Chapitre d’ouvrage

Albert Thibaudet, la Grande Guerre et l’Europe

Pages 53 à 66

Citer ce chapitre


  • Leymarie, M.
(2019). Albert Thibaudet, la Grande Guerre et l’Europe. Annuaire français de relations internationales : 2019 (Volume XX, p. 53-66). Éditions Panthéon-Assas. https://shs.cairn.info/annuaire-francais-de-relations--9782376510215-page-53?lang=fr.

  • Leymarie, Michel.
« Albert Thibaudet, la Grande Guerre et l’Europe ». Annuaire français de relations internationales 2019, Éditions Panthéon-Assas, 2019. p.53-66. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/annuaire-francais-de-relations--9782376510215-page-53?lang=fr.

  • LEYMARIE, Michel,
2019. Albert Thibaudet, la Grande Guerre et l’Europe. In :
  • Publication coordonnée par HOLEINDRE, Jean-Vincent
  • et FERNANDEZ, Julian,
Annuaire français de relations internationales 2019. Éditions Panthéon-Assas. Annuaire français de relations internationales, p.53-66. URL : https://shs.cairn.info/annuaire-francais-de-relations--9782376510215-page-53?lang=fr.

Notes

  • [1]
    M. Leymarie, Albert Thibaudet, « l’outsider du dedans », Septentrion, 2006 et CNRS Ed., 2018, pp. 30-51.
  • [2]
    Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, A. Thibaudet à A. Gide [1913], alpha 823, 27 ; AN, fonds Maurras, AP/ 576/ 74, A. Thibaudet à C. Maurras, Besançon, 4 janv. [1913].
  • [3]
    J. Royère, « Lettre », Nouvelle Revue française (NRF), juil. 1936, p. 124.
  • [4]
    A. Thibaudet, « Un livre de guerre », NRF, janv. 1922, et Réflexions sur la littérature, édition critique établie et annotée par A. Compagnon et C. Pradeau, Quarto Gallimard, 2017, p. 617. Cf. M. Leymarie, « Thibaudet, ‘poilu de l’arrière’ », Commentaire, n° 118, été 2007, pp. 515-524.
  • [5]
    A. Thibaudet, La Campagne avec Thucydide, in Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, trad., introd., notes de J. de Romilly, Quarto Gallimard, Paris, 2007, p. 3.
  • [6]
    J. de Romilly, « Introduction », op. cit., pp. 166-167.
  • [7]
    Thucydide, La Guerre…, I, XXII, 4, p. 184.
  • [8]
    A. Thibaudet, « Les trois critiques », déc. 1922, in Réflexions sur la littérature, op. cit., p. 727. Cf. J. Rousset, « Thibaudet ou la passion des ressemblances », actes du colloque de la Société des Amis des arts et des sciences de Tournus, 1986 ; A. Talmard, « A. Thibaudet, un européiste de l’entre-deux-guerres », et B. Rigaux, « De Thibaudet à la Grande Guerre avec Thibaudet », SAAST, t. CXVI, 2017.
  • [9]
    A. J. Toynbee, « Ma vision de l’histoire », 1947, in La Civilisation à l’épreuve, Gallimard, 1951, pp. 15-16.
  • [10]
    R. Aron, Dimensions de la conscience historique, Les Belles Lettres, 2011, p. 8.
  • [11]
    A. Thibaudet, La Campagne…, op. cit., p. 153.
  • [12]
    Ibid., pp. 57 et 36.
  • [13]
    Il écrit dans son dernier article d’avril 1936 à la NRF qu’il faut sans cesse « porter attention à l’unique ».
  • [14]
    A. Thibaudet, La Campagne…, op. cit., p. 133.
  • [15]
    Ibid., p. 37.
  • [16]
    Thucydide, Histoire de la Guerre du Péloponnèse, III, XCI, 1, p. 348, et V, LXXXIX, V, LXXXIV, LXXXIX, pp. 476-477.
  • [17]
    A. Thibaudet, La Campagne…, op. cit., pp. 124-125.
  • [18]
    Dans Les Origines immédiates de la guerre, P. Renouvin écrit : « Depuis 1904, bien des crises auraient pu mener à la guerre qui avaient fini par aboutir à un compromis. », Costes, 1927, p. 16.
  • [19]
    A. Thibaudet, La Campagne…, op. cit., pp. 69 et 125.
  • [20]
    Ibid., p. 37.
  • [21]
    Les rapports entre colonies et métropoles jouent un rôle essentiel dans le déclenchement de la guerre. La hiérarchie des causes qu’établit Thucydide « tend à mettre en lumière le rôle joué par l’impérialisme athénien », J. de Romilly, La Construction de la vérité chez Thucydide, Julliard, 1990, pp. 21 et 106.
  • [22]
    A. Thibaudet, La Campagne…, op. cit., p. 47.
  • [23]
    Ibid., pp. 52 et 59.
  • [24]
    Ibid., p. 39.
  • [25]
    Ibid., p. 127.
  • [26]
    Ibid., p. 59.
  • [27]
    Ibid., pp. 69 et 67.
  • [28]
    A. Thibaudet, « Sur la démobilisation de l’intelligence », janv. 1920, in Réflexions sur la politique, Robert Laffont, 2007, p. 260.
  • [29]
    A. Thibaudet, La Campagne…, op. cit., p. 74.
  • [30]
    Thucydide, Histoire de la guerre…, I, XXIII, 6, p. 184.
  • [31]
    A. Thibaudet, La Campagne…, p. 137.
  • [32]
    Ibid., p. 128.
  • [33]
    Ibid., pp. 122-123.
  • [34]
    Ibid., p. 133.
  • [35]
    Ibid., pp. 122 et 139.
  • [36]
    A. Thibaudet., « Sur la démobilisation de l’intelligence », NRF, janv. 1920, in Réflexions sur la politique, op. cit., p. 256.
  • [37]
    BNF, Ms, Fonds Barrès, NAF 28210, A. Thibaudet à M. Barrès, 22 oct. 1919.
  • [38]
    A. Thibaudet, Trente ans de vie française, t. II : La Vie de Maurice Barrès, Gallimard, 1921, p. 296.
  • [39]
    J. Schlumberger, « Le sommeil de l’esprit critique », NRF, mars 1923, p. 476.
  • [40]
    J.-P. Meylan, La Revue de Genève miroir des lettres européennes 1920-1930, Droz, Genève, 1969.
