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Article de revue

« Tête en l'air » ou quelques questions à partir du traitement d'un adolescent migraineux

Pages 143 à 155

Citer cet article


  • Pellion, T.
(2009). « Tête en l'air » ou quelques questions à partir du traitement d'un adolescent migraineux. Adolescence, T. 27 n°1(1), 143-155. https://doi.org/10.3917/ado.067.0143.

  • Pellion, Tatiana.
« “Tête en l'air” ou quelques questions à partir du traitement d'un adolescent migraineux ». Adolescence, 2009/1 T. 27 n°1, 2009. p.143-155. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-adolescence-2009-1-page-143?lang=fr.

  • PELLION, Tatiana,
2009. « Tête en l'air » ou quelques questions à partir du traitement d'un adolescent migraineux. Adolescence, 2009/1 T. 27 n°1, p.143-155. DOI : 10.3917/ado.067.0143. URL : https://shs.cairn.info/revue-adolescence-2009-1-page-143?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ado.067.0143


Notes

  • [*]
    Ce texte reprend de façon remaniée mon intervention à la VIIe journée doctorale du Séminaire Inter-Universitaire Européen d’Enseignement et de Recherche en Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse (SIUEERPP), Recherches actuelles en psychopathologie psychanalytique, organisée en partenariat avec le LASI, Laboratoire de Psychopathologie Psychanalytique des Atteintes Somatiques et Identitaires, Université Paris X-Nanterre, le 2 décembre 2006.
  • [1]
    Je reprends cette expression à A.-D. Weill, dans Les trois temps de la loi, lorsqu’il évoque l’injonction d’un premier surmoi archaïque (Weill, 1995, p. 31).
  • [2]
    J’évoque ici l’instauration de mon silence comme la « base » que celui-ci donne à un questionnement invitant à la parole et « sollicitant sa liberté de dire », comme le développe P. Fédida. Ainsi, le silence de l’analyste est envisagé comme le lieu d’avènement de la parole elle-même (Fédida, 1992, p. 118).
  • [3]
    Freud, 1915d, p. 189.
  • [4]
    Freud, 1915d, p. 249 (dans Gesammelte Werke).
  • [5]
    Ibid.
  • [6]
    Nous renvoyons sur ce point aux développements de Freud la même année, sur la pulsion attaquant « de l’intérieur du corps », impossible à fuir, dont la tension est constante et visant la satisfaction (Freud, 1915c, pp. 165-167).
  • [7]
    Freud, 1915d, pp. 189-190.
  • [8]
    Ibid.
  • [9]
    Freud, 1914, pp. 238-239.
  • [10]
    Freud, 1923, p. 265.
  • [11]
    Freud, 1929, p. 67.
  • [12]
    Ibid., p. 68.
  • [13]
    Ibid., p 72.
  • [14]
    Ibid., pp. 65-77.
  • [15]
    On peut lire sur ce point les hypothèses de Freud dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique, qui pose les premiers éléments d’une théorie de l’objet : Freud y articule la mise en place du jugement pour le petit enfant comme liée à une épreuve fondamentale : la satisfaction. Ce qui est supposé à l’origine des premières différenciations subjectives, c’est le jugement comme acte, fondamentalement lié à la construction du moi, et qui permet de faire la différence entre réalité et irréalité. Le jugement vient ainsi de l’écart entre investissement du souvenir empreint de désir et investissement perceptuel qui lui ressemble. Nous développerons ce point un peu plus avant à propos de la notion de chose (Freud, 1895, p. 351).
  • [16]
    Ibid., p. 336.
  • [17]
    Cette comparaison est notamment soulignée par J.-J. Rassial dans ses travaux sur le clivage du surmoi (Rassial, 1996, p. 47).
  • [18]
    Freud, 1923, p. 269.
  • [19]
    Ibid., p. 271.
  • [20]
    Ibid., p. 295.
  • [21]
    Ce point est souligné par P.-L. Assoun dans Corps et symptôme (Assoun, 1997, p. 52).
  • [22]
    Freud, 1923, p. 265.
  • [23]
    Ibid., pp. 295-296.
  • [24]
    Nous employons le terme motions pulsionnelles pour évoquer la pulsion en tant que modification psychique (pulsion en acte).
