude. Et l’adolescence se situe ainsi, d’abord et avant tout, comme un temps logique structural où la division subjective, ce que l’on nomme aussi castration, doit pouvoir enfin être assumée par le sujet, comme fin de cette croyance en une promesse œdipienne. C’est parce qu’elle est rencontre incontournable de l’acte par excellence, l’acte sexuel, que l’adolescence vient à être le temps de l’assomption de la castration symbolique. L’acte sexuel est en effet, comme tout vrai acte du sujet un acte incomplet qui porte en lui la division subjective. Le sujet en adolescence, sous la poussée pubertaire, doit assumer, en son corps et en sa chair, l’acte raté par essence : l’acte sexuel qui jamais ne permet de retourner à la bulle imaginaire de la complétude, celle dont parle Aristophane dans Le Banquet de Platon. C’est donc à l’adolescence que le sujet découvre pleinement la dimension de l’acte, et donc celle de la castration, qui sera désormais au fondement même du sujet et de son rapport au monde.
12Un récent fait divers illustrera la façon dont notre lien social moderne vient faire obstacle à cette assomption symbolique de l’adolescence. Il s’agit de la mise en examen de parents pour « l’absence scolaire de leurs enfants ». Madame le Procureur de la République justifiait ainsi la convocation des parents par le tribunal et sa demande d’une condamnation à une amende. Je cite : « Au travers de ces transferts de dossiers au tribunal de police, nous donnons du poids à l’action préventive scolaire […]. Nous ne poursuivons que si nous pensons que cela a du sens. »
13Ces propos, pris au hasard de la presse, donc banals et quotidiens, posent une question fondamentale à la conception de l’acte que véhicule le lien libéral. Ils nous montrent, nous révèlent, nous mettent en face de la confusion fondamentale qui règne dans le lien social moderne et que décrivait déjà dès 1944 T. Adorno : « La civilisation de masse ou le comportement social devenu la norme de tous les domaines de l’existence, ne laisse plus de place à l’expression d’une sphère du privé comme la famille (voir le procès) et du public comme le politique » (Adorno, Horkheimer, 1944). Que voulait dire l’auteur en 1944, au moment où le monde « découvrait » l’horreur nazie ? Il affirmait que la question de la masse, dissout pour le sujet la valeur de l’acte. Cela sera confirmé de manière éclatante par le système de défense des accusés dans les sept procès de Nuremberg, pour devenir au fil des temps une norme sociale. Le massacre de masse, commis en masse, exclut le sujet de toute responsabilité individuelle de son acte.
14Or l’acte, qu’il soit éducatif dans la sphère privée, ou politique dans la sphère publique, est la seule façon pour un sujet d’assumer sa position, toujours d’incomplétude. Et c’est d’assumer cette incomplétude qui rend le sujet « responsable » de son acte. Vous voyez en quoi la précédente anecdote judiciaire du procureur de la République, la bien nommée Madame Toutlemonde, est révélatrice de la façon dont notre civilisation de masse traite la responsabilité subjective. L’acte n’est plus vécu comme trace d’une incomplétude subjective et donc comme une preuve de la responsabilité du sujet, mais bien plus comme une tentative, parfois un peu désespérée, de représentation de soi auprès de l’autre, comme une preuve de l’être soi, comme une preuve d’existence. « Montre-moi comment tu assures la présence scolaire de tes enfants, je te dirai quel parent tu es » semble nous dire Madame Toutlemonde. L’acte aujourd’hui est vécu comme démonstration de son être.
15Ainsi, pour prendre un autre exemple, c’est en acte que se démontre aujourd’hui l’homosexualité. Tout individu qui commet un acte sexuel avec quelqu’un du même sexe peut revendiquer un « être homosexuel », c’est ce que l’on nomme « coming out », et il a le droit d’être reconnu par et dans son acte. Pour définir ce qu’est un homosexuel, pas besoin d’en passer par une analyse fine de l’organisation désirante de l’individu, elle n’a aucune importance, seule compte la dimension de l’acte et du partenaire choisi pour cet acte. Pourtant, les cliniciens savent bien que l’on peut aimer quelqu’un du même sexe à partir de nombreuses constellations psychiques (homosexuelle, hétérosexuelle inversée, etc.). Dans notre lien social de masse peu importe la position subjective pour définir un « étant de l’humain », les actes d’un individu suffisent à la définir, l’existence se prouve par la performance en acte. De nombreux exemples illustrent ce rabattement de l’acte comme essence même du sujet sur le faire performatif [5], sur la performance.