  • [41]
    A. Thibaudet., « L’Europe de demain », L’Europe nouvelle, août 1925, p. 1 024.
  • [42]
    A. Thibaudet., « La littérature politique », NRF, févr. 1921, in Réflexions sur la politique, op. cit., pp. 276-277.
  • [43]
    Thibaudet à Proust, 8 mars 1921, Correspondance générale…, P. Kolb (éd.), Plon, 1992, t. XX, p. 122.
  • [44]
    A. Thibaudet, La République des professeurs, suivi de Les Princes lorrains, préface de M. Leymarie, Hachette, 2006, p. 262. L’allusion au Traité de Sèvres est limpide !
  • [45]
    La question des origines proches ou lointaines, des responsabilités individuelles ou collectives est traitée à l’époque ou plus tard par d’autres historiens (J. Issac, F. Fischer, J.-J. Becker…) et, encore récemment, par C. Clark dans Les Somnambules (Flammarion, 2013).
  • [46]
    A. Thibaudet, « Une affaire », NRF, déc. 1928, in Réflexions sur la politique, op. cit., p. 479.
  • [47]
    A. Thibaudet, « L’Histoire dans l’Histoire », NRF, oct. 1931, in Réflexions sur la littérature, pp. 1 410-1 420.
  • [48]
    S. Jeannesson, Poincaré, la France et la Ruhr (1922-1924). Histoire d’une occupation, Presses universitaires de Strasbourg, 1998 ; C. Fischer, The Ruhr Crisis, 1923-1924, Oxford University Press, 2003.
  • [49]
    A. Thibaudet, Les Princes lorrains, op. cit., p. 238.
  • [50]
    Ibid., p. 279.
  • [51]
    Ibid., p. 204.
  • [52]
    Ibid., p. 252.
  • [53]
    Ibid., pp. 252-253.
  • [54]
    Ibid., p. 247.
  • [55]
    A. Thibaudet., « Rome et Genève », L’Europe nouvelle, 30 janv. 1926, p. 142.
  • [56]
    A. Thibaudet., Les Princes lorrains, op. cit., p. 256.
  • [57]
    A. Thibaudet, La Campagne…, op. cit., p. 86.
  • [58]
    A. Thibaudet, « La justice internationale », L’Europe nouvelle, 26 juil. 1924, pp. 954-955, et « Genève, centre fédéral des nations soucieuses d’unité européenne ou planétaire », L’Europe nouvelle, 20 sept. 1924, p. 1 266, et « Pour une éthique internationale », L’Europe nouvelle., 4 oct. 1924, p. 1 336.
  • [59]
    A. Thibaudet, « Pour une Définition de l’Europe », Revue de Genève, sept. 1925, p. 1 048. Le texte est reproduit par A. Compagnon dans Réflexions sur la politique, op. cit., pp. 597-603.
  • [60]
    P. Valéry, La Crise de l’esprit, NRF, août 1919, in P. Valéry, Essais quasi politiques. Œuvres, J. Hytier (éd.), NRF Gallimard, 1957, p. 1 004.
  • [61]
    Ibid., p. 999.
  • [62]
    A. Thibaudet, « Les partis politiques en France », NRF, déc. 1934, p. 563. Cf. R. Aron, « L’avenir des religions séculières », I et II, La France libre, vol. VIII, n° 45 et 46, 15 juil. et 15 août 1944.
  • [63]
    H. Mendras, L’Europe des Européens. Sociologie de l’Europe occidentale, Gallimard, 1997, p. 23.
  • [64]
    A. Thibaudet, « Affaire Demartial », NRF, août 1928, in Réflexions sur la politique, op. cit., pp. 360-367.
  • [65]
    L. Weiss, Mémoires d’une Européenne, Albin Michel, 1979, t. II, pp. 153 et 288.
  • [66]
    A. Thibaudet, « La retraite des mystiques », NRF, nov. 1930, in Réflexions sur la politique, op. cit., pp. 433-437.
  • [67]
    A. Thibaudet, « Les partis en France », NRF, déc. 1930, in Réflexions sur la politique, op. cit., p. 440.
  • [68]
    A. Thibaudet, « L’Histoire dans l’Histoire », op. cit., pp. 1 410-1 420.
  • [69]
    A. Thibaudet, « Le pèlerin de l’absolu. Un relativiste », NRF, sept. 1931, in Réflexions sur la politique, op. cit., pp. 473-479.
  • [70]
    A. Thibaudet, « La chimère de la généralité », La Dépêche, 18 oct. 1934.
  • [71]
    A. Thibaudet, « Arthur Fontaine », NRF, oct. 1931, in Réflexions sur la politique, op. cit., p. 479.
  • [72]
    A. Thibaudet, « Après Albert Thomas », La Dépêche, 25 mai 1933.
  • [73]
    A. Thibaudet, « Un nouveau wilsonisme », La Dépêche, 24 fév. 1933.
  • [74]
    Journal de Genève, 19 déc. 1933.
  • [75]
    A. Thibaudet, « Les Europes », NRF, nov. 1933, in Réflexions sur la politique, op. cit., pp. 520-521.
  • [76]
    A. Thibaudet, « Affaires », NRF, janv. 1936, in Réflexions sur la politique, op. cit., pp. 588-589.
  • [77]
    A. Thibaudet, « Du critique à l’Historien de la SDN », La Dépêche, 20 juin 1934.
  • [78]
    A. Thibaudet, « L’arbitrage du combattant », 25 déc. 1935, et « L’ancienne Europe », La Dépêche, 22 fév. 1936.
  • [79]
    A. Thibaudet, « Attention à l’unique », NRF, avr. 1936, in Réflexions sur la littérature, op. cit., p. 1 604.
  • [80]
    Correspondance Jean Paulhan-André Suarès 1925-1940, Cahiers Jean Paulhan, n° 4, J. Paulhan à A. Suarès, 17 avr. 1936, Gallimard, 1987, p. 142.
  • [81]
    J. Paulhan, Choix de lettres, vol. I : 1917-1936, La Littérature est une fête, Gallimard, 1986, J. Paulhan à C. Maurras, 26 avr. 1936, p. 373.
  • [82]
    A. Thibaudet, Histoire de la littérature française…, avant-propos de M. Leymarie (éd.), CNRS Editions, 2016, p. 549.
  • [83]
    A. Thibaudet, « Au Pays parisien », NRF, juil. 1934, in Réflexions sur la politique, op. cit., p. 540.
  • [84]
    A. Thibaudet, Les Idées politiques de la France, Stock, 1932, p. 239.