  • [25]
    Assoun, 1997, p. 53.
  • [26]
    Cf. note 15.
  • [27]
    Dans le texte allemand on ne trouve aucune équivoque sur le terme « das Ding », traduit étonnamment par A. Berman (Freud, 1895) p. 346 par « une chose » et p. 376 par « objet » alors que Freud emploie les deux fois le même terme, « das Ding ». Il écrit : « wird neuron a das Ding » (p. 413), puis « einen unassimilierbaren Teil (das Ding) » (p. 445) (Freud, 1895, dans l’édition Imago).
  • [28]
    Freud, 1895, p 376.
  • [29]
    L’objet, defini comme « un reliquat échappant au jugement » est ainsi constitué de restes de cette opération fondamentale. Le jugement est permis par la mise en place du moi. Cette instance dont la présence entrave le passage des quantités et aussi des processus psychiques primaires, a notamment la fonction de tempérer l’investissement de l’objet, à l’aide de l’inhibition notamment. Juger permet ainsi selon l’hypothèse freudienne d’associer entre des investissements venus du dehors et d’autres venant du corps du sujet – l’inhibition du moi servant à atténuer l’investissement de l’objet. Cet acte – introduisant une division entre objet perçu et objet représenté, fremde d’une part, et entre chose et objet, d’autre part – ne peut se produire sans deux éléments : l’existence d’une aide extérieure – « Hilfe » (Freud, 1895, p. 402, édition Imago) – qui intervient auprès du petit enfant « impuissant », et la mise en place d’un moi pour l’enfant (cf. note 15. Freud, 1895, p. 351).
  • [30]
    Prenant l’exemple du moi comme un réseau de neurones, Freud se sert là du système de neurones comme d’un modèle. Il prend l’exemple de la circulation d’un neurone a à un neurone b, et suppose qu’une quantité de l’extérieur pénètre dans un neurone a. Ce neurone subit l’influence de cette quantité de l’extérieur et ne livre à b qu’une fraction d’elle-même, ou même ne l’atteint pas du tout, du fait de la barrière de contact. Freud repère à ce moment-là la possibilité qu’une décharge ne soit que partielle. Ce neurone a, Freud le nomme une chose – das Ding dans le texte allemand –, et le neurone b, l’attribut de cette chose. Cette chose c’est – dira Freud plus loin – la « fraction non assimilable », celle d’avant le jugement (Freud, 1895, p. 342).
  • [31]
    J. Lacan développe ce point dans L’éthique de la psychanalyse, en relisant le texte freudien (Lacan, 1959-1960, pp. 45-85).
  • [32]
    Le se faire entendre se distingue du se faire voir car il va vers l’autre, comme c’est le cas du cri de l’enfant par exemple, le second s’indiquant d’une flèche qui revient vers le sujet (Lacan, 1964, p. 218).
  • [33]
    Lacan, 1958, p. 676.
  • [34]
    J’ai plus longuement développé ce point dans ma thèse de doctorat. Tresmontant-Pellion T. Maturation de l’objet regard et processus de subjectivation chez l’adolescente. Clinique d’un objet petit a. Sous la direction du Professeur A. Vanier. Université Paris VII - Denis Diderot, 2005.
  • [35]
    Lacan, 1958-1960, p. 817.
  • [36]
    Il écrit ainsi le mathème de la pulsion : $ <> D
  • [37]
    Il ne faut en effet pas oublier la dette qu’a l’objet petit a à l’égard de l’objet pulsionnel freudien, de l’objet partiel kleinien, et de l’objet transitionnel chez D. W. Winnicott.
  • [38]
    Lacan, 1962-1963, p. 67.
  • [39]
    Le traitement s’est arrêté au début de la vingtième année d’Anatole, à sa demande, après qu’il eut investi sa première relation amoureuse et fait un choix d’études. Il n’obtint pas son bac, mais commença une formation d’ingénieur du son dans une école privée, travaillant parallèlement dans le réseau de communication « blog » du site web d’une grande radio.
  • [40]
    Lacan, 1957-1958, pp. 553-554. Note ajoutée en 1966.
  • [41]
    Lacan, 1960-1961, p. 420.
  • [42]
    Lacan, 1962-1963, p. 127.

