II. Le bain de diane
- Par Thierry Tremblay
Pages 19 à 79
Citer ce chapitre
- TREMBLAY, Thierry,
- Tremblay, Thierry.
- Tremblay, T.
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Notes
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[1]
Le Bain de Diane [1954], Gallimard, « Blanche », 1980, p. 81. Je citerai désormais cette édition dans le corps du texte.
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[2]
Sur ces notions fondamentales de l’exégèse sacrée, je renvoie à l’ouvrage classique d’Henri de Lubac, Exégèse médiévale : les quatre sens de l’Écriture, Paris, Desclée De Brouwer, « Théologie », 4 tomes. Mon propos dans ce chapitre est moins la problématisation des « sens », que l’applicatio, et plus particulièrement la « subtilitas applicandi ».
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[3]
Sur Parrhasios et la « composition si contraire à la tradition », voir la note 82 du « Divin Tibère » de Suétone, Vies des douze Césars (texte traduit et annoté par Pierre Klossowski), qui renvoie à Jérôme Carcopino, Aspects mystiques de la Rome païenne, Paris, L’Artisan du livre, 1941 : « L’archigalle de Parrhasios », p. 109-148. Carcopino cite en effet Suétone, qui parle de cette « nouvelle mariée » de Parrhasios qui « se distinguait plus par son ardeur voluptueuse que par une chaste réserve ».
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[4]
Si on dit que c’est le langage lui-même qui est appelé Mercure, comme l’indiquent les interprétations qu’on donne de ce dieu (on l’a, dit-on, appelé Mercure, c’est-à-dire medius current, parce que le langage court, intermédiaire entre les hommes ; on l’appelle en grec Hermès parce que le langage, ou l’interprétation, celle-ci en rapport évident avec le langage, s’appelle hermeneia ; il préside aussi au commerce parce qu’entre vendeurs et acheteurs, c’est le langage qui sert d’intermédiaire ; les ailes qu’il porte à la tête et aux pieds signifient que le langage vole comme un oiseau à travers les airs ; on l’appelle messager parce que le langage est le messager de toutes les pensées) – si donc Mercure est proprement le langage, ils reconnaissent eux-mêmes qu’il n’est pas dieu. Mais alors qu’ils se font des dieux d’êtres qui ne sont pas même des démons, les supplications qu’ils adressent aux esprits immondes les livrent non pas aux dieux mais aux démons. » Cité de Dieu, Livre VII, chap. XIV, trad. Jacques Perret, Paris, Garnier, 1946, p. 117. Dans ses grandes lignes, l’interprétation se trouve déjà chez Platon, Cratyle, 407e : « Essayons d’examiner ce que signifie le nom d’Hermès… – Eh bien, il paraît se rapporter au discours (logos), le nom d’Hermès ; les caractères d’interprète (herméneus), de messager, d’adroit voleur, de trompeur en paroles et d’habile marchand, c’est au pouvoir du discours que se rattache toute cette activité. »
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[5]
On ne mettra évidemment pas n’importe quel mot dans la bouche des Dieux. Ovide écrira (Les Tristes, II, 103-108) dans sa lettre d’exil à Auguste que, comme Actéon a vu par hasard la nudité de Diane, des mots ont malencontreusement échappé à sa probité à partir de ce qu’il a vu. Et qu’il fut peut-être lui aussi dévoré par ces chiens ; en se hasardant à raconter le mythe du bain de Diane avec une telle audace, il fut impie. Cur aliquid uidi ? cur noxia lumina feci ? Cur imprudenti cognita culpa mihi ? « Ce fut par mégarde qu’Actéon aperçut Diane sans vêtements : il n’en fut pas moins la proie de ses propres chiens. C’est qu’à l’égard des dieux il faut expier même le hasard, et la divinité ne pardonne pas même une offense fortuite. » Réponse du divin Auguste : hors de Rome. Que celui qui introduit le hasard dans les réalités divines, qu’il soit anathème.
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[6]
Il est significatif que le fondateur de la Compagnie de Jésus puisse écrire qu’il n’y a aucune différence entre les visions divines et les visions démoniaques, qu’elles donnent les mêmes lieux à voir, mais qu’en revanche les effets qui succèdent aux visions laissent reconnaître la force coopérante : sentiment de bien-être et de tranquillité, ou sentiment de culpabilité et d’agitation (Exercices spirituels, « Règles », n° 328 à 336, à propos du Discernement des esprits). Il faudrait comparer le travail d’Actéon de composition selon le lieu avec les pages que Bataille consacre à Ignace de Loyola (L’Expérience intérieure, « Première digression sur l’extase devant un objet : le point » p. 138-141. Sur la « dramatisation », où le disciple « se donne à lui-même une représentation de théâtre »). Le lecteur, s’il saisit sa chance de voir Diane, pourra éventuellement lui-même concevoir ex post la force avec laquelle il coopère : s’il se sent esseulé et inquiet, c’est qu’il s’est trompé, alors, qu’il recommence, qu’il recompose selon le lieu, qu’il relise le livre.