16Il nous faut ici lever une nouvelle confusion du lien social moderne, celle qui distingue le performatif de la performance. Dans un énoncé performatif, la parole d’un individu est à la fois un simple dire et en même temps un acte. C’est ainsi que fonctionne le « Oui » du mariage ou l’échange de la parole donnée dans les ventes du maquignon : dire fait acte et engage le sujet au-delà de son acte, l’engage dans sa responsabilité de la parole donnée. Dans la performance, l’acte d’un individu le fait reconnaître et lui donne un statut pour l’autre, mais rien n’engage le sujet. Il n’a pas à rendre compte, au-delà de sa performance, d’un engagement quelconque. Seul l’acte témoigne de la potence de l’individu, de sa capacité à faire l’acte et à en jouir. C’est dans ce deuxième registre que se jouent la majorité des actes des individus modernes pris dans la logique de l’existence et de la reconnaissance subjective par l’acte lui-même, plus que par la parole engageante du sujet.
17Ainsi le discours libéral change-t-il la valeur de l’acte subjectif en posant en son cœur la dimension de la jouissance réalisée. En concevant la réalisation de soi comme une performance, le discours libéral vise à une réalisation pleine de l’individu, à une complétude du sujet qui implique, comme nous l’avons vu, au mieux la domination de l’objet au pire sa destruction. La jouissance de la consommation, apanage du libéralisme, est une jouissance « consumatoire », une jouissance qui détruit l’objet.
18Il est intéressant de revenir sur cette distinction en droit entre jus (jouissance) et usus (usage). Le jus (jouissance) est la pleine propriété d’un bien qui permet d’en jouir totalement jusqu’à la possibilité de sa destruction ; l’usus (usage) est la jouissance d’un bien mais celui qui possède l’usage du bien n’a pas le droit de le détruire ou de l’aliéner. Les deux notions renvoient à la propriété et à la jouissance d’un bien, et elles sont particulièrement bien distinguées dans le cadre des transmissions des biens par donation-partage. Ainsi le donateur, souvent le parent, donne la propriété du bien à ses héritiers en se réservant l’usus : il devient ainsi l’usufruitier. Du coup s’il peut encore jouir de l’usage du bien (habiter la maison donnée par exemple), il ne peut plus vendre le bien qui jusqu’à l’héritage était le sien, il n’en a plus la jouissance.
19Le lien social moderne, dans sa mise en avant de la performance au détriment du performatif, réfute la jouissance du droit d’usage, qui permet de tirer bien, profit et plaisir de son objet à condition qu’on ne le détruise pas, parce que nous n’en sommes pas propriétaires (le capitalisme sauvage qui vise à la maximisation des profits sans tenir compte des salariés en est un exemple parmi d’autres). Même si de nombreuses formes de ventes répondent de cette logique de l’usus (leasing, achat à crédit, etc.) qui font des propriétaires des usagers de biens, toute la communication commerciale repose sur ce leurre que l’objet acheté en leasing permet d’en jouir vraiment comme un propriétaire [6]. Cette distinction entre deux formes de jouissances, que J. Lacan reprenait en distinguant jouissance phallique limitée et jouissance de l’Autre sans borne, implique donc qu’il existe deux formes d’actes possibles pour le sujet, référées à deux formes de jouissances possibles.
20La première forme d’agir est l’acte comme trace de l’incomplétude subjective. Elle s’appuie, au sens social sur l’usus, au sens linguistique sur le performatif et pour l’individu sur la castration. C’est ce type d’agir que la psychanalyse appelle acte. Elle met celui-ci au cœur de la subjectivation et fait de ce type d’acte un acte dans la Loi d’une société référée au Père. C’est pour Freud (1912-1913), l’acte au sens du socius après le meurtre du Père et le repas cannibalique.
21L’autre forme d’agir est référée à la jouissance de la performance et du jus au sens social, à la jouissance de l’Autre au sens psychanalytique. Ce sont les actes de possession du Père de la horde avant le meurtre, et celui des fils dans le meurtre et le repas cannibalique du mythe primitif de Freud. Ce type de mise en acte de la jouissance est celui que prône le lien social moderne comme preuve de l’existence du sujet dans une société référée au tout économique (Lesourd, 2006 ; Généreux, 2006).