1

Je suis « tête en l’air » me dit Anatole, adolescent alors âgé de dix-sept ans lorsqu’il vient me rencontrer pour la première fois à mon cabinet. Mes coordonnées lui ont été données par un ami de son père. Anatole est un garçon plutôt grand, dont la minceur voire la maigreur frappe à l’égal de son teint très pâle. Il paraît dissimulé sous d’amples vêtements et de longs cheveux jusqu’aux épaules, qui lui cachent parfois le visage. Manifestement imberbe, la puberté ne semble pas avoir laissé sur lui de trace visible. Il parle peu, d’une voix très basse, en sourdine. Relativement désarticulé dans sa posture, seule sa tête dodelinante, perchée sur un long cou semble par moments se dresser vers le haut.
Anatole, qui n’a jamais vu de psy auparavant, vient consulter car il a des difficultés scolaires. Il redouble pour la seconde fois : d’abord sa seconde, puis sa première S pour laquelle il est à cette époque scolarisé dans un lycée privé. Il a par ailleurs des moments où il n’arrive pas à dormir, ce qui l’a amené peu de temps auparavant à prendre quelques comprimés de somnifères dans le tiroir de sa mère, elle-même traitée pour des troubles du sommeil depuis des années. Ce fait semble avoir beaucoup inquiété ses parents, qui ont insisté pendant quelques semaines pour qu’il rencontre un psychanalyste. Cet épisode me fut relaté par un appel téléphonique de son père, dans un relatif climat d’urgence avant le premier entretien, où Anatole vint seul.
Aîné d’une fratrie de deux, il a un frère Aurélien, âgé de deux ans de moins, scolarisé lui aussi en première S car il n’a jamais redoublé. Son père est dessinateur. Sa mère, professeur de sciences naturelles dans un collège, s’est toujours occupée de sa scolarité, du plus loin qu’il s’en souvienne : elle lui faisait faire ses devoirs, et était souvent « sur son dos », selon ses propos. Elle le comparait aussi beaucoup à Aurélien, qui lui, réussissait, et ferait une grande école. Le climat à la maison entre Anatole et ses deux parents paraissait alors tendu, se centrant presque exclusivement sur ses résultats scolaires, très faibles. Les difficultés d’Anatole semblaient en effet anciennes – depuis le CP, chaque passage en classe supérieure fut laborieux et souvent appuyé par l’intervention de sa mère auprès des équipes pédagogiques. Il décrivait des moments de terreur où le reproche parental, et plus particulièrement maternel, l’envahissait et l’amenait à s’enfermer à clé dans les toilettes, comme pour se cacher. Il vivait mal cet « échec » qu’il déniait aussi le plus souvent, évoquant qu’il « se rattraperait » la prochaine fois ; il avait beaucoup de mal à s’exprimer, et faisait allusion à quelques idées suicidaires qui lui venaient dans ces moments-là. Anatole attribuait ses difficultés scolaires à de lancinantes migraines qui lui survenaient à n’importe quel moment de la journée depuis quelques mois et l’empêchaient de se concentrer – pendant un contrôle par exemple. Il avait consulté un neurologue dans un service spécialisé pour la migraine : rien d’anormal n’avait été décelé dans les examens para-cliniques. Le traitement médicamenteux par paracétamol prescrit et poursuivi ensuite par son médecin généraliste, ne semblait pas avoir beaucoup d’effets sur la douleur. Un syndrôme dépressif avait été aussi évoqué, avec la mise en place d’un traitement anti-dépresseur pendant un temps, qui ne paraissait pas non plus l’avoir soulagé.
Nous convenons alors ensemble de rendez-vous réguliers en face à face, au rythme d’une fois par semaine – parfois deux, dans les moments aigus –, qui se sont poursuivis pendant trois ans.