1 En 1914, Albert Thibaudet appartient au « grand parti des hommes de quarante ans » dont parlait Charles Péguy dans Victor-Marie, comte Hugo. Appelé le 16 août avec les deux dernières classes de l’armée territoriale, ce professeur d’Histoire, lecteur de Bergson et helléniste, doit quitter l’enseignement secondaire. Alors qu’il venait de donner aux éditions de la Nouvelle Revue française deux textes qui fournissent une première idée de l’étendue de sa palette – une étude critique sur La Poésie de Stéphane Mallarmé et Les Heures de l’Acropole –, il doit aussi cesser sa collaboration à la revue, où André Gide l’avait fait venir quelques années plus tôt pour assurer chaque mois la chronique de La Littérature et faire des comptes rendus [1]. Sa série de livres sur Maurice Barrès, Charles Maurras et le bergsonisme, qui sera publiée sous le titre de Trente ans de vie française, est déjà avancée lorsque la guerre éclate. Grand voyageur, il est en relations épistolaires avec, entre autres, Gide et Maurras ; il invite le premier à le rejoindre en Grèce et convie le second à le retrouver sur l’Acropole [2]. S’il fait des séjours prolongés dans toute Europe et en Orient, c’est bien la Grèce qui, d’abord, le requiert. Il la parcourt à pied en faisant, assure un de ses amis, « jusqu’à 70 km par jour sans s’encombrer d’un lourd bagage » [3].

2 Thibaudet, qui se considère comme un « civil mal mobilisé » [4] emporte dans son havresac trois livres : Thucydide, Virgile et Montaigne, dans les marges desquels il écrit. Patriote, il accepte sans état d’âme son incorporation et le changement de son mode de vie ; pacifique sans être pacifiste, il n’est nullement nationaliste et n’a pas de haine envers l’Allemagne. Comme il est à l’arrière-front dans la territoriale, il ne connaît pas l’épreuve du feu. « Sans éclat et sans cocarde, caporal que poilu brocarde », écrit-il dans l’inédit Berger de Bellone, il est occupé avec sa compagnie à des activités de cantonnier ou, dans la Somme, de gardien d’un camp vide de prisonniers qui lui est « un beau promenoir philosophique » [5]. Au cours de l’hiver 1917, il y commence La Campagne avec Thucydide. Cependant, écrit-il dans son journal de guerre, « mon Thucydide resta en carafe » après une nouvelle affectation tout aussi peu guerrière. La rédaction complète, achevée au printemps 1919, est prépubliée pour moitié dans La Revue de Genève en 1920, puis intégralement chez Gallimard en 1922.

Une histoire croisée de deux guerres

3 Pas plus que l’Histoire du Grec, La Campagne avec Thucydide n’est composé « dans le loisir d’une méditation intemporelle mais bien sous le coup d’une expérience directe » ; le critique demande au Grec « le sens de ce qu’il est en train de vivre » et « enrichit sa relecture du contact avec une réalité impérieusement présente ». « La guerre de 14 a mené Thibaudet vers Thucydide, qui le ramène pour finir aux problèmes de l’après-guerre », écrit Jacqueline de Romilly [6], qui place l’ouvrage en avant-propos de son édition de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse. Elle y voit un livre écrit par un homme qui connaît aussi bien la littérature que l’histoire de la Grèce ; celui-ci salue « la plus grande exactitude matérielle et la plus grande généralité » de son modèle qui a mis au jour un Ktema Es Ais, « un trésor pour toujours » [7].

4 Dans un article de 1922, Thibaudet écrit que « la critique, par un certain côté, c’est l’art des comparaisons » [8]. La méthode, fréquente dans son activité de critique littéraire, est mise au service d’une critique historique et philosophique dans La Campagne avec Thucydide, où sont établies comparaisons, superpositions et analogies entre la guerre du Péloponnèse au Ve siècle avant Jésus-Christ et la Grande Guerre. La guerre de l’Antiquité et le conflit contemporain fournissent ainsi un outil de déchiffrement et de compréhension de l’une par l’autre et inversement car l’une et l’autre sont des « espèces d’un même genre » dans la mesure où l’histoire obéit à une « logique », à des « lois ».

5 Cette analogie entre la guerre antique et la Grande Guerre frappe aussi Arnold J. Toynbee et Raymond Aron. Le premier expliquait Thucydide à ses étudiants d’Oxford en 1914 : « Tout d’un coup, mon entendement s’éclaira. L’expérience que nous étions en train d’avoir dans notre monde, Thucydide l’avait déjà eue dans le sien. Je le relisais désormais avec une nouvelle perception. […] Il avait été sur le terrain avant nous. Lui et sa génération s’étaient trouvés en avant de moi et de la mienne, quant à l’expérience historique que nous avions respectivement atteinte ; en fait, son présent avait été mon futur. […] le monde de Thucydide et le mien étaient philosophiquement contemporains » [9]. Le second juge que « notre situation, par rapport aux catastrophes guerrières de ce siècle, est comparable à celle de Thucydide par rapport à la guerre du Péloponnèse » [10]. Dans le chapitre de Dimensions de la conscience historique, il dit ne pas se lasser de relire l’essai de Thibaudet et rappelle que « les spécialistes des relations internationales, à leur tour, utilisent Thucydide pour y trouver des propositions qui s’appliquent aux relations entre les monarchies européennes ou les Etats nationaux, comme elles s’appliquaient aux relations entre les cités » [11].