22Ces deux formes de mises en acte sont référées à deux formes différentes d’organisation symbolique des rapports sociaux qui produisent chez les sujets des impasses différentes dans la construction de la personnalité. Le premier type d’acte, celui marqué par l’usus et la castration, met le sujet face à l’angoisse de culpabilité dans son lien à la loi surmoïque. Il est producteur de renoncement, de refoulement et par contre-coup de névroses. C’est le sujet qui pâtit dans sa vie, et le moi, sa surface sociale, qui prend le dessus.
23Le second type de mise en acte, celui de la jouissance et du jus, met le sujet aux prises avec la honte dans son lien avec le narcissisme du moi-idéal. Il est producteur d’impuissance, de frustration et par contre-coup de dépression (Chemama, 2006) ou de persécution. Dans ce cadre c’est le moi qui occupe le devant de la scène, et le sujet lui disparaît.
24L’acte n’est finalement qu’une façon pour le sujet de se dire, de témoigner de l’impossible, par exemple du rapport sexuel, de l’impossible complétude, une façon donc permanente de se construire. Selon le lien social et le type d’action qui permet la reconnaissance par les pairs, l’individu se construira plutôt dans un projet de réalisation subjective référé à la castration ou plutôt dans un projet de réalisation « moïque » référé à la jouissance. Or l’adolescence est le temps où le sujet doit mettre en acte, mettre en scène, assumer pour son propre compte, son propre désir en acte du fait de sa maturation sexuelle, et il le fait dans les coordonnées de son « temps de passage ». Ainsi les sujets modernes en adolescence expriment-ils la mise en forme de leurs désirs dans les coordonnées du lien social libéral, c’est-à-dire dans des mises en acte référées au jus, à la jouissance et à la domination moïque, plus qu’à l’usus, à la castration et à l’expression subjective.
25Ainsi les plaintes sociales sur les différentes violences des enfants et adolescents dangereux ne sont jamais que des façons de témoigner des effets que provoque notre conception moderne de l’acte sur la construction subjective. Les violences en acte des adolescents modernes sont des tentatives d’existence, et ils vivent l’acte (comme dans les émissions virtuelles type Loft, etc.) comme une preuve moïque d’existence de leur être. Les pathologies des adolescents dangereux (ceux qui commettent des viols collectifs en acte sous le regard des autres, ceux qui filment leurs violences et/ou les font circuler sur la toile ou les réseaux GSM, etc.) sont un miroir à peine grossissant de notre mode de rapport aux autres : la jouissance de l’objet. La jouissance de l’objet de la réalité (celui de la consommation) que nous partageons de manière commune dans notre lien social, n’est pas différente de la jouissance de l’objet des toxicomanes. Dans les deux cas, même si de manière moins bruyante pour la consommation courante, il ne s’agit dans ces comportements « consumatoires » que de viser à la complétude du sujet par la jouissance d’un objet. Les toxicomanies modernes (je pense par exemple aux toxicomanies à l’ecstasy ou à la cocaïne) démontrent en permanence à ceux qui veulent bien écouter ceux qui les utilisent, le rapport que chacun entretient avec l’objet de consommation. Il suffit d’aller traîner dans une rave party pour entendre ce que dit le sujet de l’usage de son produit. Le produit construit une preuve d’être qui permet au sujet pendant le temps de la prise de réaliser jusqu’au bout ce qu’il en serait d’une complétude avec les objets qui l’entourent. Mais il permet aussi d’être irresponsable des actes commis (car le sujet est sous l’effet du produit). Le sujet s’absente de ses actions qui pourtant le font exister pour les autres. Par ce mécanisme, proche du déni mais sans son aspect clivant, le sujet est mais sans y être. Nous trouvons exactement la même chose dans un certain nombre de toxicomanies d’ivresse. Je pense, ici, à certains travaux des collègues brésiliens de Belo Horizonte, à propos des toxicomanes des favela qui utilisent des produits excitants afin de pouvoir réaliser l’acte de vol, l’acte meurtrier, l’acte délinquant qui leur offre la jouissance de l’objet dans la réalité. Ils sont dans leur acte, ils sont leur acte sans y être.