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[7]
Citation de l’article « Diane » du Littré, qui reprend le Richelet, qui lui-même cite les Mémoires de la société royale de Berlin.
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[8]
The Golden Bough ; a Study on Magic and Religion, London, Macmillan & co. ltd., 1957, 2 tomes, « Abridged edition » (972 pages). On sera un peu surpris en lisant Frazer par le fait qu’il ne mentionne pas une fois Actéon, qui est pourtant au centre de ses préoccupations et de sa thèse – mais c’est peut-être parce que Frazer occupe très précisément la fonction actéonienne. Cet ouvrage a également influencé Georges Bataille (voir Le Coupable et la mention de Dianus).
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[9]
Giordano Bruno, né en 1550. Enfermé au Castello S. Angelo, il est brûlé pour hérésie à Rome le 17 février 1600 sur la Place du Marché aux Fleurs (Campo de Fiori). Tous les passages des Fureurs héroïques que je citerai se retrouvent entre les pages 152-158 et 370-394 du tome VII des Œuvres complètes, Paris, Les Belles lettres, 1999, trad. Paul-Henri Michel.
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[10]
Une note de la traduction de l’École biblique de Jérusalem ajoute un commentaire qui peut faire penser aux textes de Klossowski : « Cet épisode, qui provient d’une source particulière et qui tranche sur le style habituel de Luc, a été rattaché artificiellement par lui à son récit de l’évangélisation d’Éphèse. » La minutieuse exégèse linéaire Peakes’s Commentary on the Bible (commentaire protestant) n’a pas ce sentiment.
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[11]
Les remarques de la thèse de doctorat de Jean-Pol Madou, à propos de l’équivoque du mot « chien » (exemplum d’ailleurs classique de la définition du mot « équivoque ») et du catastérisme prennent ici tout leur sens : « La science la plus élevée [l’astrologie] et la science la plus basse [la cynégétique] miment dans leur dialogue la rencontre de Diane et d’Actéon. » « Le corps d’Actéon va se confondre – bien que le texte ne le dise pas explicitement – avec la constellation du Chien dont il est question dans les premières pages. » (De la Pulsion au Simulacre ; Essai sur l’œuvre de Pierre Klossowski, Université catholique de Louvain, 1976). Même dispositif d’équivocité chez Mallarmé (« Le spectacle interrompu ») avec l’ours savant et la Grande Ourse.
Paroles qui abolissent le langage dans l’événement mythique, parce
qu’elles font partie intégrante du jeu qui est la seule expression du
mythe et que ce jeu est le mythe même.
Cette première lecture du Bain de Diane s’est donnée pour objectif de remettre en jeu un texte dont on a pu dire qu’il fut le plus beau
qu’ait écrit Klossowski. Cependant, si l’exégète s’emploie à la tâche
d’expliquer ce qu’il s’y passe – les sens tropologique et anagogique
notamment –, il convient de s’introduire dans le « psychisme »
d’Actéon, de s’y identifier afin d’en donner une meilleure compréhension. La nécessité d’une réactivation du sens du texte n’est pas
un privilège qui ne serait imparti qu’aux textes de Klossowski. Il en
va par exemple de même de l’interprétation de textes kabbalistiques
et de certains textes alchimiques. Charles Mopsik écrit à propos des
premiers que « La participation active du lecteur ou de l’auditeur à
l’élaboration du modèle est une composante cruciale de sa transmission […] » (Introduction à Moïse de Léon, Le Sicle du Sanctuaire,
Lagrasse, Verdier, « Les Dix Paroles », 1996, p. 61). Roland Barthes
disait de son côté qu’il en allait de même de ce qu’il appelait les
« textes de jouissance » :
L’écrivain de plaisir (et son lecteur) accepte la lettre ; renonçant à la jouissance, il a le droit et le pouvoir de dire : la lettre est
son plaisir ; il en est obsédé, comme tous ceux qui aiment le langage […] Avec l’écrivain de jouissance (et son lecteur) commence
le texte intenable, le texte impossible…
Date de mise en ligne : 16/01/2026
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