L’hégémonie et les alliances

6 D’un trait, Thibaudet résume le caractère fondamental de la guerre du Péloponnèse : « une lutte de la terre et de la mer », qui pose « le problème de l’hégémonie » [12] et lui permet de faire une histoire croisée de deux guerres ; toujours attentif à ce qu’a de neuf et d’irréductible une situation [13], il ne succombe pas à un quelconque « démon de l’analogie » mais note que « sous les différences, il y a bien d’une époque à l’autre un ‘petit noyau identique’ » [14]. La guerre antique oppose Athènes, cité ionienne et démocrate, à Sparte, cité dorienne où le pouvoir est détenu par une aristocratie. La première est devenue une puissance maritime après sa victoire sur les Perses à Marathon et Salamine ; elle est à la tête de la ligue de Délos rassemblant sous sa domination les cités ioniennes qui lui procurent navires ou tribut. L’accroissement continu de la thalassocratie athénienne constitue une menace pour Sparte et provoque la formation d’une ligue rivale, menée par les Lacédémoniens, maîtres de la terre. Un long conflit commence en 435 avec l’affrontement de Corinthe, alliée de Sparte, et de sa colonie Corcyre, qui fait appel à Athènes.

7 Thucydide a compris, note Thibaudet, que la guerre du Péloponnèse est « née automatiquement de la mise en présence et de la rivalité de deux systèmes d’alliances ». C’est pourquoi il lui faut d’abord étudier, tant dans l’Antiquité que dans la période récente, la genèse de systèmes qui tournent « en un engrenage de guerre », voir pourquoi et comment « 1914 répète 43 » [15]. De l’Euxin à la Sicile, le monde grec subit peu à peu l’ébranlement de la guerre et le regroupent des alliés des deux cités. Mélos, colonie de Sparte, rappelle Thucydide, ne veut d’abord pas entrer dans l’alliance athénienne mais ne peut y échapper ; les Athéniens déclarent : « Si le droit intervient dans les appréciations humaines pour inspirer un jugement lorsque les pressions s’équivalent, le possible règle, en revanche, l’action des plus forts et l’acceptation des faibles » [16]. Dans la Grande Guerre, les grandes puissances européennes se partageant entre Entente et Triplice, il est impossible de rester neutre, comme le montrent les cas de la Roumanie et de l’Italie, qui se détachent des Puissances centrales, ou celui de la Turquie, qui fait des offres à l’Allemagne. L’affrontement devient général et l’entrée en guerre du monde britannique, de la Chine et du Japon, de l’Amérique du Nord et du Sud « transforme pour la première – et non peut-être pour la dernière – une guerre locale en une guerre planétaire » [17]. Dans l’un et l’autre conflit, la mise en œuvre de moyens considérables par des Etats à l’apogée de leur puissance fait dépasser en ampleur les guerres qui se sont déroulées jusqu’alors.

« Véritable motif » et « prétextes » de guerre

8 Le critique de La NRF distingue après Thucydide, d’une part, « le véritable motif », « la cause la plus vraie », les « mouvements profonds », pour reprendre l’expression de Pierre Renouvin, et, d’autre part, « les prétextes » allégués pour passer à l’état de guerre [18]. L’analogie entre les deux guerres est établie depuis les raisons qui les ont fait éclater. Deux incidents en apparence mineurs mettent le feu au monde : « c’est de Corcyre [colonie de Corinthe] que naît l’embrasement général comme il est né en 1914 dans les Balkans », « les affaires de Corcyre font pendant à l’affaire de Serbie » [19]. Toutefois, l’expédition athénienne en Sicile ou l’attentat de Sarajevo sont secondaires au regard de la cause essentielle : « la volonté d’hégémonie liée à la plus grande puissance financière et maritime » [20].

9 La rivalité de Corinthe, deuxième marine grecque et alliée de Sparte, et d’Athènes au sujet des bouches de l’Adriatique domine la première phase de la guerre du Péloponnèse [21]. « De 1840 à 1914, les guerres ou menaces de guerres générales, dans une Europe tout entière intéressée à la mer, naissent originellement de la triple question des trois bouches de la Méditerranée : Constantinople, Suez et le Maroc » [22]. La question de la mer est bien centrale pour Thucydide comme pour Thibaudet, qui a lu Mahan ; l’alliance des marines de Corinthe et Sparte menace celle d’Athènes, la Russie tsariste poursuit son rêve de conquête des détroits ottomans, l’Allemagne conteste le Two Powers Standard de la Grande-Bretagne qui veut réduire les ambitions de Guillaume II. Sparte et ses alliés tentent de tarir les approvisionnements d’Athènes et les renforts qui pourraient lui être apportés, les Alliés organisent le blocus de leur ennemi, qui ne peut le briser lors de la bataille du Jutland, puis par une guerre sous-marine qui est surmontée. L’Allemagne perd d’abord la bataille sur mer avant d’être vaincue sur le continent. Comme Athènes, « c’est dans l’enivrement de son rush économique et maritime que l’Allemagne s’est résolue au grand coup de dés où elle a perdu. […] Ainsi la loi qui veut que la victoire finale appartienne au maître de la mer n’a pas souffert jusqu’ici d’exception » [23].