« Pas un mot ! » [1]

2

Les premiers mois, Anatole vint régulièrement à ses séances. Très silencieux, il murmurait presque ses mots, d’une voix au timbre peu assuré. Je ne l’entendais pas toujours distinctement : c’était comme un son qui tentait de sortir de sa bouche et se heurtait à mon propre silence [2]. Sa maigreur et la transparence de son teint frappaient encore plus lorsqu’il prenait la parole. Il avait souvent ses « crises » comme il les appelait, des maux de tête qui allaient et venaient et que rien ne pouvait arrêter. Ses notes s’en ressentaient tout particulièrement, selon lui. Sa mère lui criait souvent dessus. Elle lui coupait sans cesse la parole lorsqu’il essayait d’expliquer ce qui lui était arrivé pendant un examen – et il ne pouvait alors rien répondre. Il en avait peur, comme des professeurs en général, par lesquels il se sentait jugé. « Tu me rends folle ! » s’exclamait-elle souvent ; elle lui avait dit dernièrement qu’elle ne savait pas ce qui la retenait pour ne pas le frapper. Anatole était sidéré par ces propos. L’angoisse émergeait alors : il mettait sa main devant son visage pour se protéger, et pleurait beaucoup. Sa non-prise de parole faisait retentir un silence dont il ne se sortait pas. Ses tentatives pour se soustraire au commandement parental – son père semblait en effet soutenir sa mère dans cette voie – échouaient le plus souvent et le faisaient basculer du côté du déchet, où envahi comme objet réel de l’Autre, les idées suicidaires émergeaient.
Pourtant, Anatole avait quelques centres d’intérêt qui lui tenaient à cœur. La musique, tout d’abord, et aussi la nature, qu’il aimait depuis son plus jeune âge. À l’époque, il avait d’abord voulu être entomologiste, puis naturaliste. Il aimait à se promener dans les environs de la maison de campagne de ses parents, pendant des heures entières, en écoutant ses mélodies. On ne lui connaissait pas de relation amoureuse. Enfant, il avait peu d’amis. Solitaire, il s’isolait dans sa chambre et jouait assez peu avec son frère. Les maîtresses avaient alerté les parents dès l’entrée dans les apprentissages pour signaler leur inquiétude pour ce « jeune rêveur », comme elles l’appelaient (difficultés de lecture, d’écriture, de concentration...). Aucune consultation clinique n’avait été mise en place à ce moment-là, et Anatole était ainsi passé de classe en classe, par cooptation.
Rien de particulier dans la petite enfance n’était à noter ; pas de problème pendant la grossesse – Anatole était manifestement un enfant attendu, selon sa mère ; pas de jalousie apparente à la naissance de son petit frère. Anatole était venu au monde quelques années après la rencontre de ses parents, alors qu’ils étaient, chacun, étudiants dans une grande école. Engagés dans les événements de 68, puis militants dans un parti politique de gauche, ils avaient habitué Anatole très jeune à les accompagner aux manifestations auxquelles ils participaient. Madame, mise en pension dans son enfance après le décès de son père, avait investi ses études pour s’en sortir, et gardé des relations conflictuelles avec sa propre mère qui avait élevé pendant ce temps sa sœur cadette. Monsieur, issu d’une famille de grands intellectuels, avait entrepris des études d’histoire de l’art, et accordait beaucoup d’importance à son travail. Néanmoins, le suicide de sa cousine – qu’il rationalisait beaucoup – avait jeté un coup de tonnerre au cours de son adolescence.