La performance, un acte sans limite… et sans sujet
26Un dernier point doit être abordé pour saisir tous les enjeux de la mise à mal de la fonction subjectivante de l’acte dans le lien social actuel. L’acte au sens psychanalytique, celui qui est marqué de la castration, implique cette dimension oubliée de notre lien social moderne que l’acte implique en son sein une connaissance et une reconnaissance de l’autre. L’acte implique dans sa réalisation même que l’autre, à la fois le semblable mais aussi l’Autre en tant que lieu du langage, soit inclus dans la dimension même de l’acte, dans la limite que le « Je » doit poser à son acte même. Il n’existe pas d’acte sans Autre et sans autre, comme le montre tout engagement subjectif, celui du mariage par exemple [7]. D’être sujet de et par la parole (Gori, 2007), l’être humain dans tout acte ne peut qu’en passer par l’Autre, lieu de la parole. Parler implique cette limite que je ne parle qu’à partir d’une parole qui me vient de l’Autre. Non que je doive répéter les mots de l’autre, mais parce que je ne peux dire que dans des mots qui appartiennent, qui me viennent de l’Autre et avec qui je peux les partager. Tout acte est pour l’être humain un acte de langage et emporte avec lui cette limite que tout ne peut se dire. Cette limite que pose l’acte, en tant qu’il est toujours de parole, est la limite fondamentale qui soutient, et que soutenait jusqu’au libéralisme, tout lien social.
27Cette limite liée au parlêtre est à la fois une limite externe et une limite interne au sujet lui-même. Elle implique que le sujet humain ne peut faire un acte que s’il prend en compte l’autre dans son acte. Ce ne sont pas les barrières réelles posées entre le sujet et l’autre qui font limite aux actes de jouissance pure, mais les barrières, les limites internes des sujets. D’ailleurs, comme le montre notre société moderne, quand les limites internes au sujet, quand la castration, deviennent défaillantes, ce sont les limites réelles qui fleurissent, les limites dans la réalité qui viennent poser obstacle aux actes de jouissance. Ainsi dans notre monde moderne on peut voir s’ériger une multitude de limites dans la réalité pour faire obstacle au déferlement d’une jouissance non castrée. Ainsi en est-il des murailles vigilisées des condominiums, ces lieux de vie pour privilégiés, des lignes électriques de 10.000 volts qui jalonnent les sommets des murs des villas individuelles brésiliennes, des limites infranchissables entre territoires (murs entre Israël et Palestine, no man’s land entre favela et villes sud-américaines), voire de manière plus discrète les barrières qui entourent nos autoroutes et nos voies TGV et les codes qui enferment les immeubles de nos villes. La limite, dans notre univers moderne, doit se repérer, s’inscrire dans le réel. Le terrain de l’autre, d’autrui doit être réellement fermé pour être le sien, sinon le sujet y entre, comme chez lui, la limite n’est plus symbolique mais réelle. Faire obstacle à la jouissance individuelle passe par la réalité des barrières réelles, car la limite entre soi et l’autre ne s’inscrit plus dans la réalité psychique des individus.
28Notre lien social moderne propose comme modèle de la réalisation de l’individu, la performance, soit la mise en acte comme réalisation de soi dans la jouissance immédiate. Elle semble du même coup faire passer à la trappe l’acte comme reconnaissance de l’autre et de la limite interne au sujet. Or l’acte impose dans sa construction même une limite à l’agressivité et à la destruction de l’autre, ce que n’impose pas la mise en acte. La violence devient ainsi une « normalité » des rapports sociaux que tente de combattre tant bien que mal la prolifération des règles contractuelles et des barrières réelles.
29Ainsi les plaintes contre la jeunesse de notre temps semblent, encore une fois, témoigner du changement de référence de l’ordre politique. La « violence des jeunes », ces « sauvageons », est bien l’expression de l’état du lien social dans lequel elle construit son rapport à l’acte et à l’impossible de la réalisation totale de la jouissance : celui de la réalisation de soi et de sa jouissance du modèle libéral.
30En cela la jeunesse, c’est le politique. Les adolescents sont, comme toujours, à la fois un effet de la politique et de la culture dans un lien social donné, et une mise en acte politique du rapport au sujet.
31L’adolescence est ainsi l’expression du politique, et la question que pose la clinique de l’adolescence est d’abord une question politique : celle de la construction d’un lien social qui structure le rapport à l’autre dans une limite, toujours insupportable et nécessaire. La clinique adolescente, comme clinique du politique, c’est-à-dire comme la façon dont le politique gère cette maladie humaine insupportable : la castration.
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Mots-clés éditeurs : acte, castration, jouissances, libéralisme
Date de mise en ligne : 23/10/2009
https://doi.org/10.3917/ado.068.0297