10 Le critique ne néglige pas une composante que l’historiographie contemporaine met en évidence : la peur qu’a l’Allemagne d’être encerclée par les pays de l’Entente. La cause « la plus vraie et la moins avouée », écrivait Thucydide, est que « les Athéniens, en s’accroissant, donnèrent de l’appréhension aux Lacédémoniens, les contraignant ainsi à la guerre ». A la crainte de la puissance athénienne répond le sentiment de menace qu’éprouvent les puissances de la Triplice devant la Triple-Entente. Lacédémone et ses alliés croient faire une guerre défensive. Parce qu’ils la jugent inévitable, ils prennent les devants, « en choisissent le moment et paraissent dès lors les agresseurs » [24]. Une même illusion frappe les nations engagées, qui se trompent sur la durée du conflit : « Sparte, comme Berlin, confiante dans la supériorité de ses forces continentales, croit à un coup de massue, à une guerre courte » [25].

11 Dans l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, Cléon, Brasidas ou Alcibiade tiennent des discours, « causes vivantes des événements historiques », et Thibaudet ne néglige pas non plus les discours et les passions des Français. En revanche, comme Thucydide, il passe rapidement sur les intérêts économiques en cause. Dans cette histoire, relève-t-il, « nous sommes obligés de lire péniblement et mal, sur l’économique, quelques bribes hypothétiques et mutilées, entre les lignes denses, nombreuses et claires du politique » [26]. Lui-même ne laisse qu’entrevoir la part qu’ont dans le conflit les raisons économiques générales – par exemple la question des approvisionnements des belligérants – ou les motifs individuels pour agir.

Les effets et conséquences de la guerre

12 A la lumière de l’historien antique, Thibaudet analyse les effets de la guerre sur la Grèce et en 1914-1918 : « l’effondrement des cadres moraux et sociaux sous les puissances d’une guerre totale » car « une guerre générale sert toujours de creuset à une transformation des sentiments et des idées » [27]. Dans La NRF de janvier 1920, il évoque déjà l’idée selon laquelle, pendant la guerre du Péloponnèse, « l’investissement entier de l’homme et de la cité par les appétits et les passions politiques aboutit à ce renversement des idées morales que Thucydide schématise dans un chapitre célèbre du livre III » [28]. Un renversement des valeurs qui conduit à des massacres dans les blocus maritimes ou les sièges des villes ainsi qu’à des dissensions internes dans la cité.

13 S’agissant de la Grande Guerre, il note que la transformation des mœurs est d’abord due à un fait matériel : « la vie de misère et de périls, dont on prend si vite son parti […], mais qui si vite aussi transforme un homme [… et] confère nécessairement la primauté aux instincts violents et brutaux ». Il analyse – et c’est là une réponse à la question contemporaine (contrainte ou résistance ?) – la raison première qui explique la résistance des soldats : « La constance étonnante dans l’effort qui a marqué les soldats de la Grande Guerre tient en partie à ce que ces civils rapidement militarisés étaient encore engagés jusqu’aux reins dans la nature terrienne et la condition paysanne : les tranchées, ce fut le champ en profondeur » [29].

14 « La loi qui veut que la victoire finale appartienne au maître de la mer n’a pas souffert jusqu’ici d’exception », conclut Thibaudet. Cependant, de l’une à l’autre guerre, la situation est renversée, note-t-il auparavant. En effet, si la plus grande partie du monde grec s’était levée contre la thalassocratie athénienne, c’est la plus grande partie de la planète, craignant dans un même Etat – l’Allemagne – la conjonction « de la plus grande puissance militaire et de la plus grande puissance maritime », qui s’est placée de 1914 à 1918 « à côté des dominateurs de la mer » et qui est venue « en aide contre l’Allemagne à la thalassocratie britannique » [30]. La conséquence la plus visible et la plus immédiate est, à l’évidence, d’ordre géopolitique pour un critique qui n’oublie jamais les différences d’échelle entre les deux guerres. « La Grande Guerre laissera un monde européen pas très différent du monde grec que laissait la guerre du Péloponnèse » [31]. Les ultimes parallèles portent sur les vainqueurs des deux conflits, Lysandre et Foch, et sur les conditions qu’accepte Athènes en 404 : lui faisant perdre son empire et sa puissance maritime, ces conditions « rappellent singulièrement celles de l’armistice du 11 novembre 1918 ». Ce que Sparte et ses alliés imposent à Athènes, c’est ce que les Alliés imposent à l’Allemagne, à savoir la réduction du vaincu à son territoire continental, mais l’Allemagne « garde l’armature intérieure qui en fait un Etat » [32].

15 L’ordre né des Traités de Vienne s’est effondré, la guerre a fait perdre aux vieilles puissances, « leur place prépondérante et centrale » [33]. L’Europe centrale retombe dans un état de division. L’Angleterre, pour sa politique d’équilibre sur le continent, a besoin d’une France et d’une Allemagne « constamment ennemies, jamais abattues ». Enfin est fortement marqué le poids nouveau pris par les Etats-Unis : « les grenouilles furent précisément sauvées par les grands crabes d’outre-mer » [34].

16 Ces réflexions croisées permettent de prédire la fragilité de l’ordre établi par les traités « de la banlieue parisienne », comme les nomme le critique. En même temps que Bainville, il constate que si les Traités de Westphalie et de Vienne ont créé une architecture solide, ceux-là « précipitent l’effondrement de cette réalité ancienne qu’était l’Europe et n’arrivent pas à en faire sortir la réalité nouvelle de la Société des Nations » : « La guerre européenne n’a point posé par sa victoire une conclusion, mais le principe de discordes nouvelles » et « L’Europe politique s’effondre, laissant sur ses ruines des nations isolées et hostiles » [35]. Une paix précaire « s’installe dans une Europe instable et surchauffée où les possibilités de guerre restent partout à fleur de sol » [36]. En 1919, Thibaudet écrit à Barrès : « Je crois que nous allons aux nations âpres, aux nationalismes, aux nouvelles guerres et que nous jouerons encore une fois notre existence » [37]. « Nous marchons sur de la lave qui n’est pas refroidie », ajoute-t-il en 1921. « L’Europe d’après-guerre plus encore que celle d’avant-guerre est pleine de nationalismes tenaces » [38].