L’extraction de l’objet voix du corps propre

3 « Vous avez des choses à dire », fut ma première intervention vis-à-vis d’Anatole, quelques semaines après le début de nos entretiens, alors qu’il évoquait avec difficulté et de manière presque inaudible, un malêtre qui l’envahissait depuis quelque temps. Il n’avait plus d’appétit ; les migraines survenaient, douloureuses, de plus en plus nombreuses, à n’importe quel moment. Les conflits avec sa mère se multipliaient, jusqu’à des scènes parfois violentes. Son père, préoccupé par les questions scolaires l’obligeait à venir travailler à son bureau pour pouvoir « le surveiller ». Observé dans ses faits et gestes, l’angoisse du jeune homme se manifestait alors sous la forme d’un surmoi des plus dévorants. Anatole avait pensé plusieurs fois à prendre des médicaments pour en finir.

4 Cette première intervention dans le cadre du dispositif analytique – pourtant au premier abord assez anodine – ne fut pas calculée. Je laissais venir ces mots, sans les avoir pesés à l’avance, presque sans réfléchir, seulement comme un constat. Elle permit pour ce jeune homme, selon mon hypothèse, un premier temps d’extraction de l’objet voix du corps propre, ce qui eut plusieurs conséquences cliniques. Nous en aborderons ici trois. Pour cela, revenons tout d’abord aux développements de Freud d’une part sur l’étonnant rapport entre la douleur et la pulsion, et d’autre part sur la fonction de la voix et de son articulation pulsionnelle comme médiante entre l’autorité parentale primitive et la constitution du surmoi du sujet. Enfin, nous nous arrêterons sur le terme employé de « chose » – terme là aussi freudien – en en soulignant sa fonction de perte, comme il le développe notamment dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique (Freud, 1895).

Douleur et pulsion

5 Freud, dans son essai sur Le refoulement, aborde la douleur comme une véritable « situation pulsionnelle » [3]. Sa ressemblance avec la pulsion est ainsi manifeste, à cela près que si la pulsion se dirige vers un objet, la douleur, « impérative », attaque quant à elle progressivement le soma. Ainsi, la douleur – Schmerz[4] – est « ressentie » lorsque « un stimulus externe […] en corrodant et détruisant un organe, s’intériorise et fournit ainsi une nouvelle source d’excitation constante et d’augmentation de tension » [5]. Il y a donc bien pour l’une comme pour l’autre tension interne – dont la source est somatique, que le sutjet ne peut fuir, car sa pression est constante [6]. Néanmoins, cette « pseudo-pulsion » [7]Pseudotrie – n’a pour but que « la cessation de la modification d’organe et du déplaisir qui y est lié ». En effet, aucun plaisir n’y serait articulé ; la douleur serait ainsi une pulsion au bord d’une impossible satisfaction, qu’aucun objet ne lui permettrait. De plus, elle se distingue de la pulsion sexuelle – comme la faim – car elle ne peut se soumettre au refoulement. Ainsi, elle relève seulement selon Freud « de l’action d’une suppression toxique et de l’influence d’une diversion psychique » [8]. La douleur ne peut en effet pas être mise hors de la conscience : elle ne peut être traitée que sur le corps même. Elle exige par contre impérativement – comme la pulsion – que cela s’arrête !

Des rapports entre le surmoi et la voix

6 Freud – qui ne traite pas de la voix comme d’un objet pulsionnel, contrairement au regard – articule celle-ci à l’autorité parentale primitive, à l’origine de la construction du surmoi. Ainsi, dès Pour introduire le narcissisme, il souligne la fonction de « l’influence critique des parents transmise par la voix » [9]. Dans Le moi et le ça, en 1923, les origines acoustiques de cette instance sont soulignées : le surmoi comporte des représentations de mots et ses contenus proviennent des perceptions acoustiques, de la lecture, de l’enseignement [10].