Thibaudet et l’Europe

17 L’Europe est une évidence culturelle pour Thibaudet, qui reprend après la guerre sa place à La NRF ; les membres de la revue, conscients que la survie d’une Europe intellectuelle passe par le soutien aux projets européistes, plaident pour la réconciliation avec l’Allemagne. « L’interdépendance est un fait » [39], note Jean Schlumberger. Thibaudet est avec Daniel Halévy et Charles Du Bos un des liens entre La NRF et la Revue de Genève. Les uns et les autres croient à l’intérêt des échanges culturels fondés sur la base des cultures nationales [40]. De 1924 à 1928, le critique écrit dans L’Europe nouvelle de Louise Weiss, organe officieux de la Société des Nations (SDN). Enfin, le Journal de Genève s’attache sa signature à partir de 1924.

Après le Traité de Versailles

18 Hanté comme Valéry ou Gide par la crainte d’une régression historique, attaché à la régulation des conflits par la diplomatie, le critique souhaite que l’histoire de France ne s’entende désormais qu’ouverte sur l’histoire de l’Europe et il plaide pour un véritable esprit européen qui surmonterait les divisions nées des traités. A l’armistice, écrit-il, « le dilemme : France ou Europe ? était aigrement posé. C’est à ce moment cependant que le sens de l’Europe sortait timidement, comme un drapeau encore à demi engagé dans sa gaine » [41].

19 Thibaudet rend compte en 1921 des Conséquences politiques de la paix de Bainville selon lequel le Traité de Versailles imposait « une paix trop douce pour ce qu’elle a de dur ». Dans une image célèbre, le critique compare les manières de découper un poulet et les façons de redessiner la carte de l’Europe en tenant compte des principes ethniques, historiques et géographiques : « Ce traité a taillé, découpé, divisé abondamment en Europe, et c’est ce qu’on dit quand on constate qu’il a balkanisé l’Europe centrale, en a décomposé les unités politiques. Il l’a découpée comme on découpe un poulet. Or il y a deux manières de couper un poulet, l’une qui suit les lignes de la vie, l’autre qui, pour des raisons très pratiques, procède mécaniquement. »

20 De fait, le Traité a tranché « là où il trouvait des articulations naturelles », « dans la patte et dans l’aile du poulet plutôt que dans la carcasse » ; autrement dit, la carte de l’Europe a été remodelée là où cela paraissait possible [42] ; l’Allemagne, contrairement au vœu de Bainville, n’a pas été démembrée. En 1921, Thibaudet confie à Marcel Proust que, contrairement aux congrès de Westphalie et de Vienne où a été bâtie une solide architecture, les traités conclus après la guerre n’ont construit que « des bâtiments de torchis et de plâtre qui trois ans après nous dégringolent déjà sur le dos » [43]. En 1924, dans Les Princes lorrains, il rappelle que la destruction des traités par l’Allemagne et la Russie, est donnée « avec l’être du traité, avec l’être de l’Europe en 1919 ». Le Traité de Lausanne qui permet à la Turquie de recouvrer sa souveraineté annule le Traité de Sèvres. « Tous ces traités de la banlieue sont faits de la même porcelaine fragile » [44].

21 Dans La NRF d’août 1928, Thibaudet – qui ne s’appuie pas comme Renouvin en 1927 sur les documents diplomatiques disponibles – revient sur les causes et les responsabilités du conflit à l’occasion de l’affaire Demartial, accusé d’innocenter l’Allemagne et de reporter les responsabilités de la guerre sur la France et la Russie. Il ne stigmatise pas le Traité de Versailles comme Demartial, mais n’en défend pas non plus une application figée comme les nationalistes. Comme à l’accoutumée, il refuse une explication « simpliste », en transposant ici une image de Matière et Mémoire de Bergson [45]. Pour lui, les responsabilités de la Grande Guerre n’incombent pas aux seuls Empires centraux, notamment l’Autriche, et ne peuvent être imputées exclusivement à certains vainqueurs. Sont distinguées une responsabilité russe de la guerre légale et une responsabilité allemande de la « guerre illégale ». Le critique souligne, à la lumière d’une analyse d’Edmond Vermeil publiée dans L’Europe nouvelle, l’importance des décisions prises par quelques hommes après l’attentat de Sarajevo, en ne mésestimant ni l’enchaînement provoqué par l’exécution des pactes d’alliances ni le sentiment de menace éprouvé par la Russie et l’Allemagne. Là encore, il convient de distinguer les causes profondes de celles, plus immédiates, qui déclenchent le conflit ; la mobilisation générale de la Russie joue « sur le baril de poudre le rôle de l’étincelle » [46].

22 Le critique analyse finement la responsabilité des négociateurs des traités de l’après-guerre. Les politiques américains ou britanniques ont été insuffisants, les rédacteurs français des traités, imprégnés de grilles d’interprétation classiques enseignées à l’Ecole des Sciences politiques, ont mal mesuré la rupture historique qu’introduisait le conflit mondial [47].

Les Princes lorrains

23 A l’issue de la guerre, les Alliés, d’accord sur le principe de réparations de guerre, ont des visions divergentes du nouvel ordre international à construire [48]. Dans Les Princes lorrains, Thibaudet critique Poincaré – « l’anti-Europe » – et Barrès, partisans d’une application intégrale du Traité de Versailles ; avec le projet d’une zone de sécurité pour la France, ils sont venus « se recharger de haine et de combativité contre le germanisme » [49] et se révèlent incapables de « contribuer à créer ce qui a manqué en 1918, ce qui manque depuis 1918 : une opinion de paix » [50]. Poincaré décide de prendre un « gage productif » en Allemagne. Le 11 janvier 1923, les troupes françaises et belges pénètrent dans la Ruhr mais son occupation s’avère être un échec. Liquider la guerre paraît au critique une nécessité alors que l’Europe, devenue « un hôpital de nations », est « en morceaux », atteinte d’un mal de la volonté [51]. Le patriotisme intransigeant était justifié dans le conflit ; il est désormais inadapté et dangereux. Perpétuer l’affrontement, c’est risquer de davantage « belliciser » l’Europe en suscitant des réactions nationalistes outre-Rhin ; c’est confirmer le sentiment d’injustice du peuple allemand et renforcer la haine des Français : « un soldat, c’est toujours deux soldats, celui qu’on lève ici et celui qu’on lui oppose là-bas » [52] L’auteur, partisan d’« un réajustement de l’Europe », en appelle à un dépassement des intérêts nationaux immédiats et à des hommes nouveaux, capables de promouvoir des valeurs de paix. A la fin de 1923, il voit dans la carte actuelle « une carte de guerre future, où nous ne saurions ne pas trouver comme ennemis ces trois grandes masses de populations, deux mutilées et une insatisfaite, l’Allemagne, la Russie, l’Italie, – la triple alliance inévitable de demain –, à laquelle un homme d’Etat français devrait toujours penser » [53].