7 Dans le Malaise dans la culture, en 1929, les origines du surmoi ne sont plus seulement liées au complexe d’Œdipe – comme il l’a fait dès Totem et tabou (1912-1913) – mais à l’enfant du désaide, de l’Hilflosigkeit. L’autre « surpuissant » [11] – l’« autorité externe » – à qui le tout petit enfant doit se soumettre du fait de son état de désaide, n’est plus celle seulement du père ou de la mère, mais bien celle des deux parents au pluriel [12]. Le surmoi de l’enfant – conscience morale avec sa part interdictrice et sa part d’idéal – se construit donc en accueillant en soi cette « autorité inattaquable » [13], par identification. Cette identification – qui se distingue du choix d’objet – serait selon Freud la forme la plus originelle de la relation à l’autre[14]. La relation aux parents, la menace de punition et principalement la crainte de perdre leur amour se transforment ainsi en surmoi : une angoisse primaire devant cette autorité contraint en effet l’enfant à renoncer aux satisfactions pulsionnelles. Notons que cette angoisse a lieu tout aussi précocement que la construction de l’objet et la reconnaissance de la réalité qui en découle [15], que Freud développe dès 1895 dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique, psychologie – rappelons-le – à l’usage des neurologues. Je cite : « L’impuissance originelle de l’être humain devient ainsi la source première de tous les motifs moraux » [16].

8 Ainsi, le rapport du sujet à cette autorité avec un grand A – l’Autre en termes lacaniens [17] –, se construit via les voix de ce surmoi parental, d’abord perçues (acoustiques). Au cours de la construction de sa seconde topique et se référant à l’anatomie cérébrale, Freud évoque en effet la « calotte auditive » du moi qui se situerait « seulement sur un côté », et « posée sur lui de travers » [18]. L’instance du moi – avant tout corporel [19] – est donc le lieu de cette perception mise en place via les rapports préconscient-conscient (comme la lecture, par exemple). Le surmoi, qui se sépare du moi, trouve ainsi son origine dans l’entendu[20], à partir de ces copeaux de sons et de voix qui ont chuté dans l’organe auditif du moi, son oreille en quelque sorte [21]. Ces derniers forment ensuite la « voix de la conscience », cette « grosse voix » qui revient dans le réel – dans les délires d’observation par exemple. Le surmoi est donc une partie du moi qui reste accessible à la conscience à partir des représentations de mots. En effet, si le mot est comme le définit Freud un « reste mnésique du mot entendu », ces restes verbaux descendent selon lui essentiellement de perceptions acoustiques [22]. Ainsi, « l’énergie d’investissement » est avant tout apportée à ces « contenus » du surmoi par « les sources qui sont dans le ça »[23]. Les voix du surmoi – autrefois perçues des parents (acoustiques) – viennent donc « donner corps » à des motions pulsionnelles [24], comme le développe P.-L. Assoun [25].

Des choses… non assimilables

9 Dès 1895, dans son Esquisse d’une psychologie scientifique – au travers de son modèle de la circulation d’énergie entre les neurones – Freud élabore les premières pierres fondamentales d’une théorie de l’objet dont la constitution est liée selon lui à une première expérience de satisfaction pulsionnelle [26]. À ce propos, il souligne l’existence d’une « fraction non assimilable » qu’il appelle la chose – das Ding[27] en allemand –, et d’une autre fraction « révélée au moi par sa propre expérience » qu’il appelle « les propriétés ou activités de l’objet » [28] ou « la propriété ou activité de cette chose ». Freud introduit ainsi une division quant à l’objet : celle des connexions entre les perceptions et l’objet désiré. Cette division vient au moment où s’instaure la fonction de ce qu’il appelle le jugement. Ainsi, tout objet est chose avant que le jugement se produise [29]. La chose devient alors cette matière, cette part non assimilable[30] du fait du jugement lié à l’existence du moi [31]. Objet d’une satisfaction mythique, elle est irrémédiablement perdue en même temps qu’elle est constituée.