A Genève, l’âge d’or de la SDN

24 En 1924, Thibaudet vient enseigner à l’Université de Genève, foyer du libéralisme ; une ère nouvelle semble commencer avec la victoire du travailliste MacDonald en Grande-Bretagne et celle du Cartel des gauches en France. La SDN paraît alors être en mesure de soigner « cette plaie purulente du Rhin » que les bellicistes voulaient chronique [54]. La France accepte le plan Dawes, l’Assemblée générale de la SDN adopte le Protocole de Genève qui organise l’arbitrage, la sécurité et le désarmement. En 1925, la signature du Pacte de Locarno ouvre la voie à la détente et à la réconciliation. C’est l’âge d’or de la SDN, « une Super-Croix-Rouge, une Croix-Rouge de la paix », dont le « rôle est de tenir le sérum prêt pour empêcher les blessures internationales d’intérêt et d’amour-propre d’être infectées par ce tétanos, la guerre » [55]. Or la réalité de « l’homme vivant en groupes nationaux » [56] est fondée sur un pluralisme équilibré de tendances adverses. Le mot « Europe », comme le mot « Grèce », n’a pas seulement « un sens d’unité, mais un sens de pluralité, de diversité, même d’hostilité » [57]. Reste pendante la question évoquée dès lors, celle des moyens de la justice internationale pour résoudre les questions d’arbitrage [58].

« Qu’est-ce que l’Europe ? »

25 Thibaudet donne en 1925 à la Revue de Genève un important article, « Pour une définition de l’Europe », où il établit les caractéristiques du genre de vie européen, différant de ceux des pays de « l’humanité civilisée » [59]. Les nations européennes, diverses et complémentaires, forment une société ; une confédération pourrait permettre l’expression et le respect de leurs particularités. Thibaudet géographe amende la définition de l’Europe que donnait Valéry dans La Crise de l’Esprit – « une sorte de cap du vieux continent, un appendice occidental de l’Asie » [60]. L’Europe ne s’est comportée comme un cap du continent asiatique que lors des invasions mongoles, juge-t-il, et la Méditerranée a joué pour le continent un rôle bien plus grand que l’Asie. Comme Renan, il écrit qu’« un pays ne se définit pas par une brute réalité de géographie physique ». Puis il étudie les éléments caractéristiques de l’Europe.

26 Les premiers sont de nature politique : « L’Europe, c’est la partie de l’humanité qui vit sous la catégorie de la nation », l’Européen vit « dans un ordre de nations ». La diversité des langues et des cultures ne constitue pas un obstacle pour le critique. Une série de dualismes est sensible sur le continent, tant à l’intérieur des nations – en France, opposition et complémentarité du Nord et du Midi – qu’à l’extérieur de celles-ci : dualisme entre le mode de vie maritime et le mode de vie continental. L’Europe moderne diffère de celle des Grecs car elle connaît une triple vie, sur terre, sur mer et outre-mer. La démocratie, troisième critère, provient de la Grèce antique. L’Europe est « une terre d’invention politique » qui accroît « continûment son caractère démocratique ».

27 Les deux caractéristiques suivantes ont trait à l’économie. L’une réside dans l’invention et l’adoption au XIXe siècle de l’économie capitaliste qui, définie comme « le primat indéfini des valeurs de crédit, c’est-à-dire de mouvement », n’est pas le substrat ou la condition d’émergence mais le concomitant des sociétés démocratiques. Autrement dit, le genre de vie européen se caractérise à la fois par la démocratie et le capitalisme ; ici, la réflexion particulièrement neuve de Thibaudet dépasse largement la conjoncture des années vingt : « Aujourd’hui nous ne voyons pas plus de probabilité qu’il accompagne indéfiniment le progrès humain, que nous ne voyons de possibilité à ce que le progrès humain puisse se passer de lui. »

28 Terre d’invention politique et économique, l’Europe, héritière d’un sens formé par les géomètres grecs, est aussi le continent où règne « le primat des techniques ». « Capitalisme et technique se tiennent d’ailleurs comme les deux aspects corrélatifs d’un même genre de vie. » La sixième caractéristique est culturelle : l’Europe, terre des bibliothèques et des musées, représente « un capital et une concentration de mémoire ». Pour l’Européen qui « a les livres », la durée existe, note le bergsonien. L’Europe attache une grande importance au passé, « déclassé par un rythme de plus en plus rapide d’inventions et de changements ». « L’Esprit européen » peut-il être diffusé, s’interrogeait Valéry [61]. Pour Thibaudet, la réponse ne fait pas de doute. L’Europe partage la plupart des caractères énoncés avec l’Amérique. Toutefois, pour ce qui concerne le rapport au passé et à la mémoire, l’Amérique apparaît comme « une sous-Europe », tandis que pour ce qui a trait au machinisme, elle semble « une sur-Europe ». En outre, si les caractères européens ont passé du Vieux Continent au Nouveau Monde, le mouvement inverse se manifeste aussi : le mode de vie américain n’est pas sans influencer fréquemment celui des Européens. Il est un domaine, cependant, où l’Europe n’a pas été une terre d’invention, celui des religions de portée universelle, qui viennent d’une vaste zone entre la Judée ou le Gange.

29 Deux remarques ayant trait à la religion trouvent des échos plus contemporains. L’une se rapporte à la place du christianisme, composante de l’identité européenne : « Le christianisme a fait fonction, en somme, de religion européenne. Il a nourri, il a élevé, il a porté au point où il se trouve actuellement le génie de l’Europe. Toute dissociation de ces deux termes, Europe et christianisme, tout mouvement de pensées qui oppose l’un à l’autre demeure paradoxal et précaire. »

30 Le critique s’interroge sur le développement du marxisme, « une sorte de monisme très simple » ; le bolchevisme recèle « une force d’expansion, de fanatisme, de persécution qui pourrait en faire un autre Islam ». Il note que communisme et fascisme semblent relever d’un « ordre religieux, qui tend à superposer demain des guerres de religions à des guerres politiques » [62]. Il parle d’une « nation européenne » sans préciser ce que sont ou pourraient être les frontières de cette Europe. Dans L’Europe des Européens, Henri Mendras définit « quatre arêtes essentielles » de la civilisation européenne ; avant celles de la nation, du capitalisme et d’industrie, de la démocratie, communes avec son prédécesseur, il place « l’individualisme évangélique et romain » à la source de l’individualisme occidental [63]. L’absence de ce critère chez Thibaudet, si foncièrement individualiste, n’en apparaît que plus surprenante.

Face au déclin de la SDN

31 Il voudrait voir oubliés « les germes de guerre du traité » [64] et souhaite que « Locarno efface définitivement l’ardoise », juge-t-il en 1928, avant la signature du Pacte Briand-Kellog. Cependant, la SDN marque le pas, comme le souligne Louise Weiss : « c’étaient des Entités qui menaient le bal de ces saisons diplomatiques. Quelles entités ? Toujours les mêmes : le droit à la sécurité, le droit à la punition des coupables, le droit aux réparations » [65]. En 1929, le discours de Briand qui appelle à la constitution d’une « sorte de lien fédéral » est imprécis. En 1930 échouent les discussions suscitées par le Mémorandum Briand, « inspirées d’intérêts nationaux, enchaînées jusqu’aux reins dans le marbre des vieux temps » [66]. Le prestige de Genève est à la baisse et la menace toujours présente : « la citadelle qui a remplacé Verdun, c’est toujours Metz, ce n’est pas encore Genève » [67]. Le professeur ne reconnaît plus « l’ancienne France et l’ancienne Europe » [68] et perd ses illusions : « Il n’y a presque plus de mystique de la SDN. Et la SDN sans une mystique, c’est la juxtaposition d’une diplomatie et d’une bureaucratie » [69]. La Commission internationale de coopération intellectuelle succombe à « la Chimère de la Généralité » [70]. Les morts d’Arthur Fontaine, cheville ouvrière du Comité d’information franco-allemand et des Unions intellectuelles [71], et d’Albert Thomas figurent le déclin de l’idée d’Europe. La disparition du directeur du Bureau international du travail (BIT) coïncide avec une crise des institutions internationales. Thibaudet impute en partie le discrédit de la SDN au « caractère de bureaucratie fermée qu’a pris le secrétariat, de son peu de contact avec l’opinion, de son travail en vase clos » [72].

32 1933 marque la fin des projets d’union. Thibaudet plaide pour « un nouveau wilsonisme » [73], mais la victoire des nationaux-socialistes marque l’écroulement du vieux monde et le moratoire Hoover n’est qu’un « relais temporaire sur une course à l’abîme » [74]. Une Réflexion de novembre est significativement intitulée « Les Europes » : « Aujourd’hui il n’y a plus d’Europe, il y a les Europes, comme il y a quinze ans nous disions qu’il y avait les Allemagnes. Il y a trois Europes : une Europe démocratique et libérale, une Europe fasciste, une Europe communiste, toutes trois avec leur armature de mystique, leur système propre de croyances et de désirs. Ce sont trois Europes en conflit par leur conception du monde. […] Nous ne pouvons pas exclure aujourd’hui la possibilité de guerres de religion, qui appartiendront au type des guerres du XVIe siècle ou de la guerre de Trente ans » [75].

33 Quand l’Italie attaque l’Ethiopie en 1935, le critique constate qu’on se bat désormais pour « une mystique fasciste, qui vient d’Italie, et une mystique communiste, qui vient de Russie ». Il en appelle au respect du droit international et aux sanctions [76], mais la SDN n’a pas de moyens. Un cycle est désormais révolu, « l’apogée triomphant » s’est transformé en « inquiète descente » [77]. Le dernier article de La Dépêche, en janvier 1936, revient sur « l’ancienne Europe » [78]. En avril, une ultime contribution à La NRF lie encore la réflexion sur la politique et la littérature « rétrécie, inopérante » [79]. L’occupation militaire de la Rhénanie serait « une nouvelle humiliation » [80]. « On a l’impression que si la France cède encore une fois tout sera perdu », dit Thibaudet à Jean Paulhan [81]. Dans son Histoire de la littérature française, il écrit : « Il y avait une Europe à construire, une culture internationale à fonder, coche qui ne manqua pas de mouches, mais bien de cocher, et resta dans les fondrières ; jusqu’en 1936 les idées-mères, en Europe, sont des idées nationalistes, ou des idées de classe. Elles ont trouvé en Italie, en Allemagne, en Russie, leur expression philosophique » [82].

34 L’Europe est bien restée dans les fondrières et la SDN a failli. Thibaudet trouvait juste en 1931 l’expression de Brasillach proclamant la fin de l’après-guerre. « Un spatium nouveau d’après-guerre » a commencé après le 6 février 1934 [83]. Au cycle de la politique intérieure qui s’achève répond celui de la politique extérieure. Le diagnostic que le critique posait en 1932 – « la dictature est devenue l’état normal de l’Europe et de l’Asie : on y entre en sortant du pont de Kehl, on y demeure jusqu’au Pacifique » – se révèle dramatiquement juste [84].


Date de mise en ligne : 21/02/2025