10 L’énoncé « vous avez des choses à dire », vient ainsi souligner à Anatole dans le cadre d’une séance, ces « choses en trop » que le sujet garderait en lui, corporellement. Il vient aussi barrer le A auquel il s’adresserait, orientant le travail clinique vers la construction d’une première forme d’accès à un certain manque, pulsionnelle. L’ouverture que permettra ensuite ce débouclage de la pulsion « invocante » aura quelques conséquences dans le rapport du sujet à sa propre pensée, à l’objet, à la réalité, à ses idéaux, et aussi au lien social.

Ouverture

11 L’extraction de l’objet voix du corps propre prend ainsi fonction de préalable en venant decompléter la jouissance de l’Autre. Les oreilles – remarque J. Lacan dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse – sont les seuls orifices dans le champ de l’inconscient qui ne puissent se fermer [32]. C’est en effet par les trous du corps – bords érogènes – que le sujet peut, dans les premiers temps de sa vie, se constituer dans son rapport à l’Autre. Ces écarts logent le signe que la pulsion rate sa satisfaction, que cette dernière ne peut être totale, ni grâce à l’objet, ni grâce à l’Autre. La définition pratiquement organique de la pulsion que donne J. Lacan dès sa Remarque sur le rapport de Daniel Lagache[33], en insistant sur la fonction des bords du corps, des orifices a tout son intérêt dans le cadre de la résurgence pulsionnelle inhérente à l’adolescence. Elle questionne le rapport entre pulsion et objet petit a à l’adolescence [34]. L’objet petit a me semble en effet à envisager dans ce contexte d’abord comme un objet pulsionnel avant d’être cause du désir. Lorsque J. Lacan cerne un peu plus clairement dans Subversion du sujet et dialectique du désir[35] une coupure entre la pulsion et la zone érogène, il articule la pulsion à la demande de l’Autre [36]. Cette demande devient pulsion quand le sujet s’y évanouit, pulsion toujours partielle, en inadéquation avec les objets mais aussi avec le corps. La voix – comme le rien et le regard – devient alors un objet petit a[37].

12 C’était en effet pour Anatole, parce que le discours de l’Autre était trop plein et que rien ne manquait que surgissait l’angoisse. Angoisse face à une « sécurité » de la présence, que l’on pourrait écrire : ça ne manque pas, le ça préside, il n’est plus limité, ça jouit et le sujet est soumis au régime pulsionnel. Dans son séminaire L’angoisse, J. Lacan articule l’angoisse de l’enfant et le trop plein d’un référent : « Ce qu’il y a de plus angoissant pour l’enfant, c’est justement quand le rapport sur lequel il s’institue du manque qui le fait désir est perturbé, et il est le plus perturbé quand il n’y a pas de possibilité de manque, quand la mère est tout le temps sur son dos à lui torcher le cul, modèle de la demande […] qui ne saurait défaillir » [38]. Quelque temps après cette séance, Anatole décida de s’engager un peu plus vis-à-vis de l’écologie, mouvement avec lequel il avait des affinités depuis longtemps. Cet engagement se construisit au fur et à mesure de ce temps qu’il prenait pour lui-même, jusqu’à devenir aujourd’hui secrétaire de son parti politique. L’inscription dans ce courant, visant à un meilleur équilibre entre l’homme et son environnement naturel, et à la protection de celui-ci, lui permit de prendre une place distincte des positions parentales, et participa à une construction de nouveaux idéaux. Étymologiquement, le terme écologie (école-logie) – qui vient du grec oikos, qui signifie « la maison » et logos, « le discours », participe d’ailleurs à cette idée de retrouver un ensemble d’idées et une façon de parler.

13 Puis, se forma progressivement le désir de devenir ingénieur du son. Il souhaitait en effet devenir technicien chargé des enregistrements sonores, chargé de saisir, d’attraper les décibels, « preneur de son » comme il l’appelait. Un passage des voix surmoïques parentales à un certain pilotage de celles-ci, auquel il s’essaya pendant les journées d’été de son parti politique, s’opérait. Ces tentatives s’accompagnaient d’une diminution manifeste de ses migraines.

14 À la rentrée scolaire, il rencontra plusieurs jeunes filles avec lesquelles il flirta ; la dernière dont il se disait amoureux portait un prénom en rapport avec la nature, et plus particulièrement avec le nom de son parti politique [39].

15 L’extraction de l’objet voix du corps propre, conséquence de cette séance, permet selon mon hypothèse de distinguer un peu mieux la réalité de l’imaginaire. Le champ de la réalité, comme le souligne J. Lacan dans une note ajoutée en 1966 à l’élaboration de son schéma R « ne se soutient que de l’extraction de l’objet petit a qui pourtant lui donne son cadre » [40]. Ainsi, pour que le champ de la réalité soit constitué pour un sujet, il faut selon son hypothèse, que simultanément à l’entrée du sujet dans le champ de l’Autre, l’objet a en soit extrait. Cette extraction dès les premiers temps, permet de produire un Autre barré, troué, et un sujet de désir qui est manque à être. Si l’objet petit a dans le cas d’Anatole, ne passe manifestement pas au temps de l’adolescence au champ de l’Autre, l’extraction de l’objet voix du corps propre est à mon sens une première avancée dans le travail clinique. L’objet a voix, toujours en activité comme objet autour duquel tourne la pulsion, et qui ne cesse de demander satisfaction, est ainsi extrait du champ de la réalité.

16 Si l’intégration de son corps comme sexué ne peut pas encore être assumée comme telle par Anatole, la circonscription de l’objet voix vient néanmoins trouer ce corps. Elle limite un espace corporel distinct d’un espace psychique de l’entendu; ce à quoi il s’essayait peut-être avec une certaine restriction alimentaire. Cette dernière tentait ainsi de mettre une barrière contre un trop plein venant de l’Autre, et contre un risque de dévoration, perçu comme réel, et tendait peut-être à une séparation du sujet d’avec la demande comme telle. L’extraction d’un copeau de voix eut donc lieu sur le réel du corps du jeune homme, et permit ainsi de créer du manque dans un corps « corporel » qui n’en avait pas. Cet acte inaugural – quatre mois après le début du traitement – vint ainsi décompléter la voix maternelle du réel du corps, et interrompre le circuit mortifère de la satifaction pulsionnelle « invocante » par la voie des manifestations du surmoi.

17 Dans la séance du 14 juin 1961 du séminaire Le transfert, J. Lacan développe que « l’angoisse se produit quand l’investissement du petit a est reporté sur le S barré » [41]. Si le sujet tel que J. Lacan le définit là est un sujet barré, de désir – ce qui ne semble pas être tout à fait le cas d’Anatole, bien en souffrance de ce côté-là – j’avance néanmoins, en inversant la proposition de J. Lacan, que l’angoisse d’Anatole diminua quand l’investissement de cette dernière fut reportée sur l’objet petit a en tant qu’extrait. Le terme même « investissement » me semble ici d’autant plus intéressant que c’est d’abord un terme freudien, qui fait référence à la pulsion. Le premier pas vers l’inadéquation, vers un manque fut donc, dans ce contexte, d’interrompre la boucle circulaire de la pulsion en isolant l’objet qui se trouvait dans le corps propre du sujet, « dans sa poche » comme le dit J. Lacan. L’objet voix, objet petit a fut ainsi circonscrit, comme il le souligne dans L’angoisse, comme le « roc » dont parle Freud, « la réserve dernière irréductible de la libido » [42].

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Mots-clés éditeurs : douleur, pulsion, surmoi, voix

Date de mise en ligne : 02/06/2009

https://doi.org/10.3917/ado.067.0143